Anthropologie du point de vue pragmatique

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Titre original : Anthropologie in pragmatischer Hinsicht

Publication : 1798

Type : Traite

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Analyse

Présentation

L'Anthropologie du point de vue pragmatique (Anthropologie in pragmatischer Hinsicht) est le dernier ouvrage majeur publié par Emmanuel Kant, paru à Königsberg en 1798. L'ouvrage prolonge, sous forme de manuel, un cours d'anthropologie que Kant avait dispensé chaque semestre d'hiver pendant près de vingt-cinq ans, de 1772 à 1796, à un large public d'étudiants et de curieux.

L'ouvrage se donne pour tâche d'étudier l'homme non pas comme objet théorique (ce qui relèverait d'une « anthropologie physiologique ») mais comme sujet actif qui doit se former et se conduire dans le monde. C'est en ce sens qu'il est « pragmatique » : il traite de ce que l'homme, en tant qu'être libre et raisonnable, peut faire et doit faire de lui-même. Le livre offre ainsi le complément empirique et populaire des grandes œuvres critiques, en descendant des principes a priori à l'observation concrète de la nature humaine.

Contexte historique

Kant publie l'ouvrage à l'âge de soixante-quatorze ans. Il a alors achevé le grand œuvre critique (les trois Critiques parues entre 1781 et 1790, la Religion dans les limites de la simple raison en 1793, la Métaphysique des mœurs en 1797) et vient de subir plusieurs difficultés politiques et éditoriales, notamment le conflit avec la censure prussienne à propos de ses écrits religieux. L'Anthropologie est publiée quelques années avant sa mort en 1804.

L'ouvrage a une origine pédagogique. Depuis 1772-1773, Kant enseigne à Königsberg un cours d'anthropologie qui rencontre un grand succès public. Ce cours, ouvert à des auditeurs libres, propose une observation attentive et souvent enjouée de la vie humaine, nourrie par une immense lecture (récits de voyage, romans, traités de médecine, journaux, littérature contemporaine). Le cours articule anthropologie théorique et anthropologie pratique dans une visée d'éducation au « citoyen du monde ».

Le contexte intellectuel est celui du siècle des Lumières finissantes. La psychologie empirique de Christian Wolff, l'anthropologie médicale de Ernst Platner, les récits de voyage de James Cook, les études sur la civilisation de Herder (dont Kant fut proche puis rival), les Confessions de Rousseau constituent l'arrière-plan direct de l'entreprise kantienne. L'ouvrage se distingue toutefois par la place qu'il accorde à la liberté humaine et à l'idée régulatrice d'une auto-formation morale.

Structure de l'œuvre

L'ouvrage se compose d'une préface, d'une introduction et de deux livres.

Le premier livre, « Didactique anthropologique » (Anthropologische Didaktik), présente systématiquement les facultés de la nature humaine. Il traite successivement de la faculté de connaître (conscience de soi, perception, imagination, mémoire, entendement, jugement, raison), du sentiment de plaisir et de peine, et de la faculté de désirer (affects et passions). Cette organisation reprend la tripartition classique des facultés, familière aux lecteurs des Critiques, en l'appliquant à l'observation empirique de leurs manifestations concrètes.

Le second livre, « Caractéristique anthropologique » (Anthropologische Charakteristik), propose une réflexion sur le caractère. Kant y distingue le caractère naturel (tempérament), le caractère de l'espèce (destination de l'homme), le caractère du sexe (analyse controversée des différences entre hommes et femmes), le caractère du peuple (analyse des différents peuples européens), le caractère de la race (thèmes qui alimenteront ensuite des débats importants sur les rapports entre Kant et les catégories raciales), et le caractère de l'espèce humaine dans son ensemble.

Thèses centrales

La première thèse est la distinction fondamentale entre anthropologie physiologique et anthropologie pragmatique. La première étudie l'homme comme objet naturel, à partir de sa constitution biologique et physiologique. La seconde étudie l'homme comme sujet libre qui doit se former et agir dans le monde. La visée pragmatique est celle du citoyen du monde : ce n'est pas seulement décrire l'homme, mais comprendre ce qu'il peut faire de lui-même comme être libre et raisonnable.

La deuxième thèse concerne la nature humaine comme mélange de spontanéité et de réceptivité. L'homme n'est ni pure animalité déterminée par les instincts, ni pur esprit détaché des conditions matérielles. Il est un être ambivalent, capable de raison et de folie, de vertu et de vice, dont la caractéristique la plus fondamentale est peut-être l'insociable sociabilité : besoin de vivre avec autrui et résistance à s'y assimiler.

La troisième thèse porte sur les passions et les affects. Kant y propose une théorie fine des états affectifs qui perturbent la vie humaine. L'affect est un sentiment intense qui trouble momentanément le jugement, la passion est un désir installé qui asservit la volonté sur la longue durée. La passion est plus dangereuse que l'affect car elle est calculée et compatible avec la raison instrumentale, tout en s'opposant à la raison morale.

