Commentaires sur Aristote

Titre original : Commentarii in Aristotelem

Publication : Ensemble de paraphrases-commentaires rédigés progr

Type : Traite

Analyse

Présentation

Commentarii in Aristotelem (en français Commentaires sur Aristote) désigne l'ensemble monumental des paraphrases-commentaires que Albert le Grand a consacré à la quasi-totalité du corpus philosophique d'Aristote, rédigés progressivement entre vers 1250 et 1270. Cet ensemble représente l'œuvre philosophique majeure d'Albert le Grand et l'une des entreprises intellectuelles les plus considérables de tout le Moyen Âge occidental. Albert le Grand a entre 44 et 64 ans environ pendant cette période de rédaction (sa date de naissance, située entre 1193 et 1206 selon les sources, reste discutée ; les historiens contemporains tendent à privilégier les années 1200-1206).

Les commentaires aristotéliciens d'Albert le Grand ne forment pas une œuvre unique au sens moderne, mais une collection de traités distincts portant chacun sur un ouvrage particulier d'Aristote. Albert paraphrase et commente successivement :

  • Physica (Physique).
  • De caelo et mundo (Du ciel et du monde).
  • De generatione et corruptione (De la génération et de la corruption).
  • Meteora (Météorologiques).
  • De anima (De l'âme).
  • Parva naturalia (petits traités sur la mémoire, le sommeil, la longévité, la jeunesse et la vieillesse, la respiration).
  • De vegetabilibus (Des végétaux), basé sur le pseudo-aristotélicien De plantis de Nicolas de Damas.
  • De animalibus (Des animaux), grande paraphrase combinant Historia animalium, De partibus animalium, De generatione animalium et autres traités zoologiques.
  • Metaphysica (Métaphysique).
  • Ethica Nicomachea (Éthique à Nicomaque).
  • Politica (Politique).
  • Plusieurs traités de logique aristotélicienne (commentaires sur les Catégories, le De interpretatione, les Premiers analytiques, les Seconds analytiques, les Topiques, les Réfutations sophistiques).

À cela s'ajoutent des commentaires d'œuvres pseudo-aristotéliciennes que le Moyen Âge attribuait à Aristote (notamment le De causis qui est en réalité une compilation néoplatonicienne arabe). L'ensemble représente environ vingt traités majeurs et plusieurs traités mineurs.

L'originalité méthodologique d'Albert le Grand est considérable. Contrairement aux commentateurs antérieurs (Averroès, dont les commentaires lemme par lemme avaient été traduits en latin vers 1230), Albert ne se contente pas de gloser lemme par lemme le texte aristotélicien. Il paraphrase l'argumentation d'Aristote en la réorganisant, l'enrichissant de discussions parallèles, et l'intégrant dans un système plus large qui inclut les commentaires arabes (Avicenne particulièrement, Averroès aussi), les commentaires juifs (Maïmonide), et ses propres observations philosophiques et scientifiques. Albert s'inspire ici de la méthode d'Avicenne dans le Shifa (Livre de la guérison), grande synthèse encyclopédique persane du XIᵉ siècle qui paraphrase et systématise Aristote.

L'ouvrage articule plusieurs thèses interconnectées qui structurent toute la réception scolastique d'Aristote :

  1. La philosophie aristotélicienne est vraie dans son ensemble, et compatible avec la foi chrétienne. Cette thèse de compatibilité est centrale pour Albert le Grand : il s'oppose explicitement aux augustiniens conservateurs qui rejettent Aristote comme dangereux pour la foi, et il défend la légitimité philosophique de l'aristotélisme contre les condamnations ecclésiastiques (interdictions partielles d'enseigner Aristote à Paris en 1210, 1215, 1231).
  1. La distinction stricte entre philosophie et théologie. La philosophie procède par démonstration rationnelle à partir de prémisses naturelles ; elle aboutit à certaines vérités sur le monde, l'âme, Dieu. La théologie procède à partir de la révélation divine ; elle aboutit à des vérités plus hautes (Trinité, Incarnation, Rédemption) qui ne sont pas philosophiquement démontrables. Les deux disciplines sont complémentaires et non contradictoires.
  1. Une réception sélective des commentateurs arabes. Avicenne (980-1037) est largement utilisé et apprécié, notamment pour sa métaphysique de l'être (distinction essence/existence, conception de Dieu comme Être nécessaire par soi). Averroès (1126-1198) est utilisé mais critiqué sur plusieurs points fondamentaux, notamment sur l'intellect unique pour tous les hommes (doctrine de l'unicité de l'intellect agent et possible) qu'Albert juge incompatible avec la doctrine chrétienne de l'âme individuelle immortelle.
  1. Une conception encyclopédique du savoir. Albert ne se limite pas à la philosophie au sens strict : il commente aussi les sciences naturelles d'Aristote (physique, astronomie, biologie, botanique, zoologie, minéralogie) en y ajoutant ses propres observations d'histoire naturelle sur la faune et la flore d'Europe centrale (Albert a beaucoup voyagé en Allemagne et observé directement la nature). Cette dimension scientifique fait d'Albert le Grand l'un des premiers grands savants empiristes du Moyen Âge occidental.
  1. Une méthode paraphrase-commentaire originale : Albert réorganise l'argumentation d'Aristote selon les besoins pédagogiques modernes, ajoute des digressions thématiques sur des questions adjacentes, discute des opinions des autres commentateurs (arabes, latins, parfois grecs), propose ses propres positions philosophiques. Cette méthode est plus libre que celle d'Averroès et préfigure la méthode des quaestiones scolastiques classiques.
  1. Une valorisation progressive de la raison philosophique comme voie autonome de connaissance, sans dépendance absolue de la foi. Cette autonomie méthodologique sera radicalisée par son élève Thomas d'Aquin, qui systématisera la distinction philosophie / théologie dans sa Somme contre les Gentils (1259-1265) et sa Somme théologique (1265-1273).
  1. Une culture philosophique multiconfessionnelle. Albert dialogue régulièrement avec les commentaires arabes (musulmans) et juifs sur Aristote, dans une attitude de respect intellectuel rare pour son époque. Cette ouverture culturelle préfigure le dialogue inter-philosophique qui sera caractéristique de l'humanisme renaissant ultérieur.

Albert le Grand est surnommé Doctor Universalis (« Docteur universel ») par les générations suivantes, en raison de cette ambition encyclopédique exceptionnelle qui couvre l'ensemble du savoir humain disponible au XIIIᵉ siècle.

