Porphyre de Tyr
Élève de Plotin dont il édita les traités, Porphyre de Tyr a rendu le néoplatonisme enseignable. Une question posée en passant dans son Isagogè allait occuper les philosophes pendant mille ans.
Biographie
Porphyre naît vers 234 à Tyr, port phénicien de l'Empire romain. Son nom de naissance est sémitique, Malchos, qui signifie roi ; son maître Longin le traduira librement en grec par Porphyrios, du nom de la pourpre royale dont Tyr tirait sa richesse. Ce changement de nom dit déjà quelque chose de sa trajectoire : un provincial de l'Orient qui devient l'une des voix majeures de la culture grecque.
Athènes, puis Rome
Il étudie d'abord à Athènes auprès de Cassius Longin, philologue et rhéteur réputé, dont il garde le goût de l'érudition textuelle et de la précision grammaticale. En 263, à une trentaine d'années, il arrive à Rome et entre dans le cercle de Plotin. L'épisode est raconté par lui-même dans la Vie de Plotin, ce qui en fait l'un des rares témoignages directs que nous ayons sur une école philosophique antique en fonctionnement.
Il y arrive en contradicteur. Il rédige contre son nouveau maître une objection sur la question de savoir si les intelligibles sont intérieurs ou extérieurs à l'intellect, Plotin charge un autre disciple d'y répondre, et Porphyre finit par se rendre à ses arguments. Il restera environ six ans.
La retraite en Sicile
Vers 268, il traverse une crise grave et songe à se donner la mort. Plotin, dit-il, s'en aperçoit, lui explique que cette tentation vient d'un état mélancolique et non d'une décision de la raison, et lui conseille de partir. Porphyre gagne la Sicile, à Lilybée, et c'est là qu'il apprendra la mort de son maître. Il semble y avoir composé plusieurs de ses œuvres les plus discutées, dont le traité contre les chrétiens.
Le retour et l'édition des Ennéades
Il revient ensuite à Rome, où il enseigne. Âgé, il épouse Marcella, veuve d'un ami et mère de sept enfants, à qui il adresse une lettre de consolation et d'exhortation philosophique qui nous est parvenue en partie. Vers la fin de sa vie, probablement autour de 301, il mène à bien le travail qui assurera sa place dans l'histoire : rassembler les traités épars de Plotin, les ordonner en six groupes de neuf et les publier précédés d'une biographie du maître. Sans cette décision éditoriale, Plotin nous serait sans doute aussi mal connu que Xénocrate.
Il meurt à Rome vers 305. La tradition fait de lui le maître de Jamblique, qui prendra ensuite le contrepied de ses positions sur les rites ; le lien de maître à élève est vraisemblable sans être pleinement établi.
Pensée principale
Porphyre n'a pas construit de système original et il ne le prétendait pas. Son apport est d'un autre ordre : il a rendu praticable une philosophie qui, chez Plotin, restait une suite de méditations difficiles. Cette fonction de passeur a façonné durablement ce que l'Occident a appelé philosophie.
Faire tenir ensemble Platon et Aristote
La thèse la plus lourde de conséquences est aussi la plus sobre : il n'y a pas de désaccord réel entre Platon et Aristote sur l'essentiel. Les Catégories d'Aristote, soutient Porphyre, ne traitent pas des réalités premières mais des mots en tant qu'ils signifient des choses : elles n'entrent donc pas en concurrence avec la doctrine platonicienne des intelligibles. Ce partage désamorce un conflit vieux de cinq siècles et autorise un cursus unifié où l'on commence par la logique aristotélicienne avant d'accéder à la métaphysique platonicienne.
Vous mesurez l'effet en regardant ce que les écoles ont enseigné ensuite, de l'Antiquité tardive à l'université médiévale : cet ordre des études est resté.
Les cinq prédicables et la question laissée ouverte
L'Isagogè, écrite comme une introduction élémentaire aux Catégories, expose cinq manières de prédiquer : le genre, l'espèce, la différence, le propre et l'accident. Dès les premières lignes, Porphyre soulève une question puis refuse d'y répondre : les genres et les espèces existent-ils par eux-mêmes ou seulement dans la pensée ? Et s'ils existent, sont-ils corporels ou incorporels, séparés des choses sensibles ou en elles ? Il déclare la question trop profonde pour un manuel.
Cette prudence a eu une fortune extraordinaire. Traduite en latin par Boèce, la question est devenue le programme de la querelle des universaux, qui a occupé la scolastique entière et dont les termes se retrouvent encore dans les discussions contemporaines sur les propriétés et les classes naturelles.
