Philon d'Alexandrie
Juif d'Alexandrie écrivant en grec au tournant de notre ère, Philon a cherché à montrer que la Loi de Moïse et la philosophie grecque disent la même chose. L'instrument de cette rencontre, le Logos, allait avoir une postérité qu'il n'avait pas prévue.
Biographie
Philon naît vers 20 av. J.-C. à Alexandrie, dans la plus grande communauté juive de la diaspora. Sa langue est le grec, sa cité est romaine depuis une dizaine d'années et sa famille compte parmi les plus riches de la ville. Nous ne possédons sur sa vie que deux types de documents : ce qu'il laisse échapper lui-même dans ses traités et ce qu'en dit l'historien Flavius Josèphe. C'est peu, et cela ne couvre qu'une poignée d'années.
Une famille à la charnière de deux mondes
Son frère Alexandre, dit l'alabarque, occupe une fonction financière importante auprès de l'administration romaine et prête de l'argent à la famille d'Hérode. Un de ses neveux, Tiberius Julius Alexander, abandonnera le judaïsme et deviendra préfet d'Égypte. Cette proximité avec le pouvoir éclaire la position de Philon : il appartient à une élite juive pleinement hellénisée, qui lit la Bible dans la traduction grecque des Septante, fréquente le gymnase et ne voit aucune incompatibilité de principe entre la fidélité à la Loi et la culture grecque.
De sa formation, il ne dit presque rien. Ses textes supposent une éducation grecque complète, grammaire, rhétorique, mathématiques et philosophie, et une connaissance intime de l'Écriture. Rien n'indique qu'il ait su l'hébreu : les étymologies qu'il propose passent par le grec.
L'ambassade auprès de Caligula
Le seul épisode daté de sa vie est aussi le plus dramatique. En 38 de notre ère, Alexandrie connaît des violences contre les juifs, maisons pillées, synagogues profanées, membres du conseil des anciens fouettés en public. Philon, déjà âgé, conduit l'année suivante une délégation à Rome pour plaider la cause de sa communauté devant l'empereur Caligula. Il a raconté cette mission dans deux récits, l'un consacré au préfet Flaccus, l'autre à l'ambassade elle-même. L'audience impériale y est décrite comme une humiliation : l'empereur déambule, inspecte ses villas et interrompt les ambassadeurs pour leur demander pourquoi ils ne mangent pas de porc.
Il se présente lui-même, à cette occasion, comme un homme arraché à la vie contemplative par le devoir civique. La remarque est précieuse : elle indique qu'il tenait l'étude pour sa vraie occupation et la politique pour une interruption.
Une fin obscure
On ignore la date et les circonstances de sa mort, située par convention vers 45 ou 50 de notre ère. Ses livres ont survécu parce que des chrétiens les ont copiés, et la tradition juive, elle, l'a pratiquement oublié pendant quinze siècles. L'histoire de sa réception est ainsi, dès l'origine, un malentendu fécond.
Pensée principale
Philon n'a pas écrit de traité de philosophie au sens où Aristote en écrit. Son œuvre est presque entièrement composée de commentaires du Pentateuque. C'est dans ce cadre, et sous la contrainte d'un texte qu'il ne peut pas modifier, qu'il construit une pensée dont les effets se feront sentir pendant quinze siècles.
L'allégorie comme méthode
Le point de départ est un embarras. Les récits de la Genèse, pris à la lettre, prêtent à Dieu des mains, des regrets et des promenades au jardin. Pour un lecteur formé à la philosophie grecque, cela est inacceptable. Philon applique alors au texte biblique une technique que les grammairiens grecs avaient mise au point pour sauver Homère : l'allégorie. Sous le récit, il cherche un sens second, moral ou métaphysique. Abraham quittant Chaldée devient l'âme quittant l'astrologie pour la connaissance de l'être ; les quatre fleuves du paradis deviennent les quatre vertus cardinales.
Il ne s'agit pas, chez lui, de dissoudre la lettre. Philon insiste sur l'observance effective des commandements et critique ceux qui, ayant trouvé le sens spirituel du sabbat, cesseraient de le pratiquer. Les deux niveaux doivent tenir ensemble, et cette exigence le distingue de bien des allégoristes ultérieurs.