Les éditions modernes de référence sont :

  • Editio Coloniensis : édition critique des Opera omnia d'Albert le Grand sous la direction de l'Albertus-Magnus-Institut de Bonn, publiée par les éditions Aschendorff à Münster depuis 1951. 42 volumes prévus dans le plan original, dont plusieurs publiés et plusieurs encore en préparation. C'est l'édition scientifique de référence pour les recherches contemporaines.
  • Édition d'Auguste Borgnet, Opera omnia, Paris, Vivès, 38 volumes (1890-1899). Édition complète historique encore utilisée.
  • Édition de Pierre Jammy, Lyon, 21 volumes (1651). Édition complète historique plus ancienne.

Traductions françaises : il n'existe pas de traduction française complète des commentaires aristotéliciens d'Albert le Grand. Plusieurs traductions partielles ont paru :

  • Métaphysique des choses divines (extraits de la Metaphysica), traduction française, plusieurs éditions.
  • Sur l'âme (extraits du De anima), traduction française partielle.
  • Sur le bonheur (sections de l'Ethica Nicomachea), traduction française.
  • Henri Hugonnard-Roche, Alain de Libera et plusieurs spécialistes français ont publié des traductions partielles dans des revues et des recueils. Alain de Libera a particulièrement contribué à la diffusion française d'Albert le Grand par ses propres études et traductions partielles.

L'absence d'une traduction française complète est l'une des limites de la diffusion francophone d'Albert le Grand, dont l'œuvre reste massivement étudiée par les médiévistes spécialisés mais peu accessible au public cultivé non spécialiste.

Contexte historique et conditions de rédaction

Albert le Grand (vers 1200/1206 - 15 novembre 1280), né Albrecht von Bollstädt, parfois appelé Albertus Magnus ou Albert de Cologne, est l'une des figures intellectuelles les plus considérables du XIIIᵉ siècle européen.

Repères biographiques essentiels. Né dans une famille noble allemande à Lauingen sur le Danube (Souabe, actuelle Bavière), probablement vers 1200-1206 (la datation précise reste discutée). Études en arts libéraux à Padoue dans les années 1220, où il découvre la philosophie aristotélicienne et l'ordre dominicain récemment fondé (1216). Entrée dans l'ordre dominicain en 1223, recrué par Jourdain de Saxe, deuxième maître général des dominicains.

Études théologiques à Cologne puis à divers studia dominicains allemands (Hildesheim, Fribourg-en-Brisgau, Ratisbonne, Strasbourg) dans les années 1224-1244. Lecteur (chargé de cours) dans plusieurs studia allemands successifs.

Maîtrise théologique à Paris (1245-1248). Albert obtient sa maîtrise en théologie à l'Université de Paris, sommet de la carrière universitaire médiévale. C'est à cette période, vers 1245-1248, qu'il rencontre son plus célèbre élève : Thomas d'Aquin (vers 1224/1225 - 1274), jeune dominicain italien envoyé étudier à Paris. La rencontre Albert-Thomas est l'une des plus fécondes de l'histoire intellectuelle occidentale.

Fondation du Studium generale de Cologne en 1248. Albert est chargé par le chapitre général des dominicains de fonder un studium generale (établissement d'enseignement supérieur) à Cologne. Il y enseigne de 1248 à 1254, accompagné de son élève Thomas d'Aquin qui le suit à Cologne. Le studium de Cologne deviendra l'un des plus importants centres d'enseignement dominicain en Allemagne.

Provincial de la Provincia Teutoniae (1254-1257), province dominicaine allemande. Albert quitte temporairement l'enseignement direct pour des fonctions administratives importantes. Il traverse régulièrement l'Allemagne à pied (les dominicains pratiquent traditionnellement la pauvreté évangélique) pour visiter les couvents de la province.

Évêque de Ratisbonne (1260-1262). Le pape Alexandre IV le nomme évêque de Ratisbonne (Regensburg) en 1260 pour réformer ce diocèse en crise. Albert accepte la charge à contrecœur, réforme le diocèse en deux ans, puis démissionne en 1262 pour reprendre l'enseignement et la rédaction.

Période de production intensive (1262-1280). Albert s'installe à Cologne où il enseignera et écrira pendant dix-huit ans jusqu'à sa mort. C'est la grande période de rédaction des commentaires aristotéliciens et de plusieurs autres œuvres majeures.

Œuvres principales. Au-delà des Commentarii in Aristotelem, Albert le Grand est l'auteur de plusieurs œuvres majeures :

  • Summa de creaturis (avant 1245), première grande œuvre théologique.
  • Commentaire sur les Sentences de Pierre Lombard (vers 1244-1249), commentaire systématique du manuel théologique scolastique de référence.
  • Summa theologiae ou Summa theologica (vers 1270-1280, inachevée), grande synthèse théologique parallèle (et antérieure dans ses parties les plus anciennes) à la Summa theologica de son élève Thomas d'Aquin.
  • De unitate intellectus contra Averroistas (vers 1270), traité polémique contre la doctrine averroïste de l'unicité de l'intellect (parallèlement à un traité similaire de Thomas d'Aquin).
  • Speculum astronomiae (Miroir de l'astronomie), attribution discutée mais probable.
  • Nombreuses œuvres mineures sur les sciences naturelles, l'alchimie, la mystique chrétienne (commentaires sur le Pseudo-Denys l'Aréopagite).

Surnoms et reconnaissance. Albert est surnommé de son vivant déjà :

  • Doctor Universalis (« Docteur universel ») pour l'ampleur encyclopédique de son savoir.
  • Doctor Expertus (« Docteur expérimenté ») pour son attention aux observations empiriques.
  • Albertus Magnus (« Albert le Grand ») pour sa stature intellectuelle exceptionnelle, surnom qui s'impose dans les générations suivantes.

Béatification par le pape Grégoire XV en 1622, puis canonisation et proclamation comme docteur de l'Église par le pape Pie XI en 1931. Albert est également déclaré patron des scientifiques par le pape Pie XII en 1941.

