Séville

Andalousie, Espagne 7 min de lecture

Ville du Guadalquivir où se sont croisés l'encyclopédisme wisigothique d'Isidore, l'al-Andalus savant d'Ibn Bâjja et d'Averroès, et le XVIe siècle du port des Indes et de l'Inquisition.

Une ville sur un fleuve

Séville est bâtie sur le Guadalquivir, assez loin de la mer pour être à l'abri des flottes, assez près pour que les navires y remontent. Toute son histoire tient dans cette position. Hispalis sous les Romains, capitale un temps des Wisigoths, elle devient Ishbîliya après la conquête musulmane du début du VIIIe siècle, puis repasse en 1248 sous l'autorité chrétienne lorsque Ferdinand III de Castille s'en emparera. Chacun de ces régimes y a laissé des bibliothèques, et chacun en a brûlé une partie.

Isidore et la transmission du savoir antique

Le premier épisode philosophique majeur est wisigothique. Isidore, évêque de Séville de la fin du VIe siècle jusqu'à sa mort en 636, hérite d'un monde en train de perdre la culture antique. Il réagit par une entreprise de sauvetage : les Étymologies, vaste compilation en vingt livres qui ramasse ce qu'il peut atteindre du savoir grec et latin - grammaire, rhétorique, dialectique, mathématiques, médecine, droit, cosmologie, zoologie, agriculture, jusqu'aux outils et aux aliments.

La méthode, qui a fait sourire, consiste à chercher la nature d'une chose dans l'origine de son nom. Elle suppose une confiance dans le langage comme dépôt de vérité. L'ouvrage, laissé inachevé et édité par son ami Braulio de Saragosse, a été recopié pendant mille ans : il figurait dans presque toutes les bibliothèques monastiques d'Europe et il a servi d'encyclopédie de référence jusqu'au XIIIe siècle.

Son importance philosophique est indirecte mais considérable. Pendant des siècles, pour un lecteur occidental, savoir ce qu'avaient dit les Anciens, c'était souvent savoir ce qu'Isidore en avait retenu. Il a aussi présidé en 633 le concile de Tolède, qui a imposé la création d'écoles épiscopales : la chaîne qui mène aux universités médiévales passe par là.

Ishbîliya, capitale savante

Au XIe siècle, Séville est la plus puissante des petites principautés nées de l'effondrement du califat de Cordoue. La dynastie des Abbadides y entretient une cour brillante, dont le dernier souverain, al-Mu'tamid, est resté célèbre comme poète avant de mourir en exil au Maroc après la prise de la ville par les Almoravides en 1091. Les Almohades, qui leur succèdent, font de Séville leur capitale dans la péninsule et y bâtissent la grande mosquée dont le minaret, devenu la Giralda, domine encore la ville.

Trois présences retiennent l'attention.

Ibn Bâjja, qu'on appelle Avempace en latin, séjourne à Séville où on le trouve en 1136, dans une vie d'errance qui l'a conduit de Saragosse à Fès. Son Régime du solitaire soutient qu'un homme peut atteindre sa perfection hors d'une cité bien gouvernée. Qu'il ait écrit cela dans une Andalousie disloquée, où les cours savantes se défaisaient sous la pression des empires maghrébins, n'est probablement pas indifférent.

Averroès est nommé cadi de Séville en 1169. Né à Cordoue, formé dans la tradition juridique malékite, il exerce ici une charge de juge, et c'est pendant ces années andalouses qu'il commence la série de commentaires d'Aristote qui lui vaudra, dans l'Occident latin, d'être simplement appelé le Commentateur. Il reviendra ensuite à Cordoue, puis connaîtra la disgrâce avant de mourir à Marrakech en 1198. La répartition exacte de son œuvre entre Séville et Cordoue est discutée ; ce qui est sûr, c'est que la Séville almohade était l'un des deux pôles de son activité.

Ibn Arabî, enfin, né à Murcie en 1165, grandit à Séville à partir de l'enfance. C'est là qu'il reçoit sa formation et qu'il situe ses premières expériences spirituelles. Il quittera l'Andalousie pour l'Orient, où il composera une œuvre immense qui fait de lui la référence majeure de la métaphysique soufie. Rattacher Ibn Arabî à la philosophie demande une précaution : il écrivait en mystique, pour des lecteurs engagés dans une voie spirituelle, et il se montrait critique des philosophes. Sa doctrine de l'unité de l'être n'en a pas moins été discutée comme une thèse métaphysique, dans le monde musulman comme, plus tard, en Europe.

À cela s'ajoute une tradition médicale, illustrée par la famille des Ibn Zuhr, dont le plus connu, qu'on nomme Avenzoar en latin, exerça à Séville au XIIe siècle. Médecine et philosophie n'étaient pas des carrières séparées : Ibn Bâjja comme Averroès ont écrit sur les deux.

Après 1248

La conquête castillane change la langue et la religion des élites, non la fonction de la ville. Séville reste un carrefour, et elle devient un lieu où le contrôle des idées s'organise.

L'Inquisition espagnole, établie dans les années 1480, y mène ses premières procédures et ses premiers autodafés. La ville, qui comptait une importante population de convertis, en est l'un des terrains principaux pendant des décennies.

Au milieu du XVIe siècle s'y forme un cercle de religieux attirés par les idées de la Réforme, dont le foyer est le monastère de San Isidoro del Campo, aux portes de la ville. Démantelé par l'Inquisition entre 1557 et 1562, il n'a pas laissé d'œuvre philosophique, mais deux de ses membres enfuis, Casiodoro de Reina et Cipriano de Valera, ont donné à la langue espagnole sa première traduction complète de la Bible. L'épisode mérite une place dans une histoire de la liberté de conscience : il montre ce que coûtait, dans cette ville précise, le fait de penser autrement.

Le port de l'Amérique

À partir de 1503, la Casa de Contratación installée à Séville détient le monopole du commerce avec les Indes occidentales. Tout ce qui part vers l'Amérique et tout ce qui en revient - hommes, métaux, plantes, récits - passe par là.

La portée philosophique de ce fait est considérable, même si elle est indirecte. C'est à Séville qu'arrivent les informations, les témoignages et les protestations qui alimenteront le grand débat du siècle sur le statut des peuples américains : ont-ils des droits, des âmes, des États légitimes ? La controverse elle-même se déroulera ailleurs, à Salamanque autour de Francisco de Vitoria, à Valladolid en 1550 et 1551 entre Bartolomé de Las Casas et Juan Ginés de Sepúlveda. Mais la question est née de ce que les navires déchargeaient sur les quais sévillans, et plusieurs des protagonistes y sont passés.

On peut lire là un trait plus général de cette ville : elle produit rarement les doctrines, elle produit les faits qui obligent à en formuler.

Ce qui s'y est joué

Séville n'est pas Athènes, Bagdad ou Königsberg : aucune école ne s'y est constituée, aucun système n'y porte son nom. Sa place dans l'histoire de la philosophie est celle d'un lieu de passage et de conservation.

Trois choses s'y sont néanmoins jouées qui nous concernent. Le sauvetage d'un savoir en train de disparaître, avec les Étymologies, et la question qu'il pose : que faut-il garder quand on ne peut pas tout garder ? La rencontre, dans l'al-Andalus almohade, de l'aristotélisme, du droit religieux et de la mystique, qui a produit Averroès et Ibn Arabî à une génération d'écart dans la même ville. Et la double expérience du contrôle des consciences et de l'élargissement brutal du monde connu, au XVIe siècle, où la même cité abrite les tribunaux qui jugent les croyances et les quais où débarquent les nouvelles qui les ébranlent.

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