Un Dieu dont on sait qu'il est, non ce qu'il est
Le Dieu de Philon est absolument transcendant. On peut savoir qu'il existe ; on ne peut rien dire de son essence. Les noms que l'Écriture lui donne désignent ses puissances et ses relations au monde, non sa nature. Vous reconnaissez là le geste de la théologie négative, dont Philon est l'un des premiers praticiens systématiques dans la tradition occidentale. Il le tire d'un croisement entre l'interdiction biblique de l'image et l'au-delà de l'essence du Bien platonicien.
Cette transcendance pose aussitôt un problème : comment un Dieu sans rapport avec la matière a-t-il pu faire le monde ?
Le Logos
La réponse est le Logos, et c'est l'apport le plus discuté de Philon. Le terme vient du grec et désigne à la fois la parole et la raison ; les stoïciens en avaient fait la raison immanente du cosmos. Philon le place entre Dieu et le monde. Le Logos est l'instrument par lequel Dieu crée, le lieu où résident les Idées, le modèle sur lequel le monde sensible est formé, et ce par quoi l'âme humaine peut remonter vers son principe. Il l'appelle image de Dieu, premier-né, parfois second dieu, tout en maintenant qu'il n'y a qu'un seul Dieu.
Le statut exact de ce Logos reste l'objet d'un débat qui n'est pas clos : être réellement distinct, aspect de Dieu, ou simple manière de parler des Idées divines ? Philon n'a pas tranché, et l'on peut soutenir que l'ambiguïté lui était utile.
Les Idées dans la pensée de Dieu
Là où Platon laissait les Formes subsister par elles-mêmes, Philon les loge dans l'intelligence divine. Le monde intelligible n'est rien d'autre que le plan de l'architecte avant la construction, comparaison qu'il développe longuement. Ce déplacement, qui paraît mineur, est décisif : il rend la théorie des Idées compatible avec un Dieu créateur unique, et c'est sous cette forme qu'elle traversera l'Antiquité tardive et le Moyen Âge.
Loi de Moïse et loi de nature
La dernière grande thèse concerne la morale. Pour Philon, la Loi donnée à Moïse n'est pas une coutume particulière : elle coïncide avec la loi naturelle qui régit le cosmos. Les patriarches, antérieurs à la Loi écrite, l'ont vécue sans la connaître parce qu'ils vivaient conformément à la nature. L'argument est à double tranchant et Philon l'assume : il universalise la Torah en la rendant rationnelle, et il la particularise en faisant du peuple juif le dépositaire privilégié de l'universel. C'est la tension que toute pensée de la raison et de la foi rencontrera ensuite.
À cela s'ajoute une psychologie d'inspiration platonicienne et stoïcienne, où la vertu suppose la maîtrise des passions, et une mystique de l'extase où l'intellect humain, se retirant de lui-même, laisse place à l'inspiration divine.
Œuvres majeures
L'œuvre conservée de Philon est volumineuse, une quarantaine de traités en grec auxquels s'ajoutent des textes qui ne subsistent qu'en traduction arménienne. Elle se répartit en quelques grands ensembles, dont la chronologie reste incertaine.
De la création du monde
Commentaire suivi du premier chapitre de la Genèse, ce traité ouvre l'exposition de la Loi et sert d'entrée naturelle dans l'œuvre. Philon y lit le récit des six jours à la lumière du Timée de Platon, développe la comparaison de l'architecte traçant le plan d'une cité avant de la bâtir, et y installe la thèse qui commande tout le reste : le monde intelligible est la pensée de Dieu. On y trouve aussi une arithmologie d'inspiration pythagoricienne sur les propriétés du nombre six et du nombre sept.
Le commentaire allégorique
Série de traités serrés qui suivent la Genèse verset par verset, de la création à la vie d'Abraham, dont les Allégories des Lois, Sur les Chérubins, Sur la postérité de Caïn ou Sur l'ivresse. C'est l'œuvre la plus technique et la plus difficile, sans doute destinée à un cercle de lecteurs déjà formés. Le texte y sert de prétexte à des développements sur l'âme, les passions et la progression spirituelle.
L'exposition de la Loi
Plus accessible, cet ensemble présente la législation mosaïque de façon ordonnée, à l'intention d'un public qui pouvait inclure des non-juifs. Il comprend les vies d'Abraham et de Joseph, les traités sur le Décalogue et sur les lois particulières, puis Sur les vertus et Sur les récompenses et les peines. C'est là que la Loi de Moïse est présentée comme la constitution la mieux accordée à la nature.
Les traités philosophiques
Philon a aussi écrit des exercices de philosophie sans support biblique, dont Que tout homme vertueux est libre, un traité sur l'éternité du monde et des dialogues sur la providence conservés en arménien. Ces textes montrent sa familiarité avec les débats des écoles de son temps et servent souvent de pièces de comparaison pour dater ses positions.