Rédaction des Commentaires aristotéliciens (vers 1250-1270). La rédaction s'étend sur environ vingt ans, principalement pendant les périodes d'enseignement à Cologne (1248-1254) puis pendant les dernières années (1262-1280). L'ordre précis de rédaction des commentaires reste discuté par les historiens, mais la chronologie générale est admise :

  • Vers 1250-1255 : commentaires sur la logique aristotélicienne (Catégories, De interpretatione, etc.) et sur la physique (Physica, De caelo, De generatione).
  • Vers 1255-1265 : commentaires sur les sciences naturelles plus particulières (Meteora, De anima, Parva naturalia, De vegetabilibus, De animalibus).
  • Vers 1265-1270 : commentaires sur la métaphysique et l'éthique (Metaphysica, Ethica Nicomachea, Politica).

L'œuvre est entreprise à la demande des frères dominicains, qui souhaitaient disposer d'une paraphrase complète d'Aristote intégrant les commentaires arabes et juifs, dans une perspective compatible avec la foi chrétienne. Albert répond à cette demande en y consacrant vingt ans de sa vie et en produisant l'une des entreprises intellectuelles les plus considérables de tout le Moyen Âge.

Conditions matérielles. Albert dispose à Cologne d'une bibliothèque considérable pour son époque (livres latins, traductions du grec et de l'arabe par Gérard de Crémone, Guillaume de Moerbeke, Michel Scot). Le studium dominicain de Cologne est l'un des mieux fournis d'Europe centrale en livres aristotéliciens et arabes. Albert peut également consulter des manuscrits dans les autres studia dominicains qu'il visite régulièrement (notamment Paris, où il revient occasionnellement).

Contexte intellectuel européen du XIIIᵉ siècle. Marqué par :

  • La réception progressive et conflictuelle du corpus aristotélicien complet en Occident latin. Les traductions latines d'Aristote depuis l'arabe et le grec se sont intensifiées depuis le XIIᵉ siècle (Boèce avait traduit la logique au VIᵉ siècle, mais la physique, la métaphysique, l'éthique, les sciences naturelles sont retrouvées seulement aux XIIᵉ-XIIIᵉ siècles). Guillaume de Moerbeke, dominicain flamand contemporain et ami de Thomas d'Aquin, traduit Aristote directement du grec dans les années 1260-1280, fournissant des traductions plus précises que les versions arabes antérieures.
  • Les condamnations ecclésiastiques de l'aristotélisme : interdiction d'enseigner Aristote à l'Université de Paris en 1210, 1215, 1231. Ces interdictions ne sont jamais appliquées strictement et seront progressivement levées au cours du XIIIᵉ siècle.
  • Les condamnations de 1277. L'évêque de Paris Étienne Tempier publie en mars 1277 une liste de 219 thèses philosophiques condamnées, dont plusieurs touchent l'aristotélisme (particulièrement les positions averroïstes radicales) et certaines positions thomistes. Albert le Grand est encore vivant à cette époque (il mourra trois ans plus tard) et défend son ancien élève Thomas d'Aquin (mort en 1274) contre les attaques posthumes.
  • L'émergence du thomisme comme tradition dominicaine majeure, qui prolongera et systématisera l'aristotélisme albertien tout en s'en distinguant sur plusieurs points spécifiques.
  • L'émergence parallèle de l'école franciscaine (Bonaventure, Roger Bacon, plus tard Duns Scot et Guillaume d'Ockham) qui dialoguera avec et s'opposera partiellement à l'aristotélisme dominicain.

Structure de l'œuvre

L'ouvrage tel qu'il a été conservé se compose de vingt traités majeurs et plusieurs traités mineurs, organisés selon l'ordre traditionnel du corpus aristotelicum dans la tradition scolastique.

Traités logiques (Organon aristotélicien) :

  • Liber de praedicabilibus (commentaire sur l'Isagoge de Porphyre, introduction traditionnelle aux Catégories d'Aristote).
  • Liber de praedicamentis (sur les Catégories).
  • Liber Peri hermeneias (sur le De interpretatione).
  • Liber I et II Analyticorum priorum (sur les Premiers analytiques).
  • Liber I et II Analyticorum posteriorum (sur les Seconds analytiques).
  • Liber Topicorum (sur les Topiques).
  • Liber Elenchorum (sur les Réfutations sophistiques).

Traités de philosophie naturelle :

  • Physica (en 8 livres, paraphrasant la Physique d'Aristote en 8 livres).
  • De caelo et mundo (en 4 livres).
  • De generatione et corruptione (en 2 livres).
  • De meteoris (les Météorologiques, en 4 livres).
  • De anima (en 3 livres).
  • Parva naturalia (De sensu et sensato, De memoria et reminiscentia, De somno et vigilia, De motibus animalium, De aetate, De morte et vita, De spiritu et respiratione).

Traités de sciences naturelles :

  • De vegetabilibus et plantis (en 7 livres). Albert ajoute aux observations aristotéliciennes ses propres observations sur la flore d'Europe centrale, faisant de cette œuvre l'un des premiers grands traités de botanique européens depuis l'Antiquité.
  • De animalibus (en 26 livres). Grande synthèse zoologique combinant Aristote, plusieurs auteurs anciens, et les observations personnelles d'Albert sur la faune européenne. L'œuvre est considérée comme l'un des monuments de la zoologie médiévale.
  • De mineralibus (sur les minéraux).

Traité métaphysique :

  • Metaphysica (en 13 livres, paraphrasant la Métaphysique d'Aristote en 14 livres avec des aménagements). Albert y développe particulièrement la conception avicennienne de l'être, qu'il transmettra à son élève Thomas d'Aquin.

Traités éthiques et politiques :

  • Ethica (commentaire sur l'Éthique à Nicomaque en 10 livres).
  • Politica (commentaire sur la Politique).

Traités attribués mais d'authenticité parfois discutée : commentaires sur le Liber de causis (compilation néoplatonicienne arabe que le Moyen Âge attribuait à tort à Aristote, mais dont Albert reconnaît la nature néoplatonicienne et l'attribue à Proclus), commentaires sur certains traités pseudo-aristotéliciens.

Forme générale des paraphrases-commentaires. Chaque traité suit une structure générale :

  • Présentation du sujet et de la méthode aristotélicienne.
  • Paraphrase systématique du texte d'Aristote, réorganisée pour les besoins pédagogiques.
  • Digressions thématiques sur des questions adjacentes, où Albert développe ses propres positions.
  • Discussion des opinions des commentateurs (arabes, juifs, latins).
  • Conclusions philosophiques.

