Samuel von Pufendorf

8 janvier 1632 - 26 octobre 1694 🇩🇪 allemande 13 min de lecture

Juriste et historien allemand, Samuel von Pufendorf a construit le premier grand système universitaire de droit naturel moderne. Il y fonde toutes les obligations humaines sur une seule exigence, la sociabilité.

Biographie

Un fils de pasteur dans l'Allemagne de la guerre de Trente Ans

Samuel Pufendorf naît le 8 janvier 1632 à Dorfchemnitz, en Saxe, dans une famille de pasteurs luthériens. Son enfance se déroule pendant la guerre de Trente Ans, qui ravage l'Empire jusqu'en 1648. Vous verrez cette expérience affleurer dans tout son travail ultérieur : si les hommes ne parviennent pas à s'accorder sur Dieu, peuvent-ils au moins s'accorder sur ce qu'ils se doivent les uns aux autres ?

Après l'école princière de Grimma, il entre à l'université de Leipzig pour y étudier la théologie, selon le vœu familial. Il s'en détourne assez vite au profit du droit public, puis gagne Iéna. Il y rencontre le mathématicien Erhard Weigel, qui lui transmet le goût de la démonstration ordonnée, à la manière des géomètres. Pufendorf quitte Iéna en 1658 avec le grade de magister.

Copenhague, Heidelberg, Lund

Il devient la même année précepteur des enfants de Peter Julius Coyet, diplomate suédois en poste à Copenhague. La guerre entre la Suède et le Danemark éclate, et le jeune précepteur est emprisonné huit mois comme membre de la maison d'un envoyé ennemi. Il tire de cette détention les Elementa jurisprudentiae universalis, parus en 1660.

L'ouvrage lui vaut d'être appelé à Heidelberg, où l'électeur palatin Charles-Louis crée pour lui une chaire de droit de la nature et des gens. Cette création est souvent présentée comme la première du genre dans une université européenne. Pufendorf y publie en 1667, sous le pseudonyme de Severinus de Monzambano, un diagnostic féroce de la constitution de l'Empire. Il quitte Heidelberg en 1668 après s'être opposé à une taxe sur les actes officiels.

Il rejoint alors la nouvelle université de Lund, en Scanie, province récemment conquise par la Suède. C'est là qu'il écrit son grand ouvrage, le De jure naturae et gentium de 1672, puis l'abrégé qui en est tiré l'année suivante.

Historiographe royal, puis conseiller à Berlin

Appelé à Stockholm en 1677, Pufendorf devient historiographe du royaume de Suède et consacre ses dernières années à de volumineuses histoires d'État, genre alors tenu pour aussi savant que le droit. En 1688, il passe au service de l'électeur de Brandebourg. Celui-ci meurt avant son arrivée, mais son successeur Frédéric III confirme la nomination : Pufendorf sera historiographe et conseiller privé.

Il meurt à Berlin le 26 octobre 1694, à soixante-deux ans, après une attaque survenue alors qu'il se trouvait encore en Suède. Il est inhumé dans l'église Saint-Nicolas de Berlin. Son histoire du règne de Frédéric-Guillaume paraît l'année suivante.

Pensée principale

Une seule loi de nature : la sociabilité

Pufendorf cherche un fondement de la morale et du droit qui tienne sans recourir à l'Écriture. Il le trouve dans une observation sur la condition humaine plutôt que dans une définition du bien : l'homme naît désarmé, incapable de subvenir seul à ses besoins, et pourtant redoutable pour ses semblables. De cette faiblesse originelle, l'imbecillitas, découle une seule exigence fondamentale : chacun doit cultiver et maintenir une vie sociable avec les autres. C'est la socialitas, dont toutes les obligations particulières se déduisent comme des conséquences.

