De la considération

Titre original : De consideratione libri quinque ad Eugenium tertium

Publication : rédigé entre 1148 et 1153

Type : Traite

Analyse

Un ancien moine de Clairvaux devient pape sous le nom d'Eugène III. Son ancien abbé, Bernard de Clairvaux, lui écrit alors un livre pour lui dire ce qu'il est devenu et ce qu'il risque de perdre. « De la considération », rédigé en cinq livres entre 1148 et 1153 environ, est le dernier grand ouvrage de Bernard et le plus singulier : un traité spirituel adressé à l'homme le plus puissant de la chrétienté par celui qui l'avait formé.

Le texte a eu deux vies. Il a été lu comme un miroir à l'usage des papes, et il a fourni au droit canonique l'une de ses formules les plus lourdes de conséquences politiques.

Le contexte

Bernard est alors au sommet de son influence. Il a prêché la deuxième croisade, qui vient de s'achever en désastre, et il en porte publiquement la responsabilité. Eugène III, élu en 1145, gouverne une Église dont l'administration judiciaire s'emballe : les appels à Rome affluent de toute l'Europe, les affaires s'empilent, le pape passe ses journées à juger.

C'est de ce constat que part le livre. Bernard l'écrit par morceaux, sur plusieurs années, à la demande d'Eugène lui-même selon ce qu'il indique. Les derniers livres paraissent datés des toutes dernières années de la vie des deux hommes : Eugène III meurt en juillet 1153, Bernard en août de la même année.

Ce que Bernard appelle considération

Le mot n'est pas choisi au hasard et Bernard prend soin de le distinguer de la contemplation. La contemplation est la saisie assurée du vrai, un repos ; la considération est la pensée qui cherche, qui examine, qui revient sur ce qu'elle a déjà vu. C'est donc un travail, et un travail que l'homme occupé peut accomplir, à condition de s'en ménager le temps.

Tout le livre repose sur cette distinction. Bernard ne demande pas au pape de quitter sa charge pour la vie monastique. Il lui demande de ne pas se laisser dévorer par elle. Les affaires, écrit-il en substance, ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, mais elles sont maudites lorsqu'elles ne laissent plus rien d'autre, et elles ont cette propriété de toujours en appeler d'autres.

Structure de l'œuvre

Les cinq livres ne suivent pas un plan scolaire, mais ils s'ordonnent autour d'un programme que Bernard énonce : la considération doit porter sur quatre directions, ce qui est en vous, ce qui est autour de vous, ce qui est au-dessous de vous et ce qui est au-dessus de vous.

Le premier livre expose le diagnostic : la charge judiciaire, les appels abusifs, les plaideurs qui achètent des décisions, le pape devenu juge d'instance pour la chrétienté entière.

Le deuxième se tourne vers la personne même du pontife. Bernard l'y interroge sur son identité, et la question est posée avec une brutalité calculée : qui êtes-vous ? Il y revient aussi sur l'échec de la croisade, qu'il attribue aux fautes de ceux qui l'ont menée plutôt qu'à une injustice divine, position qui a été jugée comme une dérobade par une partie de ses lecteurs.

Les livres suivants examinent l'entourage, c'est-à-dire la curie romaine, ses exemptions et ses abus, puis le clergé et la ville de Rome dont Bernard trace un portrait sévère, et enfin ce qui est au-dessus : Dieu, les anges, et la question de savoir ce que l'homme peut en connaître. Le dernier livre est le plus théologique et le plus proche de la mystique cistercienne.

Les thèses

Une critique de l'administration

Le plus frappant, pour un lecteur moderne, est la vigueur de la critique institutionnelle. Bernard ne dénonce pas des individus corrompus mais une machine : un système d'appels qui se nourrit de lui-même, des procédures qui déplacent les causes loin de leur lieu, des exemptions qui défont la hiérarchie ordinaire. Le remède qu'il propose est de restreindre les compétences plutôt que d'en augmenter le rendement. Il y a dans ces pages une méfiance envers la juridiction comme mode de gouvernement de l'Église, de la part d'un homme qui n'était pourtant pas suspect de tiédeur quant à l'autorité romaine.

Les deux glaives

C'est le passage qui a fait l'histoire du texte. Bernard y soutient que les deux glaives, le spirituel et le matériel, appartiennent à l'Église, mais que le second ne doit pas être tiré par la main du prêtre : il revient au soldat de le manier, sur un signe de l'Église. L'image était ancienne, mais la formule de Bernard en fixe une version maniable, où le pouvoir temporel reçoit sa légitimité d'une délégation.