Cette méthode est plus libre que celle d'Averroès (commentaire lemme par lemme) et plus structurée que la simple glose. Elle préfigure la méthode des quaestiones scolastiques classiques (Thomas d'Aquin, Duns Scot, Guillaume d'Ockham) qui se développera dans les générations suivantes.

Thèses centrales

La compatibilité d'Aristote et de la foi chrétienne. Thèse méthodologique fondatrice. La philosophie aristotélicienne est vraie dans son ensemble (philosophiquement démontrée) et compatible avec la foi chrétienne (théologiquement révélée). Cette thèse de compatibilité s'oppose aux augustiniens conservateurs (qui rejettent Aristote comme dangereux pour la foi) et défend la légitimité philosophique de l'aristotélisme contre les condamnations ecclésiastiques antérieures (1210, 1215, 1231).

La distinction philosophie / théologie. Thèse épistémologique majeure. La philosophie procède par démonstration rationnelle à partir de prémisses naturelles ; elle accède à certaines vérités sur le monde, l'âme, Dieu (existence de Dieu, immortalité de l'âme rationnelle, etc.). La théologie procède à partir de la révélation divine ; elle accède à des vérités plus hautes qui ne sont pas philosophiquement démontrables (Trinité, Incarnation, Rédemption). Les deux disciplines sont complémentaires mais distinctes. Cette distinction sera systématisée par Thomas d'Aquin dans la Somme contre les Gentils (1259-1265).

La réception sélective des commentateurs arabes. Position méthodologique. Avicenne (Ibn Sina, 980-1037) est l'inspirateur méthodologique principal d'Albert : sa paraphrase d'Aristote dans le Shifa (Livre de la guérison) sert de modèle à Albert pour sa propre paraphrase scolastique. Sa métaphysique de l'être (distinction essence/existence, conception de Dieu comme Être nécessaire par soi) est largement reprise. Averroès (Ibn Rushd, 1126-1198) est utilisé pour ses commentaires rigoureux mais critiqué sur plusieurs points fondamentaux, notamment sur l'intellect unique pour tous les hommes (doctrine de l'unicité de l'intellect agent et possible) qu'Albert juge incompatible avec la doctrine chrétienne de l'âme individuelle immortelle.

La critique de l'averroïsme radical sur l'intellect. Position théologico-philosophique majeure. Averroès avait défendu que l'intellect agent (faculté de connaître les universaux) est unique pour toute l'humanité, et que l'intellect possible (qui reçoit les concepts intelligibles) est lui aussi unique. Cette doctrine implique que ce qui survit après la mort n'est pas l'âme individuelle de chaque homme (qui périt avec le corps) mais seulement l'intellect collectif impersonnel. Albert le Grand juge cette position incompatible avec la doctrine chrétienne de l'immortalité individuelle de l'âme et de la résurrection des corps. Il consacre un traité spécifique à cette critique : De unitate intellectus contra Averroistas (vers 1270), parallèle à un traité similaire de son élève Thomas d'Aquin (1270 également).

La conception encyclopédique du savoir. Position méthodologique. Albert défend une conception encyclopédique du savoir humain : la philosophie ne se limite pas à la métaphysique et à l'éthique, elle comprend aussi les sciences naturelles (physique, astronomie, biologie, botanique, zoologie, minéralogie). Cette dimension scientifique fait d'Albert le Grand l'un des premiers grands savants empiristes du Moyen Âge occidental. Son surnom « Doctor Universalis » reflète cette ambition encyclopédique.

La valorisation de l'observation empirique. Position méthodologique novatrice. Albert ajoute aux observations aristotéliciennes ses propres observations d'histoire naturelle sur la faune et la flore d'Europe centrale. Cette dimension empirique est rare au Moyen Âge et préfigure la science expérimentale moderne. Albert observe directement les plantes, les animaux, les minéraux qu'il rencontre dans ses voyages (Allemagne, France, Italie). Il critique parfois Aristote lorsque ses propres observations contredisent l'autorité antique : sur certains points de zoologie, par exemple, Albert préfère l'observation directe à l'autorité.

La valorisation de la raison philosophique autonome. Position épistémologique. La raison philosophique est une voie autonome de connaissance, qui ne dépend pas absolument de la foi pour produire des vérités légitimes. Cette autonomie méthodologique sera radicalisée par Thomas d'Aquin et préparera la sécularisation progressive du savoir philosophique européen (Renaissance, modernité).

La conception aristotélicienne de l'être. Position métaphysique. Albert reprend largement la conception aristotélicienne de l'être (l'ens commune comme objet premier de la métaphysique, la distinction acte/puissance, la conception de Dieu comme Premier Moteur), tout en l'enrichissant des apports avicenniens (distinction essence/existence, conception de Dieu comme Être nécessaire par soi). Cette synthèse Aristote-Avicenne en métaphysique sera l'arrière-plan de la métaphysique thomiste ultérieure.

Le dialogue inter-philosophique. Position culturelle. Albert dialogue régulièrement avec les commentaires arabes (musulmans) et juifs sur Aristote, dans une attitude de respect intellectuel rare pour son époque. Il cite Avicenne, Averroès, Avicebron (Ibn Gabirol, philosophe juif espagnol du XIᵉ siècle), Maïmonide (philosophe juif du XIIᵉ siècle) avec considération. Cette ouverture culturelle multiconfessionnelle préfigure l'humanisme renaissant ultérieur et témoigne de la vitalité intellectuelle de l'Europe médiévale au sommet du XIIIᵉ siècle.

L'éthique aristotélicienne comme cadre de la vie humaine. Position éthique. Albert reprend la conception aristotélicienne de l'eudaimonia (épanouissement, vie réussie) comme fin ultime de la vie humaine, et la conception des vertus comme dispositions stables orientées vers cette fin. Mais il complète cette éthique philosophique par la conception théologique de la béatitude ultime comme vision de Dieu, qui dépasse l'eudaimonia philosophique sans la contredire. Cette synthèse éthique-théologique sera systématisée par Thomas d'Aquin.

Postérité et influence

Influence sur Thomas d'Aquin. Thomas d'Aquin (vers 1224/1225 - 1274), élève direct d'Albert à Paris (1245-1248) puis à Cologne (1248-1252), est l'héritier intellectuel principal d'Albert le Grand. Thomas systématise et radicalise plusieurs positions albertiennes : la distinction philosophie/théologie, l'utilisation rigoureuse d'Aristote, la critique de l'averroïsme radical, la conception encyclopédique du savoir. Sa Somme théologique (1265-1273, inachevée) et sa Somme contre les Gentils (1259-1265) sont les prolongements majeurs de l'enseignement albertien. La filiation Albert-Thomas est l'une des plus structurantes de l'histoire intellectuelle occidentale, fondatrice de l'école dominicaine et du thomisme comme tradition philosophico-théologique majeure.