La remontée de l'âme
Sur le fond, Porphyre reste plotinien. Le réel se déploie depuis l'Un par l'Intellect et l'Âme, et la tâche du philosophe est de refaire ce chemin en sens inverse. Les Sentences conduisant aux intelligibles, série d'aphorismes qui condensent la doctrine, insistent sur un point : ce qui sépare l'âme du principe n'est pas une distance, c'est une disposition. Se détourner du corps ne suppose aucun déplacement, seulement un changement d'attention.
Cette insistance a une conséquence pratique. La purification se fait par la philosophie, c'est-à-dire par l'exercice de la pensée, et non par des opérations rituelles. C'est sur ce point que Jamblique prendra le contrepied, en défendant la théurgie contre ce qu'il juge un intellectualisme insuffisant.
L'abstinence et le traitement des animaux
Dans De l'abstinence, Porphyre défend le végétarisme par des arguments qui n'ont rien perdu de leur tranchant. Les animaux perçoivent, se souviennent, raisonnent à leur manière et peuvent souffrir : le philosophe qui cherche à se détacher du corps n'a aucune raison de leur infliger la mort pour son plaisir. Il y critique aussi le sacrifice sanglant, en soutenant que les dieux véritables n'en veulent pas. Le texte reste l'un des plaidoyers antiques les plus développés en faveur des animaux.
La critique des chrétiens
Les quinze livres Contre les chrétiens ont été détruits sur ordre impérial au siècle suivant et ne nous sont connus que par des fragments et par les réfutations qu'ils ont suscitées. Ce qu'on en entrevoit est moins une polémique religieuse qu'un travail de philologue : Porphyre date le livre de Daniel de l'époque des Maccabées en relevant qu'il décrit avec précision des événements du IIe siècle avant notre ère et vaguement ce qui suit, relève des contradictions entre évangiles et discute la cohérence des prophéties. Les historiens modernes considèrent plusieurs de ces analyses comme remarquablement anticipatrices des méthodes de la critique biblique.
Œuvres majeures
Porphyre a énormément écrit, sur la logique, la métaphysique, la religion, la grammaire, l'histoire de la philosophie, la musique et l'astrologie. Une partie seulement nous est parvenue, et le hasard de la transmission a privilégié les textes brefs.
L'Isagogè
Une vingtaine de pages, écrites pour un débutant nommé Chrysaorios, exposant les cinq prédicables. C'est, en nombre de lecteurs, l'un des livres de philosophie les plus diffusés de l'histoire : traduit en latin, en syriaque, en arabe, en arménien et en hébreu, commenté sans interruption de l'Antiquité tardive à la Renaissance, il a servi de premier manuel à des générations entières d'étudiants. Sa question initiale sur le statut des genres et des espèces a engendré à elle seule un chapitre entier de la métaphysique occidentale.
La Vie de Plotin
Préface à l'édition des Ennéades, ce court texte est à la fois une biographie, un récit de vocation et un document sur la vie d'une école. Porphyre y raconte l'organisation des séances, les disciples, les disputes, les visiteurs, et donne la chronologie des traités de son maître. C'est grâce à lui que nous savons dans quel ordre Plotin a écrit, information que l'arrangement systématique des Ennéades efface.
Les Ennéades de Plotin
Il ne s'agit pas d'une œuvre de Porphyre mais d'un travail éditorial, et il mérite pourtant d'être compté ici. Porphyre a réparti les cinquante-quatre traités de Plotin en six groupes de neuf, pour des raisons numérologiques autant que thématiques, en les regroupant par sujets allant de l'éthique à l'Un. Il reconnaît avoir corrigé le texte. Toute lecture de Plotin passe donc par une interprétation porphyrienne.
Les Sentences conduisant aux intelligibles
Quarante-quatre aphorismes qui résument la doctrine néoplatonicienne sous une forme condensée. Le texte sert d'introduction à Plotin et possède en même temps une tenue propre : certaines formules sur l'absence de lieu de l'incorporel ont circulé pendant des siècles détachées de leur contexte.
De l'abstinence
Quatre livres adressés à un disciple revenu au régime carné. Porphyre y défend le végétarisme, critique le sacrifice sanglant, discute la justice envers les animaux et compile au passage une masse de renseignements ethnographiques sur les pratiques alimentaires et rituelles du monde antique. C'est son texte le plus lu aujourd'hui hors des cercles spécialisés.
