Pierre Abélard

1079 - 21 avril 1142 🇫🇷 française 14 min de lecture

Difficulté : 3/5

Logicien redouté, théologien condamné deux fois, Abélard a fait de la contradiction entre autorités un instrument de travail et de l'intention le critère du bien et du mal.

Biographie

Le fils aîné qui renonce

Pierre Abélard naît en 1079 au Pallet, village de Bretagne situé à une vingtaine de kilomètres de Nantes. Son père appartient à la petite noblesse et destine son fils aîné aux armes. Abélard renonce à cet héritage pour étudier la logique, décision qu'il raconte lui-même avec une pointe de fierté : il abandonne, dit-il, le tournoi militaire pour celui de la dispute.

Les maîtres et les ruptures

Il se forme auprès de Roscelin, puis à Paris auprès de Guillaume de Champeaux, dont il devient l'élève, le contradicteur et le rival. La querelle porte sur les universaux : Guillaume soutient que l'espèce est une réalité présente tout entière dans chaque individu, ce qu'Abélard démonte en montrant que cette thèse conduit à des conséquences absurdes. Il va étudier la théologie auprès d'Anselme de Laon, maître réputé qu'il juge très vite incapable de résoudre une difficulté. Ces ruptures successives lui font une réputation : on vient de loin pour l'entendre, et on lui pardonne mal son assurance.

Héloïse

Vers 1115, il enseigne à Paris et accepte de donner des leçons à Héloïse, nièce du chanoine Fulbert, jeune femme d'une culture remarquable. Leur liaison, la naissance de leur fils Astralabe et leur mariage secret débouchent sur le drame : Fulbert fait castrer Abélard. Héloïse entre au couvent d'Argenteuil, lui à l'abbaye de Saint-Denis. La correspondance qu'ils échangeront des années plus tard compte parmi les textes les plus discutés du Moyen Âge, et Héloïse y tient une position philosophique propre, qui n'est pas un écho de celle d'Abélard.

Deux condamnations

Sa carrière religieuse n'apaise rien. En 1121, un concile réuni à Soissons condamne sa première théologie, qu'il doit jeter au feu de ses propres mains. Nommé abbé de Saint-Gildas-de-Rhuys, en Bretagne, il se heurte à des moines qu'il décrit comme hostiles jusqu'à la tentative d'empoisonnement. C'est là qu'il rédige vers 1130 son récit autobiographique. Il reprend ensuite l'enseignement à Paris, où il attire de nouveau les foules, jusqu'à ce que Bernard de Clairvaux obtienne en 1140 la réunion d'une assemblée à Sens. Dix-neuf propositions y sont condamnées. Abélard refuse de plaider et part en appel à Rome.

Cluny

Malade, il s'arrête en route à Cluny, où Pierre le Vénérable l'accueille, le réconcilie avec Bernard et le place au prieuré de Saint-Marcel. Il y meurt le 21 avril 1142. Pierre le Vénérable fait transporter son corps au Paraclet, le monastère qu'Abélard avait fondé et dont Héloïse était abbesse. Leurs restes seront bien plus tard transférés au cimetière du Père-Lachaise.

Pensée principale

Les universaux sont des mots

Le problème qui occupe le XIIe siècle est celui du statut des termes généraux. Quand vous dites « l'homme », à quoi renvoyez-vous ? À une chose qui existerait en dehors des individus, comme le soutient une lecture réaliste, ou à un simple son ? Abélard refuse les deux réponses. Il montre qu'aucune chose ne peut être présente tout entière dans plusieurs individus à la fois sans contradiction, ce qui disqualifie le réalisme de son maître Guillaume de Champeaux. Mais il ne se contente pas de dire que le mot est un souffle d'air : il élabore une analyse de la signification. Le terme général signifie par un mode de conception, il désigne distributivement chacun des individus auxquels il s'applique, et sa généralité est fondée sur ce qu'Abélard appelle un statut, une manière d'être commune qui n'est pas une chose supplémentaire. La généralité est donc dans le langage et dans la pensée, pas dans le monde, sans être pour autant arbitraire.