Influence sur Maître Eckhart. Maître Eckhart (vers 1260 - 1328), grand mystique rhénan dominicain, est l'autre grand héritier d'Albert le Grand dans la tradition allemande. Eckhart prolonge la dimension mystique-philosophique présente chez Albert (commentaires sur le Pseudo-Denys l'Aréopagite, intérêt pour la théologie négative) dans une direction plus spéculative-spirituelle. La mystique rhénane (Eckhart, Tauler, Suso, Ruysbroeck) doit beaucoup à l'arrière-plan albertien.

Influence sur l'aristotélisme scolastique tardif. Au-delà de Thomas d'Aquin, les commentaires aristotéliciens d'Albert le Grand ont structuré l'aristotélisme scolastique jusqu'à la fin du Moyen Âge. Duns Scot (1265/1266 - 1308), bien que critique de plusieurs positions thomistes, hérite indirectement de la réception albertienne d'Aristote. Guillaume d'Ockham (vers 1287 - 1347), qui développe une critique radicale de l'aristotélisme métaphysique, présuppose néanmoins la réception albertienne du corpus aristotélicien.

Influence sur les sciences naturelles médiévales. Les commentaires scientifiques d'Albert le Grand (De vegetabilibus, De animalibus, De mineralibus) ont fondé la science médiévale européenne de la botanique, zoologie et minéralogie. Plusieurs naturalistes médiévaux et de la Renaissance précoce (Pierre d'Auvergne, Conrad von Megenberg, plus tard Conrad Gesner au XVIᵉ siècle) prolongent les observations albertiennes en y ajoutant leurs propres descriptions. Albert est l'un des précurseurs lointains de la science moderne par sa valorisation de l'observation empirique.

Influence sur le néoplatonisme chrétien. Albert le Grand commente abondamment le Pseudo-Denys l'Aréopagite (auteur néoplatonicien chrétien du Vᵉ-VIᵉ siècle longtemps confondu avec Denys de l'Aréopage converti par saint Paul à Athènes) et le Liber de causis (compilation néoplatonicienne arabe). Ces dimensions néoplatoniciennes de la pensée albertienne, plus présentes que dans le thomisme strict, alimenteront la mystique rhénane (Eckhart) et plus largement la tradition spirituelle chrétienne ultérieure.

Réception moderne. La réception moderne d'Albert le Grand a connu plusieurs phases :

  • Période moderne (XVIᵉ-XVIIIᵉ siècles) : Albert reste lu mais éclipsé par Thomas d'Aquin dans la tradition dominicaine. Les éditions de ses œuvres se multiplient (Jammy 1651, plus tard Borgnet 1890-1899).
  • XIXᵉ siècle : redécouverte progressive d'Albert dans le contexte du renouveau thomiste promu par Léon XIII (encyclique Aeterni Patris, 1879). Étienne Tempier déclare la canonisation et la proclamation comme docteur de l'Église en 1931 par Pie XI.
  • XXᵉ siècle : grandes études d'Étienne Gilson, Maurice de Wulf, Fernand Van Steenberghen sur Albert et la scolastique du XIIIᵉ siècle. Travaux fondamentaux d'Albert Fries, James A. Weisheipl, Henryk Anzulewicz, Alain de Libera à partir des années 1960-1970.
  • Période contemporaine (depuis 1951) : édition critique des Opera omnia par l'Albertus-Magnus-Institut de Bonn (éditions Aschendorff), qui se poursuit en 2026. Centres d'études albertiennes à Bonn, Mainz, Paris (LEM, EHESS), Toronto, Notre Dame.

Réception française. La réception française d'Albert le Grand a été tardive mais réelle au XXᵉ siècle. Étienne Gilson consacre plusieurs études importantes à Albert dans La Philosophie au Moyen Âge (1922 ; éditions augmentées 1944, 1986). Alain de Libera est probablement le principal spécialiste français contemporain d'Albert : Albert le Grand et la philosophie, Vrin, 1990 ; Métaphysique et noétique. Albert le Grand, Vrin, 2005 ; nombreux articles. La diffusion française reste cependant limitée par l'absence d'une traduction complète des commentaires aristotéliciens.

Critiques principales.

  • Critique de l'éclectisme méthodologique : Albert mélange dans ses commentaires l'aristotélisme strict, le néoplatonisme (Pseudo-Denys, Liber de causis), l'avicennisme, des éléments augustiniens, sans toujours arriver à une synthèse cohérente. Cette dimension éclectique est parfois jugée problématique. Position contemporaine majoritaire : cet éclectisme reflète la richesse intellectuelle de la période et la transition entre l'augustinisme médiéval antérieur et la grande synthèse thomiste à venir.
  • Critique de l'ombre de Thomas d'Aquin : Albert le Grand est souvent éclipsé dans la tradition dominicaine ultérieure par son élève Thomas d'Aquin, dont la synthèse est jugée plus systématique. Cette éclipse historique est partiellement injuste : Albert a posé les fondements que Thomas a systématisés, et plusieurs positions albertiennes (sur la mystique néoplatonicienne, sur les sciences naturelles, sur l'observation empirique) restent originales par rapport au thomisme.
  • Critique de la technicité opaque : les commentaires albertiens sont extrêmement techniques et difficiles d'accès, même pour les médiévistes spécialisés. Leur paraphrase d'Aristote suppose la connaissance détaillée du texte aristotélicien original, ainsi que des commentaires arabes (Avicenne, Averroès) et juifs (Maïmonide). Cette technicité limite la diffusion de l'œuvre.
  • Critique de l'inachèvement des éditions modernes : l'édition critique de l'Albertus-Magnus-Institut, commencée en 1951, n'est toujours pas achevée en 2026. Plusieurs volumes restent à paraître, et l'absence d'une édition critique complète limite encore les recherches sur certains aspects de l'œuvre.

