De la création du monde

Titre original : De opificio mundi

Publication : première moitié du Ier siècle

Type : Traite

Analyse

C'est par ce traité que Philon d'Alexandrie ouvre son grand commentaire de la Loi de Moïse, et c'est par lui qu'il faut entrer dans son œuvre. En quelques dizaines de pages, il y commente le premier chapitre de la Genèse et y installe l'essentiel de ses thèses : un Dieu transcendant, un monde intelligible logé dans la pensée divine, une législation accordée à la nature. Le titre grec annonce d'ailleurs le programme, puisqu'il s'agit de traiter de la création du monde selon Moïse. Le texte est universellement cité sous son titre latin, De opificio mundi.

Le problème que Philon se pose

Un lecteur formé à la philosophie grecque et ouvrant la Genèse rencontre immédiatement une difficulté. Le récit donne au monde un commencement, fait parler Dieu, le montre se reposant le septième jour. Les philosophes, eux, discutent de l'éternité du monde, refusent d'attribuer à la divinité le langage et le repos, et tiennent les récits anthropomorphiques pour des fables de poètes.

Philon ne choisit pas entre les deux. Il soutient que le texte de Moïse, correctement lu, dit ce que les meilleurs philosophes ont entrevu, et le dit mieux. La condition de cette lecture est l'allégorie : sous la lettre, qu'il ne récuse jamais, se tient un sens que le philosophe peut dégager. Vous verrez qu'il ne s'agit pas d'une méthode d'évitement. Philon prend la lettre au sérieux, y compris dans ses détails les plus arides, et c'est précisément en les expliquant qu'il trouve matière à penser.

L'architecte et sa cité

La comparaison qui a fait la fortune du traité tient en quelques lignes. Lorsqu'un roi décide de fonder une ville, un architecte lève le plan, situe les quartiers, dessine les édifices. Ce plan n'existe nulle part ailleurs que dans son esprit ; il n'en est pas moins ce d'après quoi la ville sera bâtie.

Il en va de même du monde. Dieu conçoit d'abord un monde intelligible, qui n'occupe aucun lieu, puis produit le monde sensible à sa ressemblance. Le premier jour de la Genèse, selon Philon, ne décrit pas une étape chronologique mais la constitution de ce modèle, et c'est pourquoi le texte dit « un jour » et non « premier jour » : il n'y a pas encore de série à ordonner.

L'opération philosophique est considérable. La théorie des Formes de Platon laissait les Idées subsister par elles-mêmes, ce qui posait la question de leur rapport au divin. Philon les installe dans l'intelligence de Dieu. Elles cessent d'être une seconde réalité concurrente et deviennent la pensée du créateur. Cette solution a traversé l'Antiquité tardive, la patristique et la scolastique, et c'est sous cette forme, non sous celle du Timée, que la plupart des médiévaux ont reçu les Idées.

Ce que Dieu est et ce qu'il n'est pas

Le traité pose en tête de l'exposé deux affirmations que Philon tient pour acquises : Dieu existe et il agit, contre ceux qui admettent un monde sans cause ; et il est un, contre la pluralité des dieux. Mais ce qu'il est en lui-même échappe. On connaît son existence, non son essence. Les attributs que l'Écriture lui prête désignent ses puissances tournées vers le monde, la puissance créatrice et la puissance royale, non sa nature.

Cette prudence a un nom dans l'histoire de la philosophie, la théologie négative, et Philon en est l'un des premiers praticiens méthodiques. Elle règle aussi sa lecture du texte : chaque fois que la Genèse semble prêter à Dieu un corps, un déplacement ou une émotion, Philon y voit une concession faite à la faiblesse de l'auditeur.

L'arithmologie

Une part du traité, qui déroute souvent les lecteurs contemporains, est consacrée aux propriétés des nombres. Pourquoi six jours ? Parce que six est le premier nombre parfait, égal à la somme de ses diviseurs. Pourquoi un septième jour distingué ? Parce que sept, dans la tradition pythagoricienne qu'il reprend, n'engendre ni n'est engendré à l'intérieur de la décade, ce qui en fait l'image de ce qui ne change pas.

Ces développements ne sont pas un ornement. Ils soutiennent la thèse centrale : le monde n'est pas seulement fait, il est fait selon un ordre intelligible, et les nombres sont la trace la plus évidente de cet ordre. On peut juger l'argument daté sans manquer ce qu'il vise, à savoir que la rationalité du monde se lit dans sa structure.

Deux récits de la création de l'homme

La Genèse raconte deux fois la création de l'homme, en des termes différents. Philon y voit deux objets distincts : l'homme fait à l'image de Dieu, qui est l'homme intelligible, idée de l'humanité, sans sexe et sans corps ; et l'homme façonné de terre, qui est l'individu sensible, composé d'un corps et d'une âme. La distinction aura une longue carrière, de l'exégèse patristique aux lectures philosophiques modernes du récit.

Elle n'est pas sans effet moral. L'homme sensible porte en lui la marque de l'intelligible, et sa tâche est de s'y conformer. Le récit de la chute, que Philon traite ailleurs plus longuement, se lit dès lors comme l'histoire d'une âme qui préfère la sensation à l'intelligence.

La Loi et la nature

La dernière thèse du traité justifie sa place en tête de l'exposition de la Loi. Si Moïse commence par la création et non par le premier commandement, c'est que la législation qu'il va donner n'est pas une convention humaine : elle s'accorde à l'ordre du monde. Celui qui obéit à la Loi vit conformément à la nature, et le législateur n'a fait que mettre par écrit ce que le cosmos enseigne.

L'argument fait de la Torah l'équivalent d'une loi naturelle et ouvre en même temps une tension que Philon n'a pas résolue : si la Loi est universelle parce que naturelle, pourquoi un peuple en est-il le dépositaire ? La question traversera, sous d'autres formes, toute l'histoire des rapports entre raison et foi.

Le monde est-il créé de rien ?

Le traité se clôt sur cinq leçons que Philon tire du récit, dont la première est que Dieu existe et la dernière que le monde est unique. Sur un point pourtant, il reste indécis, et les interprètes avec lui : Dieu a-t-il tiré le monde du néant ou mis en forme une matière préexistante, comme le démiurge du Timée ? Certaines formules vont dans un sens, d'autres dans l'autre. La question n'était peut-être pas, pour Philon, celle qu'elle deviendra chez les théologiens des siècles suivants.

Postérité

De la création du monde a été lu et pillé par les commentateurs chrétiens d'Alexandrie, puis par Ambroise de Milan, dont l'Hexaméron reprend par endroits les développements de Philon presque pas à pas, et par Augustin, qui connaît Philon et se mesure au même texte dans ses propres commentaires de la Genèse. L'idée que le premier jour constitue un modèle intelligible, la distinction des deux hommes et la théologie négative sont passées par ce canal dans la tradition latine.

La tradition juive, elle, a ignoré le traité pendant des siècles, et ce n'est qu'à l'époque moderne qu'il est revenu dans le champ des études juives. Aujourd'hui, le texte intéresse autant les historiens du platonisme, qui y lisent un état du médio-platonisme mal documenté par ailleurs, que les historiens de l'exégèse, qui y voient la matrice d'une manière de lire les Écritures.

Comment le lire

Le traité est court et son plan est clair, ce qui en fait une entrée praticable dans une œuvre immense. Les passages d'arithmologie peuvent être parcourus rapidement en première lecture sans que l'argument se perde. Il existe en français dans la collection des Œuvres de Philon d'Alexandrie publiée par les Éditions du Cerf, avec introduction et notes, et le texte grec est accessible dans les éditions critiques courantes.

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