Marsile de Padoue

vers 1280 - vers 1342 🇮🇹 italienne 13 min de lecture

Difficulté : 4/5

Dans le Défenseur de la paix, achevé en 1324, Marsile de Padoue soutient que la loi ne tient son autorité que du corps des citoyens et que l'Église, privée de toute juridiction coercitive, relève du législateur humain.

Biographie

Marsile de Padoue naît à Padoue vers 1280, dans une famille de notaires et de juristes attachée à l'université de la ville. Son nom italien est Marsilio dei Mainardini. L'année de naissance n'est pas attestée et les historiens la situent entre 1275 et 1280 environ.

Médecine, arts, université

Il se forme à Padoue, où il étudie les arts puis la médecine, et où il côtoie un milieu de légistes marqué par les luttes des communes italiennes contre les prétentions pontificales. Ce point compte : Marsile n'est pas théologien de métier, et son regard sur l'Église est d'abord celui d'un homme formé à la médecine et au droit, habitué à raisonner sur des corps et sur des procédures.

On le retrouve à Paris, où il est élu recteur de l'université en 1313. La charge est brève, de quelques mois, comme le voulait l'usage, mais elle signale une position reconnue dans le milieu des maîtres ès arts. Il fréquente alors Jean de Jandun, maître parisien réputé pour sa lecture d'Averroès, avec qui il restera lié.

Le Défenseur de la paix

Marsile achève le 24 juin 1324 l'ouvrage qui portera son nom jusqu'à nous, le Defensor pacis. Le livre circule d'abord discrètement. Lorsque la paternité en est connue, en 1326, Marsile et Jean de Jandun quittent Paris précipitamment pour rejoindre en Allemagne la cour de Louis IV de Bavière, alors en conflit ouvert avec le pape Jean XXII sur la validité de son élection impériale.

Le pape réagit par une condamnation : cinq propositions tirées du livre sont déclarées hérétiques en 1327, et les deux auteurs excommuniés. Marsile accompagne Louis IV dans son expédition italienne. En janvier 1328, l'empereur se fait couronner à Rome sans l'accord du pape, fait élire un antipape et confie à Marsile une fonction de vicaire pour les affaires spirituelles de la ville. L'épisode est bref et l'expédition tourne court.

L'exil bavarois

Revenu en Allemagne, Marsile demeure à la cour impériale jusqu'à sa mort, aux côtés d'autres réfugiés de la querelle, dont Guillaume d'Ockham. Il y rédige des écrits plus brefs et plus techniques : le Defensor minor, qui précise et durcit certaines thèses, un traité sur la juridiction de l'empereur en matière matrimoniale, un opuscule sur le transfert de l'Empire.

Il meurt vers 1342, probablement à Munich, sans avoir été réconcilié avec Rome. Une bulle de Clément VI, peu après, le mentionne comme hérétique défunt, ce qui fournit aux historiens leur principal point d'appui pour dater sa mort.

Pensée principale

Le Défenseur de la paix poursuit un but précis, énoncé dès le titre : identifier la cause des discordes qui déchirent les cités chrétiennes, et la supprimer. Cette cause, selon Marsile, a un nom : la prétention du pontife romain à exercer une juridiction sur les affaires humaines. Tout l'ouvrage est construit pour établir que cette prétention est sans fondement, ni dans la raison, ni dans l'Écriture.

La cité comme corps suffisant

La première partie raisonne en termes aristotéliciens. La cité est une communauté formée pour que ses membres vivent et vivent bien, et elle comporte des parties fonctionnelles distinctes, l'agriculture, l'artisanat, la milice, les finances, le sacerdoce, le gouvernement. Marsile accorde au sacerdoce une place parmi ces parties, ce qui est une manière habile de le domestiquer : la prêtrise est une fonction de la cité, utile et nécessaire, mais une fonction parmi d'autres.

Il faut noter ce que cette construction écarte. Chez Thomas d'Aquin, la communauté politique est ordonnée à une fin naturelle que la fin surnaturelle vient couronner, ce qui justifie une forme de primauté du spirituel. Marsile refuse ce couronnement. Non qu'il nie la vie éternelle, qu'il affirme au contraire, mais il soutient qu'elle ne fait l'objet d'aucune contrainte possible en ce monde.

Le législateur humain

Vient alors la thèse centrale. La loi tient son autorité d'une seule source : le législateur humain, c'est-à-dire l'ensemble des citoyens ou sa partie prépondérante. Marsile avance trois raisons. Une loi faite par tous a le plus de chances d'être juste, parce que personne ne légifère volontairement contre soi. Elle a le plus de chances d'être bonne, parce que l'ensemble voit mieux qu'une partie. Elle a surtout le plus de chances d'être obéie, parce que chacun se sent tenu par ce qu'il a institué.