Lectures contemporaines. Les Commentarii in Aristotelem d'Albert le Grand restent principalement étudiés dans :

  • L'histoire de la philosophie médiévale, comme l'une des œuvres charnières du XIIIᵉ siècle.
  • L'histoire de la réception d'Aristote en Occident latin.
  • L'histoire des sciences naturelles médiévales (botanique, zoologie, minéralogie).
  • L'histoire du dialogue inter-philosophique chrétien-musulman-juif au Moyen Âge.
  • Les études thomistes (pour comprendre l'arrière-plan albertien du thomisme).
  • Les études sur la mystique rhénane (pour comprendre l'arrière-plan albertien d'Eckhart).

Controverses et débats

Albert le Grand : aristotélicien strict ou néoplatonicien ? Question d'interprétation. Position majoritaire : Albert est un aristotélicien synthétique qui intègre des éléments néoplatoniciens (Pseudo-Denys, Liber de causis), avicenniens, augustiniens dans un cadre principalement aristotélicien. Cette dimension synthétique est l'une des caractéristiques distinctives d'Albert par rapport à son élève Thomas d'Aquin (plus strictement aristotélicien) et à la tradition franciscaine (plus augustinienne-néoplatonicienne).

Les rapports Albert-Thomas. Question d'histoire intellectuelle. Position majoritaire : Albert est le maître intellectuel direct de Thomas, qui a posé les fondements que Thomas a systématisés. Mais les deux philosophes diffèrent sur plusieurs points : Albert est plus éclectique (intégrant néoplatonisme, sciences naturelles, mystique), Thomas est plus systématique (synthèse rigoureuse autour d'Aristote). Albert défend explicitement Thomas après sa mort (1274) contre les condamnations de 1277.

L'authenticité des commentaires attribués. Question philologique. Plusieurs commentaires traditionnellement attribués à Albert le Grand (notamment certains traités d'alchimie, de magie, et plusieurs traités mineurs) sont d'authenticité discutée. L'édition critique de l'Albertus-Magnus-Institut s'efforce de clarifier ces questions au fil de la publication des volumes.

L'apport scientifique d'Albert : précurseur de la science moderne ou simple commentateur ? Question d'histoire des sciences. Position défensive : Albert est l'un des précurseurs lointains de la science moderne par sa valorisation de l'observation empirique. Position critique : Albert reste fondamentalement un commentateur d'Aristote qui ne révolutionne pas la méthode scientifique aristotélicienne. Position contemporaine majoritaire : les deux positions sont partiellement vraies. Albert ne fonde pas la science moderne, mais il prépare le terrain par sa valorisation de l'observation et par sa distinction entre autorité philosophique et observation empirique.

Citations clés

« La philosophie aristotélicienne est vraie dans son ensemble et compatible avec la foi chrétienne. Les augustiniens conservateurs qui rejettent Aristote comme dangereux pour la foi se trompent : ils confondent la philosophie authentique d'Aristote avec les déformations averroïstes radicales. »

-- Commentarii in Aristotelem, paraphrase de la thèse méthodologique fondatrice

« La philosophie procède par démonstration rationnelle à partir de prémisses naturelles ; la théologie procède à partir de la révélation divine. Les deux disciplines sont complémentaires mais distinctes, et ne doivent pas être confondues. »

-- Commentarii in Aristotelem, paraphrase de la distinction philosophie / théologie

« L'observation directe de la nature est parfois plus instructive que l'autorité des Anciens. Lorsque mes propres observations contredisent ce qu'Aristote a écrit sur certains animaux ou plantes, je préfère croire mes yeux plutôt que l'autorité. »

-- Commentarii in Aristotelem, paraphrase de la valorisation albertienne de l'observation empirique

« Avicenne est le meilleur guide pour la métaphysique aristotélicienne. Sa distinction entre essence et existence, sa conception de Dieu comme Être nécessaire par soi, sont des contributions philosophiques majeures qu'il faut intégrer à notre lecture d'Aristote. »

-- Commentarii in Aristotelem, paraphrase de la position albertienne sur Avicenne

« La doctrine averroïste de l'unicité de l'intellect agent et de l'intellect possible est incompatible avec la doctrine chrétienne de l'immortalité individuelle de l'âme. Cette doctrine doit être réfutée philosophiquement, sans recourir au seul argument théologique. »

-- Commentarii in Aristotelem, paraphrase de la critique albertienne de l'averroïsme radical sur l'intellect

Pour aller plus loin

  • Albertus Magnus, Opera omnia, édition critique de l'Albertus-Magnus-Institut, Bonn, éditions Aschendorff, Münster, à partir de 1951 (Editio Coloniensis). Édition critique de référence, encore en cours.
  • Albertus Magnus, Opera omnia, édition d'Auguste Borgnet, Paris, Vivès, 38 volumes, 1890-1899. Édition complète historique encore utilisée.
  • Albertus Magnus, Opera omnia, édition de Pierre Jammy, Lyon, 21 volumes, 1651. Édition complète historique plus ancienne.
  • Albert le Grand, Métaphysique des choses divines (extraits), traduction française, Vrin. Traduction française partielle des passages métaphysiques majeurs.
  • Albert le Grand, Sur l'âme, traduction française partielle. Pour le De anima.
  • Étienne Gilson, La Philosophie au Moyen Âge, Payot, 1922 ; éditions augmentées 1944, 1986. Pour la mise en perspective historique d'Albert le Grand.
  • Alain de Libera, Albert le Grand et la philosophie, Vrin, 1990. Étude française contemporaine majeure.
  • Alain de Libera, Métaphysique et noétique. Albert le Grand, Vrin, 2005. Étude française approfondie sur la métaphysique albertienne.
  • Alain de Libera, La Mystique rhénane. D'Albert le Grand à Maître Eckhart, Seuil, 1994 ; rééditions. Pour la filiation Albert-Eckhart.
  • James A. Weisheipl (éd.), Albertus Magnus and the Sciences : Commemorative Essays 1980, Pontifical Institute of Mediaeval Studies, Toronto, 1980. Recueil anglo-saxon de référence.
  • Albert Fries, Albertus Magnus, Aschendorff, plusieurs études allemandes de référence.
  • Markus Führer, Albertus Magnus, dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy, plato.stanford.edu, mis à jour régulièrement. Synthèse anglo-saxonne contemporaine.
  • Henryk Anzulewicz, Albertus Magnus. Naturphilosophie, Aschendorff, plusieurs études allemandes contemporaines de référence.
  • Thomas d'Aquin, Somme théologique, traduction française du Cerf, plusieurs volumes. Pour comparer Albert et Thomas.
  • Maître Eckhart, Œuvres, traduction française, plusieurs éditions. Pour la filiation Albert-Eckhart.

