De la division de la nature

Titre original : Periphyseon (De divisione naturae)

Publication : vers 862-867

Type : Dialogue

Analyse

De la division de la nature, que l'on désigne aussi par son titre grec de Periphyseon, est l'œuvre maîtresse de Jean Scot Érigène, composée dans les années 860 à la cour de Charles le Chauve. C'est le seul grand système spéculatif produit en Occident latin entre la fin de l'Antiquité et le XIIe siècle, et l'un des plus audacieux de tout le Moyen Âge. Son destin illustre cette audace : condamné au feu par la papauté au XIIIe siècle, il n'a cessé d'être lu, recopié et pillé.

Le contexte

Jean Scot, dit Érigène, c'est-à-dire né en Irlande, enseigne à la cour carolingienne vers le milieu du IXe siècle. Sa singularité tient à une compétence que presque personne ne possède alors en Occident : il lit le grec. Chargé de traduire en latin les écrits attribués à Denys l'Aréopagite, il y découvre une théologie néoplatonicienne dont il traduit également d'autres représentants, notamment Maxime le Confesseur et Grégoire de Nysse.

Le Periphyseon est le fruit de cette rencontre. Érigène y confronte l'héritage latin, surtout Augustin, qu'il cite constamment, à ce néoplatonisme grec. Le résultat ne ressemble à rien de ce que produisaient ses contemporains, occupés de grammaire, d'exégèse et de querelles sur la prédestination.

La forme

L'ouvrage se présente en cinq livres et prend la forme d'un dialogue entre un maître et son disciple. Ce choix n'est pas ornemental. Les objections du disciple ne sont pas des naïvetés destinées à être balayées : elles portent souvent sur les points les plus difficiles, et le maître reconnaît parfois ne pas pouvoir trancher. Le texte progresse par reprises, retours et corrections, ce qui en rend la lecture exigeante mais en dit long sur la conception que se fait Érigène de la recherche.

Les quatre divisions de la nature

L'armature de l'ouvrage est une division. Érigène appelle natura la totalité de ce qui est et de ce qui n'est pas, et la distribue selon deux critères croisés, créer et être créé. Il obtient quatre espèces.

La première est ce qui crée et n'est pas créé : Dieu considéré comme principe. La deuxième est ce qui est créé et crée : les causes primordiales, modèles éternels des choses, que l'on peut rapprocher des Idées platoniciennes situées dans le Verbe. La troisième est ce qui est créé et ne crée pas : le monde des effets, les choses singulières dans le temps et l'espace. La quatrième est ce qui ne crée pas et n'est pas créé : Dieu de nouveau, considéré cette fois comme terme et fin de tout.

La structure dessine un mouvement circulaire. Le réel sort de Dieu par un déploiement qui va du plus universel au plus particulier, puis revient à Dieu par un rassemblement. Érigène nomme ces deux temps la procession et le retour. Les quatre divisions ne sont donc pas quatre régions juxtaposées : ce sont les moments d'un même processus, et la première et la quatrième désignent la même réalité sous deux rapports.

Dieu n'est pas une chose parmi les choses

Le point le plus difficile du livre est sa théologie négative. Reprenant Denys, Érigène soutient que Dieu échappe à toutes les catégories, y compris à celle d'être. Dire que Dieu existe, c'est encore le mesurer à l'existence des créatures. Il préfère donc le nommer par la négation, voire par des termes qui semblent scandaleux, en écrivant que Dieu est néant par excès et non par défaut.

Il pousse la conséquence plus loin que ses sources latines. Si Dieu est incompréhensible à toute créature, il l'est aussi, en un sens, à lui-même, non par ignorance mais parce qu'il n'est pas un objet. Et puisque les créatures sont des manifestations divines, la création devient le mode sous lequel Dieu se rend connaissable. Érigène emploie à ce propos le terme de théophanie : les choses sont des apparitions de Dieu.

C'est ce passage qui a fait accuser son auteur de panthéisme. L'accusation demande de la prudence. Érigène maintient une différence entre créateur et créature, et la pense comme la différence entre ce qui se manifeste et sa manifestation. Reste que la frontière est fine, et que les lecteurs ultérieurs ne s'y sont pas tous retrouvés.