Les écrits historiques et apologétiques
Contre Flaccus et l'Ambassade auprès de Caius racontent les violences de 38 et la mission à Rome. Ce sont des sources de première main sur la condition des juifs d'Alexandrie sous l'Empire, et elles donnent à lire un Philon polémiste, très loin du commentateur paisible.
De la vie contemplative
Ce petit traité décrit une communauté d'ascètes juifs établie près du lac Maréotis, les Thérapeutes, qui vivent séparés, étudient l'Écriture, jeûnent et célèbrent une veillée chantée. Longtemps lu par les chrétiens comme la description d'un monachisme avant la lettre, il a vu son authenticité contestée au XIXe siècle avant d'être rendu à Philon. C'est l'un de ses textes les plus lus aujourd'hui, pour ce qu'il dit du rapport entre vie de l'esprit et retrait du monde.
Questions et réponses
Enfin, deux séries de questions sur la Genèse et l'Exode, conservées pour l'essentiel en arménien, procèdent par brèves demandes suivies d'une réponse littérale puis allégorique. Elles donnent une idée du travail d'école qui devait se faire autour de lui.
Postérité et influence
La postérité de Philon est l'un des cas les plus nets d'adoption par ceux à qui l'on n'écrivait pas. Juif s'adressant à des juifs hellénisés, il a été lu, copié et sauvé par des chrétiens, et ignoré pendant des siècles par la tradition dont il se réclamait.
Le silence rabbinique
La littérature rabbinique, qui se constitue dans les deux siècles suivants en hébreu et en araméen, ne le cite pas. Les raisons tiennent sans doute à la langue, au déclin de la communauté alexandrine après les révoltes du début du IIe siècle, et à une méthode d'interprétation qui prend un tout autre chemin. Il faudra attendre le XVIe siècle pour que des auteurs juifs le redécouvrent, et le XXe pour que la recherche juive se l'approprie pleinement.
L'adoption chrétienne
À Alexandrie même, Clément puis Origène reprennent sa méthode allégorique et une part de son vocabulaire. Eusèbe de Césarée lui consacre de longs développements et conserve des passages aujourd'hui perdus par ailleurs. En Occident, Ambroise de Milan s'en inspire au point que ses commentaires de la Genèse en sont par endroits des adaptations, et c'est par ce canal qu'une part de Philon parvient à Augustin. Une légende tardive fit même de lui un chrétien, ce qui acheva d'assurer la transmission de ses manuscrits.
Le Logos et ses malentendus
Le prologue de l'Évangile de Jean ouvre sur le Logos, et le rapprochement avec Philon a nourri un débat ancien. Les historiens se gardent aujourd'hui d'en faire une source directe : les deux textes puisent dans un fonds commun de spéculation juive hellénistique sur la Sagesse et la Parole. Ce qui est certain, en revanche, c'est que les théologiens des premiers siècles ont lu Philon pour penser la relation entre Dieu et son Verbe, et que son vocabulaire des puissances divines et de l'image a servi aux discussions trinitaires.
Une théologie négative durable
L'idée que Dieu est connaissable dans son existence et non dans son essence passe de Philon aux Pères grecs, puis à la tradition néoplatonicienne chrétienne et, par d'autres voies, à la théologie médiévale juive et musulmane. Lorsque Maïmonide soutient que l'on ne peut attribuer à Dieu que des négations, il se situe dans un espace de problèmes que Philon avait contribué à ouvrir, sans qu'il faille supposer entre eux une filiation directe.
Aujourd'hui
Philon intéresse désormais trois publics distincts. Les historiens du judaïsme ancien y trouvent le témoin d'une diaspora savante que les sources rabbiniques ne documentent pas. Les historiens du christianisme y lisent l'arrière-plan immédiat de la théologie des Pères. Les philosophes, enfin, y voient un laboratoire : celui où s'invente la question, encore vive, de ce qu'un texte révélé et une raison argumentative peuvent se dire l'un à l'autre.
Controverses et débats
Philosophe ou exégète ?
Le désaccord le plus ancien porte sur son statut. Une lecture, longtemps dominante, voit en lui un théologien qui emprunte à la philosophie des outils sans produire de doctrine propre : il n'y aurait chez lui ni problème posé pour lui-même, ni système. Une autre, qui a gagné du terrain depuis les travaux d'Harry Austryn Wolfson au milieu du XXe siècle, soutient au contraire qu'il inaugure un type de pensée, la philosophie religieuse, dont la métaphysique médiévale juive, chrétienne et musulmane sera la suite. Wolfson a été critiqué pour avoir prêté à Philon une cohérence systématique que les textes ne montrent pas toujours, mais sa question est restée.
