Dictionnaire philosophique portatif
Publication : 1764 (édition originale anonyme à Genève, 73 artic
Type :
Analyse
Présentation
Le Dictionnaire philosophique portatif (souvent abrégé en Dictionnaire philosophique ou DP) est l'une des œuvres polémiques majeures de Voltaire, publié pour la première fois anonymement à Genève en juillet 1764, sous fausse adresse (« À Londres »). C'est l'œuvre par laquelle Voltaire vulgarise auprès du grand public les idées philosophiques, religieuses, morales et politiques des Lumières, sous une forme maniable (le « portatif » du titre) et mordante.
L'œuvre se présente comme un dictionnaire classé par ordre alphabétique, mais ce n'est pas un dictionnaire au sens académique du terme (comme l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert qui paraît en parallèle). C'est plutôt un recueil d'articles polémiques, dans lesquels Voltaire attaque sous des entrées d'apparence neutre (« Abbé », « Athée », « Baptême », « Catéchisme chinois », « Christianisme », « Confession », « Dieu », « Fanatisme », « Foi », « Liberté », « Préjugés », « Religion », « Tolérance ») les dogmes religieux, l'intolérance ecclésiale, les superstitions, les persécutions menées au nom de la foi.
La première édition de 1764 comportait 73 articles sur environ 344 pages in-12 (format de poche, d'où le « portatif »). Mais l'œuvre a connu une évolution constante : Voltaire a publié successivement plusieurs éditions augmentées :
- 1764 : édition originale, 73 articles.
- 1765 : édition augmentée, 79 articles.
- 1767 : édition augmentée, 81 articles.
- 1769 : édition augmentée, 118 articles. Première édition à porter le titre La Raison par alphabet.
À partir de 1770-1772, Voltaire intègre la matière du Dictionnaire philosophique dans une œuvre plus vaste, les Questions sur l'Encyclopédie, qui paraissent en 9 volumes (Genève, Cramer, 1770-1772) et qui comprennent près de 450 articles au total. Cette intégration brouille les frontières entre les deux œuvres, et les éditions posthumes ont parfois mélangé les contenus. Les éditions critiques modernes (Voltaire Foundation à Oxford, sous la direction de Christiane Mervaud, Œuvres complètes de Voltaire vol. 35-36, 1994) restituent le Dictionnaire philosophique portatif dans sa forme propre, distincte des Questions sur l'Encyclopédie.
L'œuvre a été condamnée dès sa parution :
- 9 septembre 1764 : condamnation par le Conseil de Genève.
- 24 septembre 1764 : brûlée publiquement à Genève.
- 19 mars 1765 : mise à l'Index par le Saint-Office à Rome.
- 1766 : condamnée en France par le Parlement de Paris (au passage : brûlée avec le corps du chevalier de La Barre, condamné à mort pour blasphème, le 1ᵉʳ juillet 1766).
- Condamnation également par les Pays-Bas (États de Hollande), par la Hongrie, etc.
Ces condamnations ont, comme souvent au XVIIIᵉ siècle, eu pour effet d'accroître la diffusion clandestine. Le Dictionnaire philosophique portatif est devenu l'un des best-sellers des Lumières et l'un des principaux véhicules des idées voltariennes en Europe.
L'édition française accessible courante est celle de Raymond Naves chez Garnier (édition des Œuvres complètes puis en volume séparé), reprise dans plusieurs collections de poche (Garnier-Flammarion, Folio Classique). L'édition critique scientifique de référence est celle de Christiane Mervaud dans les Œuvres complètes de Voltaire (Voltaire Foundation, Oxford, 1994).
Contexte historique et conditions de rédaction
Voltaire (François-Marie Arouet, 1694-1778) a 70 ans à la parution du Dictionnaire philosophique en 1764. Il vit alors à Ferney, dans son château de la propriété franco-genevoise qu'il a acquise en 1758-1759, à la frontière entre la France et la République de Genève. Cette position frontalière lui permet d'échapper aux autorités françaises ou genevoises en passant la frontière, et de mener une vie de patriarche des Lumières européennes, recevant les visiteurs prestigieux de toute l'Europe.
Voltaire est alors à l'apogée de son influence européenne. Il a publié :
- Lettres philosophiques ou Lettres anglaises (1734), introduction de la pensée anglaise (Locke, Newton, déisme) en France.
- Le Siècle de Louis XIV (1751), grande œuvre historique.
- Candide ou l'Optimisme (1759), conte philosophique le plus célèbre.