Sources

  • « Albert le Grand », Wikipédia (versions française, anglaise et allemande), consulté le 06/06/2026.
  • « Commentarii in Aristotelem » et notices spécifiques sur les différents traités, Wikipédia (versions diverses), consulté le 06/06/2026.
  • Notice « Albert the Great » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy par Markus Führer, plato.stanford.edu, consulté le 06/06/2026.
  • Site de l'Albertus-Magnus-Institut, Bonn, albertus-magnus-institut.de, consulté le 06/06/2026.
  • Alain de Libera, Albert le Grand et la philosophie, Vrin, 1990.

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```yaml oeuvre: slug: commentarii-in-aristotelem titreoriginal: "Commentarii in Aristotelem" titrefrancais: "Commentaires sur Aristote" langueoriginale: latin typeoeuvre: traite datepublicationaffichage: "Ensemble de paraphrases-commentaires rédigés progressivement entre vers 1250 et 1270 à Cologne (Studium generale dominicain fondé par Albert en 1248) et lors d'autres séjours d'Albert ; transmis sous forme manuscrite à de très nombreuses copies dans les studia dominicains européens ; première édition imprimée complète par Pierre Jammy en 21 volumes à Lyon en 1651 ; nouvelle édition par Auguste Borgnet en 38 volumes chez Vivès à Paris 1890-1899 ; édition critique moderne en cours par l'Albertus-Magnus-Institut de Bonn aux éditions Aschendorff depuis 1951 (Editio Coloniensis)" datepublication: 1270 dateredaction: "1250-1270" posthume: false niveaudifficulte: 5 auteurslug: albert-le-grand descriptioncourte: | Ensemble monumental des paraphrases-commentaires qu'Albert le Grand a consacré à la quasi-totalité du corpus philosophique d'Aristote, rédigés progressivement entre 1250 et 1270 à Cologne où Albert avait fondé en 1248 le Studium generale dominicain. Albert a entre 44 et 64 ans environ pendant cette période. L'ensemble couvre vingt traités majeurs : Physica, De caelo, De generatione, Meteora, De anima, Parva naturalia, De vegetabilibus, De animalibus, Metaphysica, Ethica, Politica, et plusieurs traités logiques. L'originalité méthodologique est considérable : Albert ne se contente pas de gloser lemme par lemme (comme Averroès), il paraphrase et étend, intégrant les commentaires arabes (Avicenne, Averroès), juifs (Maïmonide), et ses propres observations philosophiques et scientifiques. Articule la thèse de la compatibilité d'Aristote et de la foi chrétienne contre les augustiniens conservateurs, la distinction stricte philosophie / théologie, la réception sélective des commentateurs arabes (Avicenne valorisé, Averroès critiqué sur l'intellect unique), la valorisation novatrice de l'observation empirique en sciences naturelles, et le dialogue inter-philosophique multiconfessionnel. Œuvre fondatrice de la grande scolastique aristotélicienne dominicaine, qui prépare la synthèse de son élève Thomas d'Aquin et alimente la mystique rhénane (Maître Eckhart). Albert le Grand est surnommé Doctor Universalis pour cette ambition encyclopédique. metatitle: "Commentarii in Aristotelem (Albert le Grand, 1250-1270) - Philotopie" metadescription: | Commentarii in Aristotelem d'Albert le Grand (vers 1250-1270) : paraphrases-commentaires de tout le corpus aristotélicien, intégration des commentateurs arabes et juifs, observation empirique novatrice. statut: publie philosophesassocies:

  • slug: albert-le-grand

role: auteur description: | Albert le Grand rédige cet ensemble monumental entre 1250 et 1270, principalement à Cologne où il a fondé le Studium generale dominicain en 1248 et où il enseigne à plusieurs périodes (1248-1254, puis 1262-1280). Il a entre 44 et 64 ans environ pendant cette période, selon les datations admises de sa naissance. L'entreprise est conçue à la demande des frères dominicains qui souhaitent disposer d'une paraphrase complète d'Aristote intégrant les commentaires arabes et juifs, dans une perspective compatible avec la foi chrétienne. Albert y consacre vingt ans de sa vie et produit l'une des entreprises intellectuelles les plus considérables de tout le Moyen Âge occidental. Surnommé Doctor Universalis pour l'ampleur encyclopédique de son savoir, canonisé et proclamé docteur de l'Église par Pie XI en 1931.

  • slug: aristote

role: interlocuteur description: | Aristote est le sujet central des Commentarii. Albert le Grand commente la quasi-totalité du corpus aristotélicien : logique (Catégories, De interpretatione, Analytiques, Topiques, Réfutations sophistiques), philosophie naturelle (Physique, De caelo, De generatione, Météorologiques, De anima, Parva naturalia), sciences naturelles particulières (De vegetabilibus, De animalibus), métaphysique, éthique (Éthique à Nicomaque), politique. L'œuvre représente la première intégration systématique et compatible avec la foi chrétienne du corpus aristotélicien complet dans la culture universitaire chrétienne occidentale. Albert défend la légitimité philosophique d'Aristote contre les condamnations ecclésiastiques antérieures (Paris 1210, 1215, 1231).

  • slug: avicenne

role: interlocuteur description: | Avicenne (Ibn Sina, 980-1037) est l'inspirateur méthodologique principal d'Albert dans ses commentaires aristotéliciens. La paraphrase d'Aristote dans le Shifa (Livre de la guérison) d'Avicenne sert de modèle à Albert pour sa propre paraphrase scolastique : ne pas se contenter de gloser lemme par lemme (méthode d'Averroès) mais paraphraser et systématiser. La métaphysique avicennienne de l'être (distinction essence/existence, conception de Dieu comme Être nécessaire par soi) est largement intégrée par Albert dans son commentaire sur la Métaphysique d'Aristote, et sera transmise à son élève Thomas d'Aquin.

  • slug: averroes

role: interlocuteur description: | Averroès (Ibn Rushd, 1126-1198) est l'autre grand commentateur arabe d'Aristote utilisé par Albert. Albert reconnaît la rigueur des commentaires averroïstes (le Grand Commentaire, le Moyen Commentaire, le Petit Commentaire sur plusieurs traités d'Aristote) et les utilise abondamment. Mais il critique fermement Averroès sur plusieurs points fondamentaux, particulièrement sur la doctrine de l'unicité de l'intellect agent et de l'intellect possible pour toute l'humanité, qu'il juge incompatible avec la doctrine chrétienne de l'âme individuelle immortelle. Albert consacre un traité spécifique à cette critique : De unitate intellectus contra Averroistas (vers 1270).