L'homme, atelier du monde

Le livre IV développe une anthropologie remarquable. L'être humain n'est pas une créature parmi d'autres : il contient en lui tous les degrés du réel, le minéral, le végétal, l'animal et l'intellectuel. Érigène le nomme pour cette raison l'atelier de toutes choses, celui où le monde entier se rassemble.

Deux conséquences en découlent. D'abord la connaissance humaine n'est pas la réception d'informations extérieures, mais la reconnaissance en soi de ce que l'on est déjà. Ensuite le retour de toutes choses à Dieu passe par l'humain : c'est en lui que la création se recueille, et sa transformation entraîne celle du reste.

Sur la question du mal, Érigène refuse de lui accorder une substance. Le mal n'est pas quelque chose, il est un défaut, et il ne peut donc avoir de place dans l'ordre final. Cette position le conduit à des énoncés sur la restauration universelle qui ont été jugés incompatibles avec la doctrine des peines éternelles. Il prend soin de parler des peines comme d'une condition de la volonté mauvaise plutôt que d'un lieu, mais ses adversaires n'ont pas retenu la nuance.

Raison et autorité

Érigène formule, sur le rapport entre la raison et les textes reçus, une thèse qui détonne dans son siècle : l'autorité naît de la raison vraie, et non l'inverse. Une autorité qui contredit la droite raison n'oblige pas. Il ajoute que la vraie philosophie et la vraie religion ne sont pas deux choses.

Il ne faut pas y voir un rationalisme moderne. Pour Érigène, la raison ne s'exerce pas contre l'Écriture mais sur elle, et il consacre d'innombrables pages à l'exégèse de la Genèse. Mais le principe posé était assez net pour que l'on s'en souvienne, et il a été invoqué bien au-delà de ses intentions.

La condamnation et la survie

Le livre a inquiété tôt. Dès le IXe siècle, un évêque réclame son examen. Il est condamné au concile de Sens au début du XIIIe siècle, puis par une bulle du pape Honorius III en 1225 qui ordonne sa destruction. La raison immédiate n'est pas l'ouvrage lui-même : il circulait alors dans le milieu amalricien, et c'est cet usage qui a motivé la sanction.

La destruction a été partielle. Le texte a continué de circuler, souvent démembré, parfois sous d'autres noms. On le retrouve chez les victorins, chez les maîtres de Chartres, chez Maître Eckhart, et surtout chez Nicolas de Cues, qui en possédait un manuscrit annoté de sa main. Au XIXe siècle, Hegel et ses lecteurs ont salué en Érigène le premier penseur spéculatif de l'Occident chrétien, lecture rétrospective que les médiévistes ont depuis nuancée.

Controverses

La question du panthéisme reste la plus débattue. Les uns soutiennent que la doctrine des théophanies dissout la créature dans le créateur ; les autres font valoir qu'Érigène distingue nettement l'essence divine, inaccessible, de ses manifestations, et qu'il n'a jamais écrit que le monde est Dieu. Le désaccord porte en partie sur la traduction des termes grecs qu'il emploie.

Un second débat porte sur son originalité. Est-il un simple transmetteur du néoplatonisme grec, à qui l'ignorance de ses contemporains a conféré une apparence de génie, ou un penseur qui a construit avec ses sources quelque chose d'inédit ? Les travaux récents penchent pour la seconde lecture, notamment en raison de l'anthropologie du livre IV, sans équivalent dans ses modèles.

Un troisième porte sur l'état du texte. Le Periphyseon a été révisé, et les manuscrits conservent des couches successives, dont certaines portent la trace d'interventions ultérieures. Déterminer ce qui revient à Érigène reste un travail d'édition en cours.

Par où commencer

L'ouvrage est difficile et la traduction intégrale exigeante. Le livre I, qui pose la division et la théologie négative, suffit à saisir la charpente. Le livre IV, sur l'humain, est le plus accessible et le plus surprenant. Il est utile de lire en parallèle quelques pages de la Hiérarchie céleste attribuée à Denys, pour mesurer ce qu'Érigène reçoit et ce qu'il ajoute.

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « De la division de la nature », Philotopie, - CC BY-SA 4.0