L'intention fait le péché

L'Éthique, connue sous son sous-titre Connais-toi toi-même, propose une des thèses les plus nettes de l'histoire de la morale. L'acte extérieur est en lui-même moralement indifférent. Deux hommes peuvent accomplir le même geste, l'un en faute et l'autre non, selon le consentement intérieur qui l'accompagne. Le péché ne consiste pas dans le désir, ni même dans l'acte, mais dans le consentement donné à ce qu'on sait ne pas devoir faire. Il en tire des conséquences dérangeantes pour son temps : ceux qui ont crucifié le Christ en croyant bien faire ont-ils péché ? Abélard répond avec une rigueur embarrassante que l'ignorance change la qualification morale. Cette éthique de l'intention déplace le jugement de l'acte vers la conscience, et elle a nourri tout le droit canonique de la pénitence.

Le Sic et non, ou la contradiction comme méthode

Le Sic et non rassemble cent cinquante-huit questions doctrinales. Pour chacune, Abélard aligne des citations de l'Écriture et des Pères qui répondent oui, puis d'autres qui répondent non. Et il s'arrête là. Cette abstention a fait scandale, car on y a vu une entreprise de démolition des autorités. Le prologue dit le contraire. Il donne les règles qui permettent de résoudre les contradictions apparentes : vérifier que les mots sont pris dans le même sens, tenir compte du contexte et du destinataire, distinguer ce qu'un auteur affirme en son nom de ce qu'il rapporte, et admettre qu'un Père a pu se corriger. Ce faisant, Abélard fonde une pratique : la théologie devient un travail de confrontation réglée des textes, et la dialectique cesse d'être un simple exercice scolaire pour devenir l'instrument du savoir sacré.

La raison et la foi

Abélard ne prétend pas démontrer les mystères. Il soutient en revanche qu'on ne peut croire ce qu'on ne comprend pas du tout, et qu'il est légitime de chercher des raisons, y compris des analogies rationnelles, pour éclairer la Trinité. Ses adversaires lui reprochent de ramener le mystère à la mesure de l'esprit humain. Le conflit avec Bernard de Clairvaux porte exactement là : non sur une thèse isolée, mais sur la légitimité d'un usage. La position d'Abélard sur le rapport entre raison et foi a fini par l'emporter dans les universités du siècle suivant, sous une forme assagie.

Un théologien du dialogue

Les Collationes, parfois appelées Dialogue entre un philosophe, un juif et un chrétien, mettent en scène trois interlocuteurs qui comparent leurs voies vers le souverain bien. Le philosophe n'y est pas un faire-valoir : il argumente à partir de la seule loi naturelle. L'ouvrage, inachevé, montre qu'Abélard tenait la morale rationnelle pour accessible hors de la révélation, position dont la hardiesse se mesure au XIIe siècle.

Œuvres majeures

La Logique et la Dialectique

Abélard a laissé deux grands ensembles logiques : un corpus de gloses sur les Catégories d'Aristote, sur le De l'interprétation et sur l'Isagogè de Porphyre, connu par son incipit sous le nom de Logica « ingredientibus », et une Dialectique de facture plus personnelle. On y trouve une théorie de la proposition, une analyse des conditionnelles et une réflexion sur ce que signifie un énoncé, qui n'est ni la chose ni la pensée mais ce qu'Abélard appelle le dictum. Ces textes, longtemps négligés, intéressent vivement les logiciens contemporains.

Le Sic et non

Recueil de cent cinquante-huit questions, chacune suivie d'autorités contradictoires. Le prologue, bref, est l'un des textes fondateurs de la méthode scolastique : il énonce les règles de résolution des conflits entre textes autorisés. Le corps de l'ouvrage, en revanche, laisse délibérément les contradictions ouvertes, ce qui en fait un instrument de travail et non un traité.

