Cléanthe d'Assos
Successeur de Zénon à la tête du Portique, Cléanthe d'Assos est l'auteur de l'Hymne à Zeus, le plus long texte suivi que le stoïcisme ancien nous ait laissé.
Biographie
Cléanthe naît vers 331 avant notre ère à Assos, petite cité de Troade, sur la côte nord-ouest de l'actuelle Turquie. La tradition recueillie par Diogène Laërce en fait d'abord un athlète, pugiliste de son état, arrivé à Athènes avec quelques pièces en poche. Vous mesurez d'emblée ce qui le sépare des autres chefs d'école de son temps : il n'appartient ni à une famille fortunée ni au milieu des lettrés, et sa philosophie gardera quelque chose de cette rudesse revendiquée.
À Athènes, il entend Zénon de Cition, fondateur du Portique, et ne le quitte plus. La même tradition raconte qu'il gagnait sa vie la nuit en puisant de l'eau pour un jardinier et en pétrissant la farine, afin de consacrer ses journées à l'école. L'anecdote est trop belle pour être prise au pied de la lettre, mais elle dit quelque chose de vrai sur la réputation qu'il laissa : celle d'un homme lent, opiniâtre, que ses condisciples surnommaient l'Âne parce qu'il portait sans broncher des charges que les autres refusaient. Lui-même, dit-on, acceptait le sobriquet.
Il suit l'enseignement de Zénon pendant une très longue période, que les sources évaluent à une vingtaine d'années. À la mort de son maître, vers 262 av. J.-C., il prend la direction de l'école. Ce choix n'allait pas de soi : Cléanthe n'avait ni la virtuosité dialectique ni la souplesse de plusieurs de ses condisciples, et l'on rapporte que certains le jugeaient incapable de tenir l'héritage. Il dirigea pourtant le Portique une trentaine d'années, jusqu'à sa mort.
Son scolarcat correspond à une phase de consolidation plutôt que d'éclat. Athènes n'est plus la capitale politique du monde grec, les écoles rivales de l'Académie et du Jardin sont actives, et l'Académie engagée dans sa phase sceptique multiplie les objections contre la théorie stoïcienne de la connaissance. Cléanthe tient la position sans la renouveler profondément. Il écrit beaucoup : Diogène Laërce donne un catalogue d'une cinquantaine de titres, traités de physique, d'éthique, de théologie, commentaires et écrits polémiques. Presque tout a disparu.
Il meurt très âgé, vers 232 av. J.-C. ; les sources anciennes lui prêtent près de cent ans, chiffre qu'il faut sans doute lire comme un hommage plus que comme un relevé d'état civil. Diogène Laërce rapporte qu'une inflammation de la gencive l'ayant contraint à s'abstenir de nourriture quelques jours, il décida, une fois guéri, de ne pas reprendre le cours ordinaire de son existence et se laissa mourir. Le récit a valeur d'exemple dans la littérature antique : il illustre la doctrine stoïcienne de la sortie raisonnée. Il vient d'une source tardive et vous le prendrez pour ce qu'il est, un témoignage de seconde main.
C'est Chrysippe de Soles qui lui succéda et donna au stoïcisme la forme systématique sous laquelle l'Antiquité le connut ensuite.
Pensée principale
Cléanthe n'est pas un inventeur de système. Il reçoit de Zénon une doctrine déjà constituée en trois parties - logique, physique, éthique - et son apport tient en quelques déplacements d'accent qui ont pourtant pesé lourd sur la suite.
La tension qui tient le monde
Le stoïcisme est une physique des corps : rien n'existe que du corporel, y compris l'âme, les vertus et le dieu. Reste à expliquer pourquoi une pierre tient ensemble, pourquoi un animal est un et non une poussière de parties. Cléanthe répond par le tonos, la tension. Un souffle, le pneuma, parcourt chaque chose d'un mouvement double, vers l'intérieur et vers l'extérieur, et c'est cette tension qui fait la cohésion de ce qu'elle traverse. Selon son degré, elle produit la simple tenue d'un caillou, la croissance d'une plante, la sensation chez l'animal, la raison chez l'homme.