La postérité de ce passage dépasse de loin les intentions de son auteur, qui écrivait un traité spirituel et non un traité de droit public. Les canonistes s'en emparent, et la bulle Unam sanctam de Boniface VIII, en 1302, l'utilise pour affirmer la soumission du temporel au spirituel. Deux siècles après Bernard, Marsile de Padoue prendra précisément pour cible cette construction, en soutenant que l'Église n'a jamais reçu aucun glaive.

Les limites de la connaissance de Dieu

Le cinquième livre mérite d'être lu pour lui-même. Bernard y distingue les voies par lesquelles l'esprit accède à ce qui le dépasse, et il marque fermement ce qui reste hors d'atteinte. Dieu n'est pas un objet que l'intelligence enveloppe, et les noms qu'on lui donne disent moins ce qu'il est que la manière dont il se rapporte à nous. On reconnaît là un Bernard moins polémique que dans ses interventions contre les dialecticiens, et qui raisonne sur son propre terrain avec une rigueur certaine.

Postérité

Le traité a été copié en grand nombre et il est resté, pendant tout le Moyen Âge, une lecture attendue des papes et de leur entourage. Sa fortune est double et presque contradictoire.

D'un côté, comme texte de réforme : chaque fois qu'un mouvement s'est élevé contre la bureaucratie romaine, on a cité Bernard. Les conciliaristes du XVe siècle, puis des auteurs de la Réforme catholique, y ont trouvé un réquisitoire autorisé parce qu'il venait d'un saint et d'un ami de la papauté.

De l'autre, comme texte de droit : la formule des deux glaives a servi la thèse de la plénitude du pouvoir pontifical, que Bernard n'avait pas pour objet d'établir. Les historiens des doctrines politiques médiévales lisent donc le livre à deux niveaux, celui de son propos et celui de ses usages.

Controverses

Un traité politique ou spirituel ?

Les interprètes se divisent. Certains tiennent « De la considération » pour une œuvre de spiritualité, où les développements sur le pouvoir ne sont que des circonstances, et jugent abusif d'en faire un traité de théorie politique. D'autres soulignent que Bernard s'adresse à un chef d'institution, qu'il parle de juridiction, d'appels, de glaives, et que la séparation entre le spirituel et le politique est ici anachronique. Le texte ne tranche pas et vit de cette ambiguïté.

L'apologie de la croisade

Les pages du deuxième livre sur l'échec de la deuxième croisade restent discutées. Bernard y maintient la légitimité de l'entreprise et attribue le désastre aux péchés des croisés. On y a vu tour à tour un acte de courage, puisqu'il ne se dérobe pas à la question, et une échappatoire théologique qui rend l'argument infalsifiable. Le débat recoupe celui, plus large, sur la responsabilité de Bernard dans la prédication de la croisade.

Bernard et la raison

Dernier point, qui déborde ce livre mais qu'il éclaire. Bernard est connu pour son hostilité aux maîtres des écoles, Abélard au premier chef, qu'il a fait condamner en 1140. On en a conclu à un refus de la raison en matière de foi. Le cinquième livre de « De la considération » complique ce portrait : Bernard y argumente, distingue, construit. Ce qu'il refuse n'est pas l'usage de l'intelligence, mais une manière de traiter les mystères comme des problèmes de dialectique. La nuance a son importance pour qui veut comprendre le conflit du XIIe siècle entre l'école et le cloître.

Sources

Sources principales. Jean Leclercq, travaux sur Bernard de Clairvaux et introduction aux œuvres complètes dans la collection Sources chrétiennes : utilisés pour la datation échelonnée de l'ouvrage, la place du traité dans l'œuvre de Bernard et le vocabulaire de la considération. L'article « Bernard of Clairvaux » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy : utilisé pour la théologie du cinquième livre et pour la question du rapport de Bernard à la raison. L'article « Bernard de Clairvaux » de Wikipédia FR, consulté en octobre 2026 : utilisé pour le recoupement des dates et des circonstances du pontificat d'Eugène III.

Bibliographie et lectures recommandées. Les œuvres complètes de Bernard dans la collection Sources chrétiennes, qui donnent le latin et la traduction française. Les travaux de Walter Ullmann et de Brian Tierney sur la papauté médiévale et sur la fortune juridique de la doctrine des deux glaives.

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