L'Historia calamitatum

Lettre autobiographique rédigée vers 1130, dont le titre signifie Histoire de mes malheurs. Abélard y raconte ses études, ses querelles, sa liaison avec Héloïse, sa mutilation et ses condamnations. Le texte est unique au Moyen Âge par son usage de la première personne, et il faut le lire pour ce qu'il est : un plaidoyer autant qu'un récit, où l'auteur construit sa propre figure. Il a ouvert la correspondance avec Héloïse, dont les lettres constituent une œuvre à part entière.

L'Éthique, ou Connais-toi toi-même

Traité inachevé, dont nous n'avons que la partie consacrée au péché. C'est le texte où se formule l'éthique de l'intention : l'acte extérieur est indifférent, le consentement intérieur décide. Le vocabulaire du vice, du consentement et de la satisfaction qu'Abélard y met en place a durablement marqué la théologie morale et la pratique de la confession.

Les Theologia

Abélard a repris trois fois son grand ouvrage de théologie, sous les titres de Theologia summi boni, Theologia christiana et Theologia « scholarium ». La première version est celle qui fut brûlée à Soissons en 1121. Les trois cherchent à rendre pensable la Trinité en recourant à des analogies, ce qui lui a valu l'accusation de confondre les personnes divines avec des attributs. L'existence même de ces réécritures dit quelque chose de sa manière de travailler : il révisait sans cesse, ce qui rend la datation de ses œuvres incertaine.

Postérité et influence

La méthode avant les thèses

L'héritage le plus solide d'Abélard n'est pas une doctrine, c'est une forme. La question disputée, qui expose les autorités contraires avant de trancher, devient au XIIIe siècle la forme ordinaire de l'enseignement théologique. Les Sentences de Pierre Lombard, manuel universitaire pendant trois siècles, procèdent de cette manière, et la Somme de théologie de Thomas d'Aquin en porte la marque jusque dans sa mise en page. La scolastique doit à Abélard l'idée qu'une contradiction entre textes autorisés est un problème à traiter et non un scandale à cacher.

Les écoles du XIIe siècle

Ses élèves se dispersent et forment des groupes que les manuscrits désignent par des noms d'écoles. Plusieurs papes et théologiens de la seconde moitié du siècle sont passés par son enseignement ou par celui de ses disciples. Jean de Salisbury, qui l'a entendu, témoigne de son autorité en logique.

Les logiciens

Après une longue éclipse, la logique d'Abélard a été redécouverte au XXe siècle. Les travaux sur les conditionnelles médiévales, sur la théorie du dictum et sur son traitement de la négation ont montré qu'il avait posé des problèmes que la logique contemporaine reconnaît comme les siens. Les éditions critiques de ses gloses, tardives, ont rendu ce travail possible.

L'éthique de l'intention

La thèse selon laquelle la valeur morale réside dans l'intention a eu une fortune considérable, et elle circule aujourd'hui bien au-delà de la philosophie savante. Elle structure le droit pénal, qui distingue l'acte et l'intention, et la pratique de la confession, qui interroge le consentement. Son héritage est aussi un problème : une morale qui juge sur l'intention peine à rendre compte des conséquences, objection que l'utilitarisme lui adressera.

Le mythe des amants

À partir du XVIIIe siècle, Abélard et Héloïse deviennent un couple littéraire, chanté par Rousseau, Pope et des générations de romanciers. Leur tombe commune au Père-Lachaise en fait un lieu de pèlerinage sentimental. Cette célébrité a un effet ambigu : elle a maintenu le nom d'Abélard vivant et elle a longtemps éclipsé le logicien derrière l'amant. Les travaux récents sur Héloïse ont au moins eu le mérite de rendre à celle-ci le statut d'auteur.

Aujourd'hui

Abélard est redevenu un auteur de première main pour trois chantiers : l'histoire de la logique, l'histoire de l'éthique et l'histoire de la subjectivité, puisque l'Historia calamitatum passe pour l'un des premiers récits de soi de l'Occident médiéval. Les lecteurs de la région nantaise peuvent par ailleurs noter que Le Pallet, où il est né, conserve sa mémoire.

Controverses et débats

Nominaliste, ou pas ?