L'idée a une conséquence morale immédiate, et c'est là qu'elle devient reconnaissablement cléanthéenne. Si l'âme est un souffle tendu, la vertu est sa force, et le vice son relâchement. Être vertueux, ce n'est pas d'abord savoir, c'est tenir. Vous retrouvez ici l'ancien athlète : la vie bonne ressemble moins à une démonstration qu'à un entraînement.
Vivre en accord avec la nature
Zénon définissait la fin de la vie humaine comme le fait de vivre en accord, d'une existence cohérente avec elle-même. Les doxographes attribuent à Cléanthe l'ajout décisif : en accord avec la nature. La formule engage tout le reste. Car la nature, pour un stoïcien, n'est pas un décor mais un ordre rationnel ; s'y accorder, c'est accorder sa raison particulière à la raison qui gouverne le tout. L'éthique cesse d'être une affaire de cohérence formelle pour devenir une question cosmologique, et le droit naturel y trouve l'un de ses points de départ antiques.
Un dieu auquel on peut parler
Le trait le plus original de Cléanthe est le ton. Chez lui, le principe rationnel du monde se nomme Zeus, se chante et s'adresse. L'Hymne à Zeus n'est pas un traité versifié : c'est une prière, qui demande au dieu de délivrer les hommes de leur ignorance et de leur donner part au discernement qui gouverne l'univers. Cette piété n'est pas un ornement extérieur à la doctrine. Elle découle de la physique : si le monde est un vivant rationnel et si nous en sommes des parties, l'attitude juste envers lui n'est pas seulement la connaissance, c'est aussi la reconnaissance.
De là vient la thèse la plus singulière de sa cosmologie : Cléanthe plaçait dans le soleil la partie directrice du monde, l'hégémonique, au motif que la chaleur solaire entretient la vie et la croissance de l'ensemble. Les autres stoïciens ont majoritairement situé ce principe directeur ailleurs, dans l'éther ou dans le ciel entier. Plutarque rapporte par ailleurs qu'il jugea impie l'hypothèse d'Aristarque de Samos déplaçant la Terre hors du centre du monde : la position tient à sa physique du foyer cosmique plus qu'à un conservatisme religieux, mais elle a durablement nui à sa réputation.
Consentir
L'éthique cléanthéenne se résume dans quelques vers que Sénèque a traduits en latin et qu'Épictète place à la fin de son Manuel : conduis-moi, Zeus, et toi, Destinée, là où vous avez décidé que j'irais ; je suivrai sans faiblir, et si je refusais, je suivrais quand même. Le destin conduit celui qui consent et traîne celui qui résiste. Tout le stoïcisme ultérieur est dans cette alternative. Elle ne promet aucune liberté de faire autrement : elle offre le choix entre deux manières d'aller au même endroit, et soutient que ce choix est le seul qui nous appartienne en propre.
Œuvres majeures
De la cinquantaine de titres que Diogène Laërce attribue à Cléanthe, rien n'est parvenu intact sauf un poème. Le reste se reconstitue par citations, et vous ne trouverez ici que des œuvres dont l'existence est attestée, non des contenus reconstitués.
L'Hymne à Zeus
Une quarantaine de vers en hexamètres, conservés par Stobée dans son anthologie. C'est le plus long texte suivi que le stoïcisme ancien nous ait laissé, et le seul écrit de Cléanthe que vous puissiez lire aujourd'hui dans sa continuité. Le poème s'adresse au dieu qui gouverne le monde par la loi commune, constate que les hommes s'en écartent par ignorance, et demande pour eux le discernement. Il mêle sans rupture le vocabulaire de la religion traditionnelle et celui de la physique stoïcienne, ce qui en fait un document irremplaçable sur la théologie de l'école.
