De la vie contemplative

Titre original : De vita contemplativa

Publication : Ier siècle

Type : Traite

Analyse

Ce petit traité de Philon d'Alexandrie est l'un des textes antiques les plus singuliers qui nous soient parvenus. Il ne démontre rien, ne commente aucun verset et ne discute aucune thèse. Il décrit. Son objet est une communauté d'ascètes juifs établie aux abords d'Alexandrie, que Philon appelle les Thérapeutes, et dont il rapporte le mode de vie, les horaires, les repas et les chants. Nous n'avons sur ce groupe aucune autre source.

Un diptyque

Le traité s'ouvre sur un renvoi. Philon vient d'écrire, dit-il, sur des hommes qui ont choisi la vie active, et il entend maintenant parler de ceux qui ont choisi la vie contemplative. Le premier volet désignait les Esséniens, dont il avait traité ailleurs. L'opposition entre vie active et vie contemplative est un lieu commun de la philosophie grecque, hérité d'Aristote et discuté dans toutes les écoles ; Philon l'applique à deux groupes juifs réels, ce qui est un geste inhabituel.

Le nom qu'il donne à ses ascètes joue sur une ambiguïté du grec. Le verbe dont il dérive signifie à la fois soigner et rendre un culte. Les Thérapeutes sont donc, à la lettre, ceux qui soignent, parce qu'ils guérissent les âmes des passions, et ceux qui servent, parce qu'ils servent l'Être. Philon exploite les deux sens.

Le mode de vie

Ceux qui entrent dans cette vie abandonnent leurs biens à leurs proches, quittent leur ville et s'établissent près du lac Maréotis, sur une hauteur exposée au vent. Les maisons sont séparées, assez proches pour la sécurité, assez distantes pour le silence. Chacune contient une pièce réservée, où l'on n'apporte ni nourriture ni boisson, et où l'on étudie seul les Écritures, les écrits des fondateurs du groupe et les hymnes.

La journée est réglée par le soleil. On prie à l'aurore en demandant que l'esprit s'emplisse de lumière, on prie au couchant en demandant que l'âme se délivre du tumulte des sens. L'intervalle est consacré à l'étude. Le corps reçoit le minimum : du pain, du sel, parfois de l'hysope, de l'eau de source, et jamais avant la nuit tombée, parce que, écrit Philon, la lumière convient à la philosophie et l'obscurité aux besoins du corps. Certains ne mangent que tous les trois jours, quelques-uns tous les six.

La communauté compte des hommes et des femmes. Philon le souligne sans en faire une singularité polémique, et précise que les femmes y sont pour la plupart des vierges âgées qui ont choisi cette vie par désir de sagesse. C'est un détail rare dans la documentation antique sur les groupes religieux.

Le septième jour et la grande fête

Le septième jour, les membres se rassemblent. Ils s'asseyent par ordre d'ancienneté dans la vie commune, hommes et femmes dans la même salle mais séparés par une cloison basse, assez haute pour préserver la pudeur, assez basse pour que la voix passe. Le plus ancien parle, sans recherche de style, et l'auditoire écoute en silence.

La fête principale tombe au terme de sept fois sept jours, le cinquantième. On y mange du pain levé de sel, on y boit de l'eau, les plus jeunes servent les plus anciens sans qu'aucun esclave intervienne, car la communauté tient la servitude pour contraire à la nature. Le président commente un passage de l'Écriture, lentement, en s'arrêtant sur chaque difficulté.

Puis vient la veillée. Deux chœurs se forment, l'un d'hommes, l'autre de femmes, chacun avec son chef, et ils chantent d'abord séparément, puis se mêlent en un seul chœur. Philon explique que cette double formation imite le cantique chanté après le passage de la mer Rouge, où Moïse conduisait les hommes et Miriam les femmes. Le chant se prolonge jusqu'au lever du soleil, que les Thérapeutes saluent debout, les mains tendues vers l'orient.

Une polémique contre les banquets grecs

Au milieu de la description, Philon interrompt son récit pour comparer. Il évoque les banquets célèbres de la tradition grecque, nommément ceux que racontent Platon et Xénophon, et les juge sévèrement. Il y voit l'ivresse, la vaisselle précieuse, les parfums, la domesticité humiliée et, chez Platon, une conversation sur l'amour dont il récuse le contenu. Le banquet des Thérapeutes est construit pour s'y opposer point par point : pas de vin, pas de viande, pas de serviteurs asservis, pas d'ornement.

Ce passage éclaire l'intention du traité. Il ne s'agit pas seulement de décrire, mais de montrer qu'un idéal que la Grèce avait formulé, la vie consacrée à la contemplation, est réalisé par des juifs mieux que par les Grecs eux-mêmes. La description est aussi un argument.

Ce que le texte ne dit pas

Philon ne précise ni le nombre des Thérapeutes, ni leur origine, ni leur rapport aux institutions juives d'Alexandrie, ni ce qu'ils sont devenus. Il écrit que des groupes semblables existent ailleurs, sans nommer de lieu. Aucune source indépendante, archéologique ou littéraire, ne confirme leur existence. Les historiens discutent donc de ce que le tableau doit à l'observation et de ce qu'il doit à la construction d'un modèle.

Trois positions se partagent le terrain. Pour les uns, Philon décrit un groupe réel qu'il a fréquenté. Pour d'autres, il amplifie une réalité modeste en la composant selon les codes de l'éloge philosophique. Pour d'autres encore, les Thérapeutes sont pour l'essentiel une communauté idéale, décrite au présent comme on décrivait les cités utopiques. Aucune de ces lectures ne s'impose, et le texte garde sa valeur dans les trois cas, mais sa valeur change de nature.

Une authenticité contestée puis rétablie

Eusèbe de Césarée, au IVe siècle, lisait ce traité comme la description des premiers chrétiens d'Alexandrie convertis par l'évangéliste Marc. L'erreur a prospéré pendant plus d'un millénaire et a servi, à l'époque moderne, à donner au monachisme chrétien une ancienneté apostolique.

Au XIXe siècle, le mouvement s'est inversé. Des critiques ont soutenu que le texte était un faux chrétien tardif, précisément parce qu'il ressemblait trop à un monastère. L'étude de Frederick Conybeare, à la fin du siècle, a établi par l'analyse de la langue et du vocabulaire que le traité était bien de Philon, et c'est aujourd'hui la position commune. L'épisode reste instructif : il montre à quel point la transmission chrétienne de Philon a pesé sur sa lecture.

Pourquoi le lire aujourd'hui

Le traité intéresse d'abord les historiens du judaïsme ancien, pour qui il est le témoignage unique sur une forme de vie dont rien d'autre ne subsiste, et les historiens du monachisme, qui y cherchent des antécédents sans pouvoir établir de filiation.

Il intéresse aussi, et plus directement, quiconque s'interroge sur ce qu'une vie consacrée à l'étude exige. Philon décrit une organisation matérielle complète : des horaires, un régime, une architecture, un rapport réglé au corps, une place faite au chant collectif. La vie contemplative n'y est pas un état d'âme mais un dispositif, et c'est peut-être ce que ce texte a de plus actuel.

Il se lit en une heure et ne suppose aucune connaissance préalable. Il est disponible en français dans la collection des Œuvres de Philon d'Alexandrie publiée par les Éditions du Cerf, avec introduction et notes.

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