Le gouvernant, qu'il appelle la partie principale, n'est donc pas la source de la loi mais son exécutant. Il est institué par le législateur, il lui est comptable et peut être corrigé ou déposé par lui. Marsile préfère par ailleurs l'unité du pouvoir exécutif : plusieurs juridictions concurrentes dans une même cité, c'est précisément la discorde qu'il veut guérir.

L'Église sans glaive

La deuxième partie quitte Aristote pour l'Écriture. Marsile y développe, texte à l'appui, l'idée que le Christ n'a conféré à ses disciples aucun pouvoir de contrainte. Le prêtre a reçu le pouvoir d'administrer les sacrements et d'enseigner ; il n'a reçu ni juridiction, ni droit de punir, ni autorité pour excommunier de sa seule initiative. L'Église n'est pas la hiérarchie cléricale mais l'ensemble des fidèles, et c'est au concile général, convoqué par le législateur humain fidèle, qu'il appartient de trancher les questions de foi.

Les conséquences sont considérables pour l'époque. Les biens ecclésiastiques relèvent du droit humain, donc du législateur. Les peines temporelles infligées aux hérétiques, si elles doivent l'être, ne peuvent l'être que par l'autorité civile. La plénitude de puissance que la papauté revendique est, selon Marsile, une usurpation progressive, dont il retrace l'histoire.

Ce que l'on peut et ne peut pas en conclure

On lit souvent Marsile comme un précurseur de la souveraineté populaire et de la laïcité. L'expression a sa part de vérité, à condition de ne pas la détacher de son contexte. Marsile ne défend pas des droits individuels, ne réclame pas le suffrage universel et ne sépare pas l'Église de l'État au sens où nous l'entendons : il place au contraire l'Église sous l'autorité du corps politique chrétien. Sa « partie prépondérante » reste un terme volontairement indéterminé, que les interprètes lisent tantôt comme une majorité numérique, tantôt comme la fraction qualitativement la plus considérable de la cité. Ce qu'il institue, en revanche, est net : une communauté politique qui ne reçoit sa légitimité de personne d'autre qu'elle-même.

Œuvres majeures

Le Défenseur de la paix

Achevé le 24 juin 1324, l'ouvrage se divise en trois parties inégales. La première déploie une théorie de la cité et de la loi en termes philosophiques, la deuxième, de loin la plus longue, mène la démonstration scripturaire et historique contre la juridiction pontificale, la troisième récapitule les conclusions en une série de propositions numérotées. Cette architecture est elle-même un argument : Marsile veut montrer que la raison et la révélation conduisent au même résultat.

Le Défenseur mineur

Rédigé vers la fin de sa vie à la cour impériale, ce texte plus bref revient sur les points les plus contestés et les durcit. Marsile y traite notamment du pouvoir du concile, des indulgences et du serment, et précise sa doctrine de l'excommunication. On y lit un auteur qui n'a rien cédé après quinze ans de polémique.

Du transfert de l'Empire

Un opuscule consacré à la question du passage de l'Empire romain aux Grecs puis aux Francs et aux Germains. L'enjeu n'est pas historique mais juridique : si c'est le pape qui a transféré l'Empire, il peut prétendre en disposer. Marsile conteste cette lecture et soutient que l'autorité impériale ne procède pas d'une concession pontificale. Le texte reprend largement un traité antérieur de Landolfo Colonna, ce qui a nourri une discussion sur son originalité.

Sur la juridiction de l'empereur en matière matrimoniale

Un traité de circonstance, lié à une affaire d'annulation de mariage qui intéressait Louis IV. Marsile y applique ses principes à un cas pratique : si le mariage comporte un aspect de droit humain, c'est au législateur humain et à son gouvernant d'en juger. L'écrit montre comment une thèse de philosophie politique devient un instrument dans un conflit de pouvoir.

Postérité et influence

Une diffusion de combat

Le Défenseur de la paix a d'abord circulé comme une arme. Condamné dès 1327, il est recopié par ceux que la papauté inquiète et traduit tôt en langues vernaculaires : une version italienne au XIVe siècle, une version française, puis des traductions anglaise et allemande. Au XVe siècle, les partisans de la supériorité du concile sur le pape y puisent des arguments, même lorsqu'ils se gardent de citer un auteur excommunié.

La Réforme et les monarchies

La fortune du livre change d'échelle au XVIe siècle. Le texte est imprimé à Bâle en 1522, et Luther comme Thomas Cromwell en Angleterre y trouvent de quoi étayer la soumission du clergé au pouvoir civil. Une traduction anglaise paraît sous Henri VIII, dans le contexte de la rupture avec Rome. Marsile devient ainsi, pour deux siècles, une référence de la polémique antiromaine, ce qui a l'effet paradoxal de masquer sa pensée derrière son usage.

La réhabilitation philosophique

C'est le XXe siècle qui en fait un objet d'étude pour lui-même. L'édition critique de Richard Scholz en 1932, puis la traduction et l'étude d'Alan Gewirth au début des années 1950, et en France les travaux de Jeannine Quillet, qui en donne une traduction et une monographie, installent Marsile parmi les grands auteurs de la philosophie politique médiévale.