Le traité Sur la fin
L'ouvrage où était probablement exposée la formule de la vie conforme à la nature. Les doxographes citent la définition, non le texte. Son importance tient à ce qu'il fixe le vocabulaire de l'éthique stoïcienne pour trois siècles.
Les écrits de physique et de théologie
Le catalogue de Diogène Laërce mentionne des traités Sur la nature, Sur les dieux, Sur la providence, Sur le temps, ainsi qu'un ouvrage Sur le fait que la vertu est la même chez l'homme et chez la femme - thèse que le stoïcisme ancien soutenait et qui le distinguait nettement de l'enseignement péripatéticien. Aucun n'a survécu.
Les écrits polémiques et exégétiques
Cléanthe avait composé des commentaires sur Héraclite, dont les stoïciens revendiquaient l'héritage pour leur doctrine du feu, et des réponses aux objections adverses. On lui attribue également des interprétations allégoriques des poètes, procédé que l'école utilisait pour retrouver sa propre physique dans les mythes. Ces travaux ne sont connus que par mentions indirectes.
Les fragments cités par les latins
Quatre vers sur le destin, transmis par Sénèque dans la Lettre 107 à Lucilius, et repris sous une forme voisine par Épictète à la fin du Manuel, ont eu une postérité sans commune mesure avec leur longueur. La formule latine qui les clôt - les destins conduisent celui qui consent, ils traînent celui qui résiste - est devenue l'une des sentences les plus citées de la tradition stoïcienne.
Postérité et influence
La postérité de Cléanthe a longtemps été écrasée par celle de son successeur. Chrysippe - et l'on disait déjà dans l'Antiquité que sans lui il n'y aurait pas eu de Portique - a reformulé la doctrine avec une rigueur logique qui a rendu les formulations cléanthéennes obsolètes aux yeux des professionnels de la philosophie. La plupart de ses thèses propres, à commencer par le soleil comme principe directeur du monde, ont été abandonnées par l'école.
Ce qui a survécu n'est donc pas le système, c'est le ton. Le stoïcisme romain, celui que vous rencontrez chez Sénèque, Épictète et Marc Aurèle, est bien plus proche de Cléanthe que de Chrysippe par son allure : une sagesse qui s'adresse à quelqu'un, qui exhorte, qui prie parfois, et qui tient la cohérence doctrinale pour moins urgente que la conversion de celui qui écoute. Les vers sur le consentement au destin, traduits par Sénèque et placés par Épictète en position de conclusion, ont fait plus pour la diffusion du stoïcisme que bien des traités perdus.
L'Hymne à Zeus a connu une seconde carrière chez les auteurs chrétiens, qui y ont lu une théologie presque compatible avec la leur : un dieu unique, législateur, providentiel, auquel la prière s'adresse. Cette lecture a toujours supposé qu'on laisse de côté le matérialisme stoïcien, pour lequel ce dieu est un corps immanent au monde et périt avec lui lors de la conflagration. Le malentendu a été fécond : il a assuré la transmission du texte.
À l'époque moderne, Cléanthe réapparaît surtout comme auteur de l'Hymne. Les éditeurs de la Renaissance le publient, les poètes le traduisent, et la formule de la loi commune qui traverse toutes choses circule bien au-delà des cercles philosophiques. La notion de tension, longtemps tenue pour une curiosité, a retrouvé de l'intérêt dans les études contemporaines sur la physique stoïcienne, où l'on y voit une tentative cohérente pour penser la cohésion des corps sans recourir à des formes séparées.
Il reste enfin la figure. Le pugiliste devenu scolarque, le porteur d'eau qui dirige une école, l'homme lent que ses camarades appelaient l'Âne : cette image a servi, dans l'Antiquité déjà, d'argument en faveur d'une thèse chère au Portique, selon laquelle la vertu s'acquiert par l'exercice et ne demande ni naissance ni fortune.