La Lettre à Marcella
Adressée à son épouse, cette lettre d'exhortation philosophique est conservée de façon incomplète. Elle présente une morale pratique dépouillée, centrée sur l'autosuffisance, la frugalité et la vie intérieure, et offre un aperçu rare de ce que la philosophie tardive pouvait proposer à quelqu'un qui n'était pas un étudiant professionnel.
L'Antre des nymphes
Lecture allégorique d'un passage de l'Odyssée, ce petit traité montre Porphyre philologue et interprète. Il a beaucoup compté pour la tradition de l'exégèse symbolique des poètes, jusque chez les humanistes de la Renaissance.
Les œuvres perdues
Contre les chrétiens, en quinze livres, a été condamné au feu et ne subsiste qu'en fragments. La Philosophie tirée des oracles, les Questions homériques, le commentaire du Timée et de nombreux traités logiques et exégétiques sont perdus ou fragmentaires. Ce que nous lisons de Porphyre est une petite part de ce qu'il a écrit.
Postérité et influence
Peu d'auteurs ont exercé une influence aussi large par des textes aussi courts. La postérité de Porphyre se mesure moins à l'adhésion qu'il a suscitée qu'aux cadres qu'il a installés et dont ses adversaires eux-mêmes se sont servis.
L'arbre et la question
Le schéma hiérarchique qui descend du genre le plus général aux espèces infimes, construit à partir de l'Isagogè par ses commentateurs, est devenu l'arbre de Porphyre, figure canonique de la classification. Vous en retrouvez la structure dans les taxonomies naturalistes, dans les thesaurus documentaires et jusque dans les ontologies informatiques contemporaines, où le vocabulaire du genre, de l'espèce et de la différence spécifique survit sans son métaphysicien.
La question laissée ouverte sur le statut des genres et des espèces a, elle, nourri la querelle des universaux. Boèce la relaie, Abélard puis Thomas d'Aquin et Guillaume d'Ockham y répondent de façons incompatibles, et le débat réaliste contre nominaliste structure la philosophie médiévale entière.
Le curriculum
En plaçant la logique aristotélicienne au seuil de la philosophie platonicienne, Porphyre a fixé un ordre des études que l'école d'Alexandrie, puis la tradition syriaque, puis la falsafa en terre d'islam, puis les facultés latines ont repris. L'Isagogè est traduite en syriaque dès le VIe siècle, en arabe peu après, et Al-Fârâbî comme Averroès la commentent. Il y a peu de textes dont la diffusion traverse ainsi quatre aires culturelles.
Plotin tel que nous le lisons
L'édition des Ennéades a sauvé une œuvre et l'a en même temps mise en forme. L'ordre systématique qui va de l'éthique à l'Un n'est pas celui de la composition : il propose un parcours ascendant qui est déjà une lecture. Les plotiniens modernes travaillent avec cette donnée et utilisent la chronologie fournie par la Vie de Plotin pour corriger l'effet de système.
Un adversaire nécessaire
Parce qu'il avait attaqué le christianisme avec les armes de la philologie, Porphyre a été lu attentivement par ceux qu'il visait. Augustin le discute longuement dans La Cité de Dieu, le tient pour le plus savant des philosophes païens et lui emprunte, tout en le réfutant, des analyses sur l'âme et sur la purification. Les réfutations chrétiennes sont d'ailleurs notre principale source sur un livre détruit : il a survécu dans les textes de ses ennemis.
Résonances contemporaines
Deux aspects lui ont valu un regain d'attention. De l'abstinence est devenu une référence dans les discussions sur la condition animale, où l'on reconnaît à Porphyre d'avoir posé la question en termes de justice et non de sensiblerie. Et son traitement du livre de Daniel est régulièrement cité par les historiens de l'exégèse comme un cas précoce de datation par analyse interne, méthode qui ne deviendra courante qu'au XIXe siècle.
Controverses et débats
Un penseur ou un compilateur ?
La question est posée depuis l'Antiquité. Porphyre est érudit, clair, infatigable, et l'on a souvent conclu qu'il n'était que cela. Les travaux du XXe siècle, notamment ceux de Pierre Hadot, ont renversé en partie ce jugement en montrant que ses choix d'exposition engagent des positions doctrinales, et que la conciliation de Platon et d'Aristote n'est pas un expédient pédagogique mais une thèse. Le débat n'est pas clos, et il se complique du fait que beaucoup de ses œuvres manquent.
