Tunis
Capitale de la dynastie hafside à partir de 1229 et siège de la mosquée-université Zitouna, Tunis est la ville natale d'Ibn Khaldûn. Il y reçoit sa formation, y revient en 1378 et y achève son histoire universelle avant de partir pour l'Égypte.
Avant Tunis, Carthage
Il faut d'abord éviter une confusion. Le site de Carthage se trouve aujourd'hui dans la banlieue nord de Tunis, mais les deux villes sont distinctes et leurs histoires ne se recouvrent pas. Carthage fut la grande métropole punique puis romaine, et c'est là qu'Augustin étudia la rhétorique dans sa jeunesse, avant Milan et avant sa conversion. Tunis n'était alors qu'une agglomération secondaire.
C'est après la conquête arabe et la fondation de Kairouan que les équilibres se déplacent. Tunis grandit lentement, puis s'impose au XIIIe siècle comme capitale. Le passé carthaginois n'est pas son héritage direct, même si les deux lieux se touchent géographiquement.
La capitale hafside
En 1229, le gouverneur Abû Zakariyyâ se rend indépendant des Almohades et fonde la dynastie hafside, qui règne sur l'Ifriqiya jusqu'au XVIe siècle. Tunis devient capitale et le reste.
Ce statut a une conséquence intellectuelle directe. La cour hafside emploie des secrétaires, des juristes, des chroniqueurs, et elle attire des lettrés. Surtout, elle accueille les vagues successives de réfugiés andalous chassés par la reconquête chrétienne, qui apportent avec eux une tradition savante déjà mûre, nourrie de Cordoue et de Séville. La famille d'Ibn Khaldûn, originaire de Séville, fait partie de ces lignées andalouses installées en Ifriqiya.
La mosquée Zitouna, dont les origines remontent au VIIIe siècle, est le cœur de cet enseignement. On y lit le Coran, le hadith, le droit malikite, la langue, mais aussi la logique et ce que la tradition appelle les sciences des Anciens, dans la mesure où elles servent les autres disciplines. L'enseignement n'y est pas philosophique au sens où il le serait dans une école grecque : il est juridique et religieux, avec des ouvertures. C'est dans ce cadre, et non dans une académie, qu'un esprit comme celui d'Ibn Khaldûn se forme.
La formation d'Ibn Khaldûn
Ibn Khaldûn naît à Tunis en 1332. Il y reçoit l'éducation classique d'un fils de notable : mémorisation du Coran, grammaire, droit, poésie. Son père est son premier maître.
Vers quinze ans, il rencontre des savants venus de l'extérieur, et notamment al-Âbilî, dont il parlera toute sa vie comme de son véritable maître. C'est par lui qu'il accède à la logique, à la philosophie et aux mathématiques. Ce détail compte : l'ouverture philosophique de Tunis au XIVe siècle tient à la circulation des personnes, qu'une capitale rend possible, plus qu'à un programme d'études.
L'année 1348 marque une rupture. La peste noire atteint Tunis et emporte la mère d'Ibn Khaldûn ; son père meurt au début de 1349. Une partie de ses maîtres disparaît ou quitte la ville. L'expérience de cette catastrophe, qu'il évoquera dans ses écrits comme un effondrement de la civilisation, n'est sans doute pas étrangère à la tournure de sa pensée, attentive aux cycles de montée et de déclin.
Il entre en politique en 1350, quitte Tunis en 1352 et commence une longue carrière errante qui le mène à Fès, en Andalousie, à Béjaïa, à Tlemcen, de charge en disgrâce.
Le retour, et l'achèvement d'une œuvre
Après avoir rédigé la première version de la Muqaddima dans la retraite de la forteresse des Beni Salama, entre 1374 et 1377, Ibn Khaldûn rentre à Tunis en 1378.
Le séjour dure quatre ans. Il y enseigne, il y accède aux bibliothèques qui lui manquaient dans son isolement, et il y travaille à l'ensemble dont la Muqaddima n'est que l'introduction, le Livre des exemples, vaste histoire universelle. Tunis est donc moins le lieu de l'invention que celui de la documentation et de la mise au point : une œuvre conçue dans la solitude du désert s'y achève au contact des livres et des disputes.
Ces années sont aussi difficiles. Ses relations avec le souverain hafside Abû al-Abbâs restent tendues, les jalousies de cour se multiplient, et l'assassinat de son frère Yahyâ en 1379 assombrit le tableau. En 1382, il s'embarque pour Alexandrie sous prétexte de pèlerinage et ne reviendra jamais. Il passera le reste de sa vie au Caire, où il enseigne et exerce la charge de grand cadi malikite.
Ce que la ville a rendu possible
Il serait excessif de parler d'une école philosophique tunisoise. Mais le cas mérite d'être regardé de près, car il éclaire une question générale : que faut-il à un lieu pour qu'une œuvre y devienne possible ?
Trois éléments se conjuguent ici. Une institution d'enseignement ancienne et stable, qui transmet des outils, la logique au premier chef. Une capitale politique, qui offre des charges, des archives et l'observation directe du pouvoir, dont la Muqaddima fait son matériau principal. Et un carrefour, où se croisent les traditions andalouse, maghrébine et orientale, ce qui empêche une tradition unique de s'imposer comme évidente.
L'originalité d'Ibn Khaldûn, qui consiste à chercher les causes des phénomènes sociaux dans la nature des groupements humains plutôt que dans la volonté des princes ou dans la providence, a quelque chose à voir avec cette position d'observateur mobile, formé dans une ville où l'on voit passer les dynasties.
La Zitouna aux siècles suivants
L'histoire intellectuelle de Tunis ne s'arrête évidemment pas au XIVe siècle, même si elle quitte le domaine strictement philosophique.
Au XIXe siècle, la ville est l'un des centres de la réforme dans le monde musulman. Khayr al-Dîn, homme d'État et auteur d'un traité sur les réformes nécessaires aux États musulmans, y fonde en 1875 le collège Sadiki, destiné à conjuguer savoirs traditionnels et sciences modernes. La question qui s'y pose est philosophique autant que politique : comment emprunter aux institutions européennes sans renoncer à soi ?
Au début du XXe siècle, Tahar Haddad, formé à la Zitouna, publie en 1930 un ouvrage sur la place des femmes dans la législation islamique et dans la société qui lui vaut une condamnation violente de ses pairs et la perte de son diplôme. Son argumentation, fondée sur une distinction entre les principes de la révélation et les coutumes historiques qui s'y sont greffées, appartient de plein droit à l'histoire de la pensée critique en langue arabe.
La Zitouna, devenue université moderne, et les travaux d'historiens et de penseurs tunisiens contemporains sur la raison islamique et sur l'histoire de la pensée arabe maintiennent la ville dans cette conversation.
Ce qu'il faut retenir
Tunis n'a pas été une Athènes ni un Bagdad. Elle n'a pas abrité de traduction massive, ni de controverse qui aurait fixé une doctrine. Ce qu'elle offre est plus modeste et plus instructif : l'exemple d'un lieu de transmission, où un héritage conservé sans éclat particulier a rendu possible, à un moment, une pensée qui ne ressemblait à rien de ce qu'on y enseignait.