La formule a l'avantage d'être modeste. Elle ne suppose ni un penchant naturel à l'amitié, ni une nature humaine foncièrement bonne. Elle dit seulement que des êtres aussi vulnérables et aussi dangereux les uns pour les autres ne survivent qu'en se donnant des règles. De là se tirent les trois grands ensembles de devoirs que Pufendorf distingue : envers Dieu, envers soi-même et envers autrui.

Les entités morales, ou la morale comme institution

L'originalité technique de Pufendorf tient à sa notion d'entia moralia, les entités morales. Le monde physique, tel que la science de son siècle le décrit, ne contient ni droits, ni dettes, ni souveraineté, ni propriété. Ces réalités sont surajoutées aux choses par un acte d'institution, une impositio, qui procède de Dieu pour les obligations fondamentales et des hommes pour tout le reste. Un morceau de métal devient monnaie, un homme devient magistrat, une parole devient promesse.

Cette thèse a une portée considérable. Elle rend intelligible que les institutions varient d'un peuple à l'autre sans pour autant conduire au relativisme : les impositions humaines restent jugeables à l'aune de la sociabilité, qui n'est pas négociable. Elle sépare aussi nettement le monde moral du monde physique, ce qui permet à Pufendorf d'accueillir la physique mécaniste de son temps sans y chercher de leçons morales.

Du droit naturel à l'État : deux pactes et un décret

Pour expliquer la naissance de l'État, Pufendorf ne se contente pas d'un contrat unique. Il en distingue trois moments : un premier pacte par lequel des individus s'accordent pour former une communauté durable, un décret par lequel cette communauté choisit sa forme de gouvernement, puis un second pacte qui lie les gouvernants et les gouvernés. Ce détour n'est pas une complication gratuite. Il permet de soutenir que le peuple existe comme corps avant d'avoir un maître, donc que la forme du régime est un choix, et que le souverain est tenu par un engagement.

L'État devient alors une persona moralis composita, une personne morale composée, dotée d'une volonté propre. Pufendorf tient fermement à la souveraineté comme pouvoir unique et suprême, et se montre très réservé sur le droit de résistance. Mais il refuse la conséquence que Hobbes en tirait : le souverain qui violerait manifestement les lois de nature trahirait la fin même pour laquelle il a été institué.

Séparer le droit de la théologie

Dans le De habitu religionis christianae ad vitam civilem, Pufendorf soutient que l'Église est une société volontaire, dépourvue de pouvoir de contrainte, et que le magistrat n'a pas compétence sur les consciences. L'argument n'est pas un plaidoyer pour l'indifférence religieuse, car Pufendorf reste un luthérien convaincu, mais pour une répartition des juridictions. Il en tire aussi une conséquence de méthode : le droit naturel décrit ce que les hommes se doivent dans cette vie, sans statuer sur le salut. C'est précisément ce partage que Leibniz lui reprochera le plus durement.

Œuvres majeures

Elementa jurisprudentiae universalis (1660)

Premier livre de Pufendorf, écrit en captivité à Copenhague et publié à Leyde. Il y expose, sous forme de définitions et d'axiomes empruntée aux mathématiciens, les notions de base d'une science du droit : obligation, personne, action imputable. L'ouvrage est encore proche de la seconde scolastique, mais la méthode démonstrative y est déjà celle des grands traités à venir.

De statu imperii Germanici (1667)

Publié à Genève sous le pseudonyme de Severinus de Monzambano, ce petit livre analyse la constitution du Saint-Empire et conclut qu'elle ne correspond à aucune des formes connues de gouvernement. Pufendorf y qualifie l'Empire de corps irrégulier ressemblant à un monstre, formule qui fit scandale et resta célèbre. L'enjeu n'est pas seulement polémique : il montre qu'une construction politique réelle peut échapper aux classifications héritées d'Aristote.