Le problème des attributions
Plusieurs textes anonymes de l'Antiquité tardive lui ont été attribués, dont un commentaire fragmentaire du Parménide conservé à Turin. Pierre Hadot a défendu cette attribution, qui ferait de Porphyre un chaînon décisif entre Plotin et le néoplatonisme tardif en identifiant l'Un à l'être pur. D'autres spécialistes la contestent. Selon la réponse, la place de Porphyre dans l'histoire de la métaphysique change sensiblement, ce qui rend l'enjeu sérieux.
Philosophie ou théurgie
Le désaccord avec Jamblique porte sur un point qui n'est pas secondaire : la purification de l'âme relève-t-elle du seul exercice intellectuel ou exige-t-elle des rites ? Porphyre, dans la Lettre à Anébon, interroge les prétentions de la pratique théurgique ; Jamblique lui répond dans le traité Sur les mystères d'Égypte. Les historiens hésitent à faire de Porphyre un rationaliste strict, car d'autres de ses textes accordent une place aux oracles et aux pratiques traditionnelles. Il est possible que sa position ait évolué, ou qu'il ait distingué des niveaux de public.
Que disait Contre les chrétiens ?
L'ouvrage étant détruit, sa reconstitution repose sur des fragments dont l'attribution même est discutée. Un débat vif oppose les chercheurs sur le périmètre du recueil : certains fragments longtemps tenus pour porphyriens proviendraient d'autres auteurs. Les conclusions sur le ton, l'ampleur et la méthode de l'ouvrage varient donc selon l'édition des fragments que l'on retient, ce qui invite à une grande prudence sur ce que Porphyre aurait exactement soutenu.
L'éditeur a-t-il déformé Plotin ?
Porphyre reconnaît avoir révisé le texte de son maître, qui écrivait vite et ne se relisait pas. Jusqu'où est-il allé ? La répartition en six fois neuf est de son fait, l'ordre thématique aussi, et les titres des traités ne sont pas tous de Plotin. La critique contemporaine ne l'accuse pas d'infidélité, mais elle rappelle que l'unité doctrinale si frappante des Ennéades doit une part à leur éditeur.
Pour aller plus loin
Commencer par les textes courts
La Vie de Plotin est le meilleur point de départ. Elle se lit en une heure, raconte une école de philosophie de l'intérieur et donne le ton de son auteur. Elle figure en tête des éditions françaises des Ennéades, notamment dans la traduction d'Émile Bréhier aux Belles Lettres et dans celle, plus récente, publiée sous la direction de Luc Brisson chez Flammarion.
L'Isagogè vient ensuite. Le texte est bref et technique, et il vaut mieux l'aborder dans une édition annotée ; la traduction française d'Alain de Libera et d'Alain-Philippe Segonds chez Vrin est accompagnée d'une introduction qui explique précisément pourquoi la question initiale a eu la fortune qu'on lui connaît.
De l'abstinence, disponible aux Belles Lettres, est le texte le plus accessible et le plus directement discutable aujourd'hui. Vous pouvez le lire comme un document d'histoire ou comme une contribution au débat contemporain sur les animaux, les deux fonctionnent.
Les études
Les travaux de Pierre Hadot sur Porphyre, et notamment son ouvrage sur Porphyre et Victorinus, restent la référence pour la thèse d'un Porphyre métaphysicien original. Les publications de Luc Brisson et de l'équipe qui a dirigé la réédition française de Plotin donnent le contexte éditorial et doctrinal. Pour la réception, Alain de Libera a consacré plusieurs livres à la querelle des universaux, dont La Querelle des universaux, qui part précisément de la question de l'Isagogè.
La notice « Porphyre de Tyr » du Dictionnaire des philosophes antiques, publié sous la direction de Richard Goulet aux CNRS Éditions, fournit l'inventaire le plus complet des œuvres et de leur état de conservation.
En accès libre
L'entrée « Porphyry » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy expose l'état des débats, y compris sur le commentaire anonyme du Parménide. L'Internet Encyclopedia of Philosophy propose une présentation plus brève et plus narrative.
Pour prolonger
Trois directions. Vers Plotin, dont Porphyre est la porte d'entrée obligée. Vers Boèce et la transmission latine, où l'Isagogè devient un manuel scolaire. Vers Guillaume d'Ockham, enfin, pour voir à quoi aboutit, mille ans plus tard, la question que Porphyre avait jugée trop difficile pour un livre d'initiation.