La quatrième thèse concerne la destination de l'espèce humaine. Kant soutient que l'humanité, prise dans son ensemble et dans son histoire, est engagée dans un processus de développement moral progressif, dont l'issue ultime, la « paix perpétuelle » entre les États et le progrès des lumières, reste indéterminée dans son terme mais orientée dans son sens. Cette thèse relie l'anthropologie aux vues cosmopolitiques que Kant avait déployées dans plusieurs opuscules antérieurs.

Réception et postérité

L'ouvrage rencontre un succès immédiat considérable. Il est rapidement traduit dans plusieurs langues et devient un modèle pour la constitution de l'anthropologie comme discipline autonome au dix-neuvième siècle. Ses effets se font sentir dans la « psychologie philosophique » allemande, dans l'anthropologie médicale, dans les débuts de l'anthropologie sociale.

L'ouvrage nourrit également les grandes philosophies de l'histoire du dix-neuvième siècle. Hegel, en particulier, discute et intègre plusieurs analyses kantiennes dans son propre système. La sociologie naissante et l'anthropologie culturelle en tirent également des éléments.

Au vingtième siècle, l'ouvrage a connu un renouveau d'intérêt considérable. Michel Foucault lui a consacré sa thèse complémentaire (soutenue en 1961, publiée en 2008 sous le titre Anthropologie du point de vue pragmatique. Introduction à l'Anthropologie de Kant), qui propose une lecture importante du texte. Ernst Cassirer, avec sa philosophie des formes symboliques, prolonge et transforme certains motifs kantiens. Les études kantiennes contemporaines redécouvrent l'importance philosophique de l'ouvrage comme complément indispensable des grandes œuvres critiques.

Controverses et interprétations

Les débats sont multiples et parfois vifs. Le rapport entre l'Anthropologie et le système critique fait l'objet de discussions. Certains commentateurs y voient un simple exercice pédagogique et empirique, distinct des grandes œuvres philosophiques. D'autres insistent sur son statut décisif comme accomplissement pragmatique de la philosophie critique, qui articule l'homme théorique de la Critique de la raison pure et l'homme moral de la Critique de la raison pratique.

Les analyses kantiennes sur les caractères du sexe, du peuple et de la race ont fait l'objet, depuis quelques décennies, de discussions particulièrement vives. Certains passages présentent des jugements sur les femmes, sur les non-Européens et sur les races humaines qui heurtent la conscience contemporaine et qui posent la question de la cohérence de ces vues avec l'universalisme moral kantien. Les études récentes ont exploré ces tensions internes, entre ceux qui y voient une inconséquence à assumer et ceux qui insistent sur les évolutions tardives de Kant vers des positions plus nuancées, notamment sur l'esclavage colonial dans la Métaphysique des mœurs.

Le statut des analyses concrètes de l'ouvrage est également discuté. Certains les jugent daté et dépendant des sources parfois discutables sur lesquelles Kant s'appuie ; d'autres soulignent la finesse psychologique et la valeur philosophique persistante de nombreuses observations.

Enfin, la thèse d'une destination progressive de l'espèce humaine fait l'objet de lectures divergentes, entre lecture optimiste qui y voit une confiance dans le progrès des Lumières et lecture plus prudente qui souligne le caractère régulateur et non déterminatif de l'idée cosmopolitique kantienne.

Citations clés

« De toutes les connaissances possibles à l'homme, la plus importante et la plus utile est la connaissance de l'homme » : formule qui ouvre l'ouvrage et en donne l'orientation générale.

Sur la distinction entre les deux anthropologies, Kant écrit que l'anthropologie physiologique concerne ce que la nature fait de l'homme, tandis que l'anthropologie pragmatique concerne « ce que l'homme, en tant qu'être qui agit librement, fait ou peut ou doit faire de lui-même ».

Sur les passions, Kant les décrit comme « des maladies de l'âme » qui asservissent la raison à des fins particulières et qui, à la différence des affects vite passés, s'installent durablement et corrompent le jugement.

Sur l'insociable sociabilité, thèse déjà présente dans l'Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (1784), Kant articule dans l'Anthropologie les traits par lesquels l'homme est à la fois porté vers la vie commune et poussé à s'en distinguer, cette tension étant, selon lui, le ressort du développement historique de l'espèce.

Pour aller plus loin

L'ouvrage est disponible en français dans plusieurs éditions, notamment dans les Œuvres philosophiques de la Pléiade (Gallimard) et en édition Vrin (traduction d'Alain Renaut).

En complément, on lira les grandes œuvres critiques (Critique de la raison pure, Critique de la raison pratique) qui fondent la philosophie kantienne, ainsi que les opuscules d'histoire et de politique (Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, Vers la paix perpétuelle) qui prolongent la visée cosmopolitique de l'Anthropologie.

Sur l'ouvrage lui-même, on peut consulter Foucault (Anthropologie du point de vue pragmatique. Introduction à l'Anthropologie de Kant), Alexis Philonenko, Michel Foessel et, dans le monde anglophone, Robert Louden (Kant's Human Being) et Patrick Frierson (What is the Human Being?).

Sources

Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrées « Immanuel Kant » et « Kant's Views on Race ».

Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Anthropologie du point de vue pragmatique » et « Emmanuel Kant ».

Robert Louden, Kant's Human Being, ouvrage de référence.

Michel Foessel (dir.), La Fin de l'homme. La Critique kantienne de l'anthropologie, recueil d'études.