Controverses et débats
La première difficulté est documentaire. Nous connaissons Cléanthe par Diogène Laërce, Stobée, Cicéron, Plutarque et les commentateurs tardifs, c'est-à-dire par des auteurs postérieurs de deux à cinq siècles, qui écrivent souvent pour illustrer une thèse. Les anecdotes sur le porteur d'eau et le surnom de l'Âne appartiennent à un genre littéraire, celui de la vie exemplaire, et rien ne permet de les tenir pour des faits établis. Les spécialistes s'accordent en revanche sur l'authenticité de l'Hymne, dont la langue et la doctrine sont cohérentes avec le stoïcisme ancien.
Un deuxième débat porte sur son rang. Une tradition ancienne, relayée par certains manuels, fait de Cléanthe un intermédiaire sans originalité entre deux fondateurs, chargé d'avoir conservé l'école sans la penser. Plusieurs travaux récents contestent cette image et lui attribuent un rôle réel dans l'élaboration de la physique du pneuma et dans la formulation de la fin. La difficulté est méthodologique : comme Chrysippe a tout réécrit, départager ce qui vient de Zénon, de Cléanthe ou de Chrysippe suppose de se fier à des attributions doxographiques parfois contradictoires.
Troisième point disputé, le statut de sa théologie. Lit-on dans l'Hymne une piété personnelle, qui ferait de Cléanthe une exception religieuse dans une école matérialiste, ou une mise en forme poétique de thèses physiques parfaitement orthodoxes ? Les deux lectures ont leurs défenseurs. La seconde a l'avantage de la cohérence doctrinale, la première rend mieux compte du ton du poème. Rien n'oblige d'ailleurs à trancher, le stoïcisme ne séparant pas la connaissance du monde de l'attitude qu'elle commande.
Reste l'épisode d'Aristarque. Plutarque rapporte que Cléanthe estimait qu'il fallait poursuivre l'astronome pour impiété, au motif qu'il déplaçait le foyer du monde. Certains historiens y voient une réaction obscurantiste, d'autres une conséquence logique d'une cosmologie où le centre a une fonction physique précise. Le texte de Plutarque est bref et sa portée exacte reste discutée ; on notera que l'accusation ne semble avoir eu aucune suite.
Pour aller plus loin
Lire Cléanthe
L'Hymne à Zeus est le seul texte accessible dans sa continuité. Il figure dans la plupart des anthologies du stoïcisme ancien, souvent accompagné des fragments doxographiques. Les traductions françaises sont nombreuses et diffèrent sensiblement, le texte grec présentant plusieurs passages corrompus : comparer deux versions est instructif.
Les vers sur le destin se lisent chez Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre 107, et sous une forme voisine chez Épictète, Manuel, dernier chapitre. Ce sont deux pages brèves, et le meilleur point d'entrée si vous découvrez l'auteur.
La vie de Cléanthe se trouve au livre VII des Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce, à la suite de celle de Zénon. Le même livre donne le catalogue de ses ouvrages perdus.
Autour de lui
Les fragments du stoïcisme ancien ont été rassemblés au début du XXe siècle par Hans von Arnim dans les Stoicorum Veterum Fragmenta, recueil en latin et en grec qui reste l'instrument de référence. Des éditions commentées plus récentes, en français comme en anglais, en reprennent les matériaux sous une forme plus abordable.
Pour situer Cléanthe dans l'histoire du stoïcisme, les ouvrages généraux consacrés à l'école lui réservent en général un chapitre bref. Vous y trouverez l'essentiel du débat sur son originalité.
Prolongements
Si la doctrine du consentement au destin vous intéresse, la suite naturelle est Épictète, qui en fait le centre de son enseignement, puis Marc Aurèle. Si c'est la physique de la tension, il faut aller vers les textes de Chrysippe conservés par Galien et Plutarque, d'un accès nettement plus technique. Si c'est la théologie, la comparaison avec le livre II du De natura deorum de Cicéron, qui expose la position stoïcienne par la bouche de Balbus, éclaire ce que l'Hymne condense en quarante vers.