Ce dont il a ouvert la voie

Il est prudent de parler d'affinités plutôt que de filiations. On a rapproché sa thèse du législateur humain des théories modernes de la souveraineté, et sa critique de la juridiction ecclésiastique de la formation d'un ordre politique autonome. Mais la chaîne de transmission vers Machiavel, Hobbes ou Rousseau n'est pas documentée de manière continue, et les historiens préfèrent aujourd'hui souligner ce que Marsile partage avec la culture politique des cités italiennes de son temps. Son apport propre, qui n'a pas d'équivalent au XIVe siècle, est d'avoir tiré jusqu'au bout les conséquences d'une idée simple : si la loi ne vaut que par le consentement de ceux qu'elle oblige, aucune autorité extérieure à ce corps ne peut lui commander.

Controverses et débats

Démocrate ou théoricien de l'Empire ?

C'est le désaccord majeur. Alan Gewirth voyait en Marsile un penseur de la souveraineté populaire, du gouvernement représentatif et d'une politique affranchie de la tutelle religieuse, et donc un commencement de la modernité politique. D'autres interprètes objectent que le Défenseur de la paix est un livre de circonstance, écrit pour servir un empereur, et que son auteur accepte sans difficulté qu'un prince héréditaire exerce le pouvoir pourvu qu'il tienne son titre du corps politique. Quentin Skinner a proposé une troisième lecture, qui replace l'ouvrage dans la pensée républicaine des communes d'Italie du Nord et y voit moins une anticipation qu'un état avancé de cette tradition.

Que veut dire « partie prépondérante » ?

L'expression latine, « valentior pars », est au cœur du dispositif et Marsile ne la définit pas. Faut-il entendre une majorité arithmétique, ce qui donnerait au texte une portée très démocratique ? Ou une prépondérance de qualité, de rang et de poids social, selon un usage courant dans les statuts communaux italiens ? Les deux lectures ont leurs partisans et le texte autorise les deux. L'enjeu n'est pas mince, puisque c'est de ce terme que dépend le visage politique qu'on prête à l'auteur.

Averroïsme politique ?

On a longtemps parlé d'averroïsme pour caractériser Marsile, en raison de sa formation padouane, de son amitié avec Jean de Jandun et de l'absence, chez lui, de subordination du politique au théologique. L'étiquette est aujourd'hui contestée : elle suppose une doctrine averroïste politique dont on peine à établir l'existence, et Marsile n'argumente nulle part par la double vérité. La question de savoir si Jean de Jandun a collaboré à la rédaction du Défenseur de la paix a été posée dès le XIVe siècle, et elle est désormais généralement écartée.

Croyant ou sceptique ?

Dernier point discuté. Certains lisent la deuxième partie du livre comme une argumentation sincère de chrétien convaincu que l'Église s'est trompée sur sa propre nature. D'autres y voient une démonstration stratégique, menée sur le terrain de l'adversaire. Le texte ne tranche pas, et il n'est pas certain que l'alternative ait pour Marsile le sens qu'elle a pour nous.

Pour aller plus loin

Par où commencer

La première partie du Défenseur de la paix se lit seule et suffit à saisir l'essentiel de la thèse politique. Les chapitres consacrés à la loi et au législateur humain, au milieu de cette partie, sont le cœur du livre. La deuxième partie, longue et technique, demande une familiarité avec le droit canonique médiéval, mais ses premiers chapitres, où Marsile distingue les sens du mot « Église », valent la peine.

En français

  • Jeannine Quillet, « La philosophie politique de Marsile de Padoue », Vrin, 1970. L'étude de référence en français, précise sur le vocabulaire juridique et prudente sur les lectures modernisantes.
  • Jeannine Quillet (trad.), « Le Défenseur de la paix », Vrin. La traduction française de l'ouvrage principal.
  • Georges de Lagarde, « La naissance de l'esprit laïque au déclin du Moyen Âge ». Une somme ancienne, dont le tome consacré à Marsile reste discuté mais a façonné la lecture française du personnage.

En anglais

  • Alan Gewirth, « Marsilius of Padua, the Defender of Peace », Columbia University Press, 1951-1956. Étude et traduction qui ont lancé la réhabilitation philosophique de Marsile, et qui défendent la lecture démocratique discutée dans la section Controverses.
  • Annabel Brett (trad.), « Marsilius of Padua, The Defender of the Peace », Cambridge University Press, 2005. Traduction moderne, avec une introduction qui fait le point sur les débats d'interprétation.

Pour prolonger

Comparez sa position avec celle de Thomas d'Aquin sur le rapport des deux pouvoirs, puis avec celle de Guillaume d'Ockham, engagé dans la même querelle sur d'autres bases. La fiche du courant constitutionnalisme permet ensuite de mesurer ce que les théories modernes de l'autorité politique ont ou n'ont pas retenu de lui.

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