Le statut du Logos
Faut-il comprendre le Logos comme une entité réellement distincte de Dieu, comme une puissance divine, ou comme une façon de désigner l'ensemble des Idées dans l'intelligence divine ? Les textes autorisent les trois lectures et Philon emploie successivement des formules qui tirent dans des sens opposés. La question n'est pas seulement technique : selon la réponse, on fait de lui un précurseur du néoplatonisme émanatiste, un penseur du monothéisme strict, ou un auteur qui a laissé un problème ouvert parce qu'il ne pouvait pas le fermer.
Création et éternité du monde
Philon affirme que Dieu est cause du monde, mais la question de savoir s'il soutient une création à partir de rien ou une mise en ordre d'une matière préexistante, à la manière du Timée, divise les interprètes. Certains passages suggèrent l'une, d'autres l'autre, et le traité sur l'éternité du monde complique encore le dossier puisqu'on discute de sa portée et même de son intégrité.
Fidélité ou hellénisation
Un débat plus large, et plus chargé, porte sur ce que Philon fait au judaïsme. Pour les uns, il le trahit en le pliant aux catégories grecques et prépare le terrain d'une lecture spiritualisante que le christianisme exploitera contre lui. Pour les autres, il défend au contraire la Loi en montrant qu'elle soutient la comparaison avec la meilleure philosophie, et son insistance sur l'observance littérale contredit l'accusation. Vous noterez que l'enjeu dépasse l'érudition : il engage la manière dont on se représente les rapports entre une tradition religieuse et une culture dominante.
L'authenticité de quelques traités
Enfin, plusieurs écrits ont vu leur attribution discutée, au premier chef De la vie contemplative, que des critiques du XIXe siècle tenaient pour un faux chrétien destiné à ancienniser le monachisme. L'argument a été réfuté et le traité est aujourd'hui tenu pour authentique, mais l'épisode rappelle combien la transmission chrétienne de Philon a pesé sur la façon de le lire.
Pour aller plus loin
Entrer par les textes
La meilleure porte d'entrée est De la création du monde, bref, ordonné et contenant l'essentiel des thèses métaphysiques. Vient ensuite De la vie contemplative, plus court encore, dont la description des Thérapeutes se lit sans aucun prérequis et donne une idée vivante du milieu où Philon écrivait.
Si vous cherchez le Philon témoin de son temps, Contre Flaccus et l'Ambassade auprès de Caius se lisent comme des récits. Ils sont utiles pour comprendre que l'exégète était aussi un notable confronté à une violence politique très concrète.
L'œuvre complète est disponible en français dans la collection Les Œuvres de Philon d'Alexandrie, publiée par les Éditions du Cerf sous la direction de Roger Arnaldez, Claude Mondésert et Jean Pouilloux, avec texte grec, traduction et introduction par traité. C'est l'instrument de travail de référence en français, consultable en bibliothèque universitaire.
Pour accompagner la lecture
Les introductions générales ne manquent pas. Les travaux de Roger Arnaldez en français, ceux de David Runia sur la réception du Timée et sur Philon dans la littérature chrétienne ancienne, et les synthèses de Maren Niehoff sur Philon dans son contexte alexandrin donnent trois angles complémentaires : doctrinal, historique et culturel.
L'entrée « Philo of Alexandria » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy et celle de l'Internet Encyclopedia of Philosophy offrent un état de la question en accès libre, avec une bibliographie à jour.
Les débats
Pour mesurer l'enjeu de la lecture philosophique, le grand ouvrage d'Harry Austryn Wolfson, Philo, publié en 1947, reste à lire malgré les objections qu'il a suscitées : c'est la tentative la plus ambitieuse de faire de Philon un fondateur. Les discussions ultérieures se comprennent mieux une fois cette thèse connue.
Pour prolonger
Trois directions s'offrent à vous. Vers l'amont, le Timée de Platon, dont Philon ne cesse de se servir. Vers l'aval, Plotin et le néoplatonisme, qui reprennent la question de l'intermédiaire entre l'un et le multiple. Et vers la longue durée, Maïmonide et Thomas d'Aquin, chez qui la question de ce que la raison peut dire d'un Dieu transcendant reçoit des réponses construites.