De jure naturae et gentium (1672)

Le grand œuvre, en huit livres. Pufendorf y déploie l'ensemble du système : les entités morales, la sociabilité comme loi fondamentale, les devoirs envers Dieu, envers soi et envers autrui, puis le droit des contrats, de la propriété, de la famille, de l'État et de la guerre. C'est ce traité qui a fait de lui, pendant plus d'un siècle, un auteur de programme dans les universités protestantes d'Europe.

De officio hominis et civis juxta legem naturalem (1673)

Abrégé du précédent, en deux livres, destiné à l'enseignement. Sa brièveté a fait sa fortune : traduit dans toutes les langues savantes, il a servi de manuel bien au-delà du monde luthérien, jusque dans les collèges écossais et américains du XVIIIe siècle. C'est encore aujourd'hui la porte d'entrée la plus praticable dans l'œuvre.

De habitu religionis christianae ad vitam civilem (1687)

Traité sur les rapports de la religion chrétienne et de la vie civile. Pufendorf y défend la thèse dite collégialiste : l'Église est un collège, une association volontaire, sans pouvoir coercitif propre. Le texte a nourri les discussions sur la tolérance dans l'Allemagne protestante, parallèlement et indépendamment de celles qui se menaient en Angleterre et aux Pays-Bas.

Postérité et influence

Un auteur de programme

La postérité de Pufendorf est d'abord celle d'un manuel. Le De officio hominis et civis est entré dans les cursus des universités protestantes allemandes, néerlandaises, suisses et scandinaves, puis dans ceux des collèges écossais et des collèges coloniaux américains. Des générations d'étudiants en droit, en théologie et en politique ont appris le vocabulaire de l'obligation, de la personne morale et du pacte social dans ses pages avant de lire quoi que ce soit d'autre.

Barbeyrac, ou la fortune française

Cette diffusion doit beaucoup au juriste huguenot Jean Barbeyrac (1674-1744), réfugié français qui enseigna à Berlin, à Lausanne puis à Groningue. Ses traductions françaises des deux traités de droit naturel de Pufendorf, accompagnées de notes abondantes et parfois critiques, ont installé l'auteur dans la bibliothèque des Lumières francophones. Barbeyrac a également traduit Grotius, constituant ainsi en français un corpus du droit naturel moderne que Montesquieu, Diderot ou Jean-Jacques Rousseau pouvaient consulter sans passer par le latin.

Dans la philosophie politique des Lumières

Locke recommandait Pufendorf à qui voulait se former au droit naturel. Les philosophes écossais, Francis Hutcheson et Adam Smith parmi eux, ont enseigné la jurisprudence dans un cadre hérité de lui, quitte à le corriger sur la question du sens moral. Kant a professé le droit naturel à partir de manuels issus de cette tradition, relayée en Allemagne par Christian Wolff, et c'est en partie contre sa conception de l'obligation comme imposition extérieure qu'il élaborera l'idée d'autonomie.

Éclipse puis réévaluation

Le XIXe siècle l'oublie largement. L'école historique du droit, puis le positivisme juridique, tiennent le droit naturel pour une illusion métaphysique, et Pufendorf disparaît derrière les figures qu'on juge plus originales, Grotius en amont, Hobbes et Locke sur ses flancs. Sa réévaluation date de la seconde moitié du XXe siècle, portée par des historiens de la philosophie politique qui ont montré l'importance de ce moment universitaire du droit naturel pour comprendre la formation du vocabulaire politique moderne. On lui reconnaît aujourd'hui un rôle décisif dans l'autonomisation de la morale et du droit par rapport à la théologie, et dans l'invention de la personne morale collective dont vivent encore nos États et nos institutions.

Controverses et débats

Volontarisme ou rationalisme ?

Le désaccord le plus ancien porte sur le statut de la loi naturelle. Pufendorf écrit qu'une obligation suppose toujours la volonté d'un supérieur : sans un législateur, les prescriptions de la raison resteraient de simples conseils de prudence. Ses lecteurs se divisent sur ce que cela implique. Pour certains, dont Barbeyrac en partie, la loi de nature reste intrinsèquement raisonnable et la volonté divine ne fait que lui ajouter la force obligatoire. Pour d'autres, Pufendorf fait dépendre le contenu même du juste d'une décision, ce qui le rapprocherait d'un volontarisme théologique.