  • slug: maimonide

role: interlocuteur description: | Moïse Maïmonide (1138-1204), philosophe juif majeur du XIIᵉ siècle, est l'autre grand commentateur sémitique d'Aristote utilisé par Albert. Le Guide des égarés de Maïmonide, traduit en latin au XIIIᵉ siècle, propose une synthèse de l'aristotélisme et de la tradition juive monothéiste qui inspire Albert dans son propre projet de synthèse de l'aristotélisme et du christianisme. Cette utilisation respectueuse de Maïmonide témoigne de l'ouverture culturelle multiconfessionnelle exceptionnelle d'Albert pour son époque.

  • slug: augustin-d-hippone

role: interlocuteur description: | Augustin d'Hippone (354-430) est l'autorité chrétienne fondamentale de la scolastique du XIIIᵉ siècle, et Albert le Grand dialogue régulièrement avec l'augustinisme dominant antérieur à l'arrivée d'Aristote complet. Albert défend la compatibilité de l'aristotélisme avec l'augustinisme sur les questions essentielles (immortalité de l'âme, création divine, vertus théologales) tout en reconnaissant les divergences ponctuelles. Cette intégration aristotélo-augustinienne sera systématisée par Thomas d'Aquin.

  • slug: platon

role: interlocuteur description: | Platon est connu d'Albert principalement par les références aristotéliciennes (Aristote cite et discute abondamment Platon dans la Métaphysique, l'Éthique à Nicomaque, le De anima) et par la tradition néoplatonicienne médiévale (Pseudo-Denys l'Aréopagite, Liber de causis). Albert intègre la dimension néoplatonicienne dans sa synthèse aristotélicienne, ce qui distingue son aristotélisme de celui plus strict de Thomas d'Aquin. Cette dimension néoplatonicienne alimente la mystique rhénane (Maître Eckhart) qui hérite directement d'Albert.

  • slug: thomas-d-aquin

role: heritier description: | Thomas d'Aquin (vers 1224/1225 - 1274) est l'élève direct d'Albert le Grand, qu'il rencontre à Paris en 1245-1248 puis qu'il suit à Cologne en 1248-1252. Thomas systématise et radicalise plusieurs positions albertiennes dans sa Somme contre les Gentils (1259-1265) et sa Somme théologique (1265-1273) : distinction philosophie/théologie, utilisation rigoureuse d'Aristote, critique de l'averroïsme radical, conception encyclopédique du savoir. La filiation Albert-Thomas est l'une des plus structurantes de l'histoire intellectuelle occidentale, fondatrice de l'école dominicaine et du thomisme. Albert défendra son élève après sa mort contre les condamnations parisiennes de 1277.

  • slug: maitre-eckhart

role: heritier description: | Maître Eckhart (vers 1260 - 1328), grand mystique rhénan dominicain, est l'autre grand héritier d'Albert le Grand dans la tradition allemande. Eckhart prolonge la dimension mystique-philosophique présente chez Albert (commentaires sur le Pseudo-Denys l'Aréopagite, intérêt pour la théologie négative néoplatonicienne) dans une direction plus spéculative-spirituelle. La mystique rhénane (Eckhart, Tauler, Suso, Ruysbroeck) doit beaucoup à l'arrière-plan albertien. La filiation Albert-Eckhart est l'une des plus fécondes mais des plus indirectes de la philosophie médiévale tardive.

  • slug: duns-scot

role: heritier description: | Jean Duns Scot (1265/1266 - 1308), bien que franciscain et non dominicain et critique de plusieurs positions thomistes, hérite indirectement de la réception albertienne d'Aristote. La métaphysique scotiste (univocité de l'être, distinction formelle) se construit en dialogue avec l'héritage aristotélicien transmis par Albert le Grand puis Thomas d'Aquin, dont Scot critique certains aspects pour développer sa propre position philosophique.

  • slug: william-ockham

role: heritier description: | Guillaume d'Ockham (vers 1287 - 1347), critique radical de l'aristotélisme métaphysique scolastique, présuppose néanmoins la réception albertienne du corpus aristotélicien comme arrière-plan de sa propre déconstruction nominaliste. Le rasoir d'Ockham (ne pas multiplier les entités sans nécessité) s'attaque aux excès métaphysiques de l'aristotélisme thomiste, dont Albert le Grand avait posé les fondements. courants_associes:

  • slug: scolastique

type_lien: oeuvre-importante description: | Les Commentarii in Aristotelem d'Albert le Grand sont l'une des œuvres fondatrices de la grande scolastique aristotélicienne du XIIIᵉ siècle. Albert est le premier maître chrétien à intégrer systématiquement le corpus aristotélicien complet (récemment retraduit par Guillaume de Moerbeke et autres) dans la culture universitaire chrétienne occidentale. Cette intégration prépare la grande synthèse de son élève Thomas d'Aquin et fonde l'école dominicaine comme tradition philosophico-théologique majeure du Moyen Âge tardif. L'œuvre représente le sommet de la méthode scolastique paraphrase-commentaire et préfigure la méthode des quaestiones scolastiques classiques qui se développera dans les générations suivantes.

  • slug: aristotelisme

type_lien: oeuvre-importante description: | Les Commentarii in Aristotelem d'Albert le Grand sont une œuvre majeure de la réception médiévale d'Aristote dans la culture chrétienne occidentale. Avant Albert, plusieurs maîtres latins (notamment Jean de Salisbury au XIIᵉ siècle, puis Guillaume d'Auvergne et Philippe le Chancelier au début du XIIIᵉ siècle) avaient commencé à intégrer Aristote, mais aucun n'avait commenté l'ensemble du corpus avec la rigueur et l'ampleur d'Albert. Les Commentarii marquent le moment où l'aristotélisme devient officiellement la base philosophique de la théologie chrétienne dominicaine, contre les résistances augustiniennes conservatrices et contre les déformations averroïstes radicales. Cette consécration de l'aristotélisme structure l'histoire intellectuelle européenne du XIIIᵉ au XVIᵉ siècle. ```