L'Art d'avoir toujours raison

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Titre original : Eristische Dialektik

Publication : publication posthume, années 1860 (posthume)

Type : Essai

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Analyse

Ce petit texte de Schopenhauer n'a pas été publié de son vivant. C'est un manuel de mauvaise foi, méthodique et sans illusions, qui recense les procédés par lesquels on peut l'emporter dans une discussion sans avoir raison. Sa fortune contemporaine est considérable, et souvent fondée sur un contresens.

Un inédit posthume

Le manuscrit, rédigé autour de 1830, porte le titre de Dialectique éristique. Schopenhauer l'a conservé dans ses papiers sans le publier. Il fut tiré de ses cahiers posthumes et donné au public par son exécuteur littéraire Julius Frauenstädt, dans les années qui suivirent la mort du philosophe.

Cette histoire éditoriale n'est pas un détail. Le texte n'a pas la forme achevée d'un ouvrage : c'est un dossier de travail, une liste organisée mais inégale, dont certains articles sont développés sur plusieurs paragraphes et d'autres réduits à quelques lignes. Le titre français consacré, L'Art d'avoir toujours raison, est un titre d'éditeur, plus accrocheur que fidèle.

Le projet

Schopenhauer part d'une distinction. La logique étudie les lois de la pensée en tant qu'elle vise le vrai. La dialectique, telle qu'il l'entend, étudie la discussion entre deux personnes, c'est-à-dire la pensée aux prises avec une autre pensée. Or, dans une discussion réelle, il ne s'agit presque jamais d'établir la vérité : il s'agit de ne pas perdre.

Cette dissociation est l'idée directrice du texte. Avoir raison et paraître avoir raison sont deux choses distinctes, et la seconde possède ses techniques propres, indépendantes de la première. Schopenhauer propose donc de les décrire comme un naturaliste décrirait des mœurs, sans en recommander l'usage mais sans le condamner non plus sur le mode de l'indignation.

Le fondement anthropologique

Pourquoi les hommes défendent-ils leurs thèses au mépris de la vérité ? La réponse de Schopenhauer tient à sa conception générale de la nature humaine. La vanité est innée, et elle est particulièrement chatouilleuse en matière d'intelligence. À cela s'ajoute que nous affirmons souvent avant d'avoir examiné, si bien que reconnaître son tort suppose d'avouer une double faute.

Ce diagnostic rattache le texte à l'ensemble de l'œuvre. La discussion polémique y apparaît comme une manifestation de plus de la volonté, qui se sert de l'intellect au lieu de le servir. À ce titre, ce petit écrit n'est pas une curiosité isolée mais une application locale de la métaphysique exposée dans Le Monde comme volonté et comme représentation.

Les stratagèmes

Le corps du texte énumère une série de procédés, généralement comptés au nombre de trente-huit. Quelques exemples suffisent à en donner le ton.

L'extension consiste à pousser l'affirmation de l'adversaire au-delà de ce qu'il a dit, pour la rendre plus facile à réfuter ; la réponse consiste à ramener sa propre thèse à ses limites exactes. L'homonymie joue sur les mots pris en deux sens. Certains procédés recommandent d'irriter l'adversaire pour qu'il juge mal, d'autres de poser les questions dans le désordre pour masquer où l'on veut en venir, d'autres encore de tirer une conséquence extrême et de la présenter comme admise.

Le dernier stratagème est resté le plus cité : lorsque tout le reste a échoué, il reste à s'en prendre à la personne plutôt qu'à la thèse. Schopenhauer le présente comme l'ultime recours, celui vers lequel on se replie quand on sent qu'on a le dessous.

Comment le lire

L'ambiguïté du texte est réelle et il faut la signaler. On peut le lire comme un manuel offensif, et il est souvent vendu ainsi. On peut aussi le lire, ce qui correspond mieux à l'intention affichée par l'auteur dans ses préliminaires, comme une pathologie de la discussion : un répertoire destiné à vous rendre capable de reconnaître les procédés dont vous êtes l'objet, et donc de ne pas y céder.

Cette seconde lecture a une portée pédagogique évidente. Savoir nommer une extension abusive ou un glissement de sens est le premier moyen de ne pas s'y laisser prendre. Elle rejoint, par un autre chemin, les préoccupations de la logique informelle contemporaine et des travaux sur l'argumentation.

Postérité

Le texte a longtemps été considéré comme un écrit mineur dans l'œuvre de Schopenhauer, et les grandes études sur sa philosophie lui accordent peu de place. Sa carrière publique est récente. Depuis quelques décennies, il figure parmi les titres de philosophie les plus vendus en édition de poche, porté par la brièveté du format et par un titre qui promet une compétence pratique.

Il est aujourd'hui régulièrement mobilisé dans les formations à la prise de parole, dans les manuels de négociation et dans les analyses du débat médiatique et politique. Les théoriciens de l'argumentation le citent comme un précurseur du recensement systématique des sophismes, en soulignant qu'il diffère des traités classiques par son angle : il ne classe pas les raisonnements fautifs, il décrit des tactiques.

Controverses

La principale discussion porte sur le statut du texte. S'agit-il d'un ouvrage de Schopenhauer ? Comme il ne l'a pas publié et ne lui a pas donné sa forme finale, certains commentateurs estiment qu'il faut le traiter comme un fragment de laboratoire plutôt que comme une œuvre, et se méfier des titres et des découpages ajoutés par les éditeurs successifs.

Une seconde discussion porte sur la moralité du propos. Enseigner ces procédés, n'est-ce pas les répandre ? Les défenseurs du texte répondent que ces procédés n'ont pas attendu Schopenhauer pour exister et qu'un public averti est moins manipulable qu'un public ignorant. Les critiques observent que le succès commercial du livre repose largement sur la promesse inverse, celle de gagner ses discussions, ce qui ne va pas dans le sens de cette défense.

Une troisième, enfin, concerne la place du texte dans le système. Faut-il y voir une conséquence rigoureuse de la métaphysique de la volonté, ou une simple humeur de polémiste ? Les avis restent partagés.