La tradition fait d'Abélard le père du nominalisme. L'étiquette est commode et en partie trompeuse. Abélard refuse bien que les universaux soient des choses, mais il refuse aussi qu'ils soient de simples sons, et il construit une théorie de la signification qui n'a pas d'équivalent dans les nominalismes ultérieurs. Certains commentateurs préfèrent parler d'irréalisme, d'autres de conceptualisme, terme qu'Abélard n'emploie pas. La discussion n'est pas que terminologique : elle porte sur ce que l'on considère comme le fond de sa thèse, la critique du réalisme ou l'analyse positive du langage.

La paternité des lettres d'Héloïse

Un long débat a porté sur l'authenticité de la correspondance et, en particulier, sur celle des lettres d'Héloïse. On a soutenu qu'Abélard les avait écrites lui-même, ou qu'il s'agissait d'un exercice littéraire tardif. La tendance majoritaire aujourd'hui reconnaît à Héloïse la paternité de ses lettres et y voit une pensée originale, notamment sur l'amour désintéressé et sur l'inadéquation de la règle monastique aux femmes. Le débat n'est pas clos et il engage, au-delà de la philologie, la place reconnue aux femmes dans l'histoire de la philosophie.

Que valaient les accusations de 1140 ?

Les historiens de la théologie discutent de la justesse des dix-neuf propositions condamnées à Sens. Plusieurs ne se trouvent pas telles quelles chez Abélard et proviennent de résumés de ses élèves, ce qui était une pratique courante. D'autres correspondent à des formules réelles, mais sorties de leur contexte argumentatif. L'épisode illustre une difficulté générale de l'histoire médiévale : un maître est souvent jugé sur ce que ses auditeurs ont retenu de lui.

Un rationaliste avant l'heure ?

Le XIXe siècle a volontiers fait d'Abélard un libre penseur persécuté, figure du conflit entre la raison et l'Église. Les médiévistes ont largement démonté cette lecture : Abélard était un théologien croyant, qui ne mettait pas en doute l'autorité de l'Écriture et cherchait seulement à l'interpréter. Reste que son insistance sur la compréhension et sur l'examen des contradictions a bien un effet émancipateur, que ses adversaires avaient perçu. Les deux lectures se nourrissent donc d'éléments réels, et il est plus juste de dire qu'il a ouvert un espace qu'il n'entendait pas occuper.

Pour aller plus loin

Par où commencer

Commencez par l'Historia calamitatum, qui se lit en une soirée et donne accès à l'homme comme à son époque. Enchaînez avec la correspondance avec Héloïse, en lisant les lettres de celle-ci avec la même attention que celles d'Abélard. Vous passerez ensuite au prologue du Sic et non, quelques pages seulement, qui sont le véritable manifeste de sa méthode.

Les éditions françaises

La Lettre à un ami et la correspondance sont disponibles en poche, notamment dans la traduction de Paul Zumthor. Les Belles Lettres et Vrin publient les textes logiques et l'Éthique. Le Dialogue entre un philosophe, un juif et un chrétien a paru chez Cerf. Pour les textes latins, la Patrologie latine reste accessible en ligne, et les éditions critiques récentes se trouvent dans le Corpus Christianorum.

Les études

La notice de Peter King dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy donne l'état des questions sur la logique et l'éthique. En français, les travaux de Jean Jolivet sur les arts du langage chez Abélard et ceux de Michel Clanchy sur son parcours biographique sont les entrées les plus sûres. Sur Héloïse, les études de Jean Leclercq et les publications plus récentes consacrées à sa pensée propre méritent d'être lues ensemble.

Prolongements

Pour mesurer l'enjeu du débat sur les universaux, lisez l'Isagogè de Porphyre, très courte, puis la discussion qu'en fait Boèce : vous verrez le problème naître. Pour mesurer la portée de l'éthique de l'intention, comparez l'Éthique d'Abélard avec les textes de Thomas d'Aquin sur l'acte humain, puis avec la Fondation de la métaphysique des mœurs de Kant, où l'intention devient la bonne volonté.

Voir la cartographie

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « Pierre Abélard », Philotopie, - CC BY-SA 4.0