Leibniz a porté la critique la plus dure dans un opuscule dirigé contre les principes de Pufendorf. Il lui reproche trois choses : avoir cantonné le droit naturel aux actes extérieurs, l'avoir limité à cette vie en laissant le salut hors de son objet, et avoir fondé l'obligation sur la crainte d'un supérieur plutôt que sur la perfection intelligible du bien. Le débat n'est pas clos, et il recoupe des questions toujours vives sur ce qui rend une norme obligatoire.

La sociabilité est-elle un fondement moral ?

Une seconde controverse porte sur la nature de la socialitas. Si elle découle de la faiblesse et du besoin, s'agit-il encore d'un principe moral, ou d'un simple calcul d'utilité mutuelle habillé en devoir ? Des interprètes ont soutenu que Pufendorf est, sur ce point, bien plus proche de Hobbes qu'il ne le concède, sa dénonciation du philosophe anglais servant surtout à rendre ses propres thèses recevables dans un monde universitaire luthérien. D'autres répondent que la sociabilité implique chez lui une reconnaissance de la dignité d'autrui irréductible à l'intérêt.

Un auteur de synthèse ou un penseur original ?

L'accusation d'eclectisme est venue tôt : Pufendorf emprunterait sa méthode aux géomètres, ses distinctions à la scolastique espagnole, son anthropologie à Hobbes et son programme à Grotius. La question est de savoir si l'assemblage produit autre chose que la somme de ses pièces. Ceux qui le défendent insistent sur la doctrine des entités morales, qui n'a pas d'équivalent exact avant lui et qui permet de penser l'institution comme telle. Le débat tient pour partie à ce qu'on attend d'un philosophe : la nouveauté d'une thèse, ou la construction d'un système enseignable.

Pour aller plus loin

Commencer par les textes

Le chemin le plus court passe par le De officio hominis et civis de 1673, c'est-à-dire par l'abrégé que Pufendorf a lui-même tiré de son grand traité. Vous y trouverez l'architecture complète en deux livres courts : les devoirs de l'homme, puis ceux du citoyen. La traduction française de Jean Barbeyrac, Les Devoirs de l'homme et du citoyen, est consultable en ligne dans ses éditions anciennes et présente l'intérêt de ses notes, qui discutent l'auteur autant qu'elles l'expliquent.

Le De jure naturae et gentium de 1672 se lit ensuite par entrées, plutôt que d'un bout à l'autre. Le livre I, sur les entités morales, et le livre VII, sur la formation de l'État, sont les plus directement philosophiques. La traduction de Barbeyrac, Le Droit de la nature et des gens, existe également en édition ancienne numérisée.

Pour situer l'auteur

Les histoires du droit naturel moderne sont le meilleur moyen de comprendre pourquoi Pufendorf a compté. Cherchez du côté des travaux consacrés à la tradition qui va de la seconde scolastique espagnole à Vattel, en passant par Grotius, Hobbes, Pufendorf, Christian Thomasius et Christian Wolff. Les revues francophones de philosophie et d'histoire du droit, accessibles sur Cairn.info et Persée, proposent des articles sur la sociabilité, sur la notion de personne morale et sur la réception française de Pufendorf par Barbeyrac.

Prolongements

Trois pistes, si le sujet vous retient. La première est la question de l'institution : comment des règles créées par les hommes peuvent-elles obliger ? Elle conduit à la philosophie du droit contemporaine et aux théories des faits institutionnels. La deuxième est celle de la laïcisation du droit, que Pufendorf prépare sans la revendiquer. La troisième est la comparaison avec Hobbes et Grotius sur l'état de nature, où se joue ce qu'on attend d'une anthropologie politique.

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