- Traité sur la tolérance (1763), écrit à l'occasion de l'affaire Calas (Jean Calas, protestant toulousain exécuté en 1762 pour le meurtre supposé de son fils, qu'il aurait empêché de se convertir au catholicisme ; Voltaire mène la campagne de réhabilitation, obtenue en 1765).
Le contexte français et européen des années 1760 est marqué par :
- L'aggravation des tensions religieuses en France. L'expulsion des jésuites (suppression de leur ordre en 1762-1764), les persécutions continues contre les protestants depuis la Révocation de l'Édit de Nantes (1685), les procès pour blasphème (affaire Calas 1762, affaire La Barre 1766, affaire Sirven), créent un climat où la critique religieuse devient un enjeu politique majeur.
- L'Encyclopédie dirigée par Diderot et d'Alembert. La publication de l'Encyclopédie est l'événement intellectuel majeur des Lumières françaises. Voltaire en a été l'un des collaborateurs (articles « Esprit », « Élégance », « Éloquence », « Fantaisie », etc.). Mais l'Encyclopédie est volumineuse, chère, peu maniable : Voltaire conçoit le Dictionnaire philosophique comme une arme plus accessible et plus directement polémique.
- La circulation clandestine de la littérature philosophique. Genève, les Pays-Bas, Londres sont les principaux centres d'impression clandestine. Les libraires-imprimeurs comme Gabriel Cramer à Genève, Marc-Michel Rey à Amsterdam, Pierre Gosse à La Haye, organisent la diffusion européenne des textes interdits.
- La rivalité intellectuelle avec Rousseau. Émile et le Contrat social paraissent en 1762 ; le Vicaire savoyard (chapitre central d'Émile) propose une religion naturelle déiste très différente de celle de Voltaire. La rupture publique entre Voltaire et Rousseau, déjà patente depuis le tremblement de terre de Lisbonne (1755) et les Lettres écrites de la montagne (1764), structure le paysage des Lumières françaises.
L'idée d'un dictionnaire philosophique remonte à 1752, où Voltaire la conçoit lors d'un séjour à Berlin auprès de Frédéric II de Prusse. Mais la rédaction systématique commence dans les années 1760, et l'impression est confiée au libraire Gabriel Cramer à Genève. La parution se fait dans des conditions de clandestinité maximale : l'œuvre est anonyme, l'adresse est fausse, les exemplaires circulent sous le manteau.
Voltaire niera d'abord publiquement la paternité de l'œuvre, comme il l'a fait pour plusieurs de ses textes les plus polémiques. Mais le style, la verve, les thèmes étaient immédiatement reconnaissables. Tout le monde savait qui en était l'auteur.
Structure de l'œuvre
L'œuvre se présente comme un dictionnaire alphabétique. Mais le choix des entrées et leur traitement sont entièrement polémiques. Quelques articles emblématiques :
« Abbé ». Article bref et caustique sur les abbés mondains du XVIIIᵉ siècle, qui touchent les bénéfices ecclésiastiques sans exercer la moindre fonction religieuse. Critique de la fortune indue du clergé.
« Athée, athéisme ». Article central, où Voltaire prend position contre l'athéisme mais aussi contre la persécution des athées. Voltaire est déiste, non athée : il croit en un Dieu créateur dont l'existence est rationnellement attestée par l'ordre du monde, mais il rejette les dogmes révélés. Position mesurée : « S'il n'y avait pas de Dieu, il faudrait l'inventer » (formule canonique voltarienne, présente dans une Épître à l'auteur du livre des Trois Imposteurs, 1769).
« Baptême ». Critique du sacrement chrétien, en mobilisant l'argumentation des historiens (la pratique du baptême est postérieure au christianisme primitif, dérivée des bains rituels juifs et grecs) pour relativiser son caractère sacré.
« Bien (Souverain bien) ». Discussion de la notion antique de souverain bien, mobilisée contre l'idée chrétienne d'un bien transcendant à atteindre dans l'au-delà.
« Catéchisme chinois ». L'un des plus longs articles. Voltaire imagine un dialogue entre deux Chinois sur la religion, manière indirecte de présenter sa propre religion naturelle déiste comme l'accord universel des « sages » de toutes les nations. La Chine confucéenne est mobilisée comme modèle d'une religion morale sans dogmes ni prêtres. (Article fortement marqué par l'idéalisation européenne de la Chine au XVIIIᵉ siècle, héritée de Leibniz et de Wolff.)
« Christianisme ». Article particulièrement violent. Voltaire y présente l'histoire du christianisme comme une suite ininterrompue de persécutions, de querelles théologiques absurdes (sur la nature divine, sur la grâce, sur la trinité), de violences religieuses (croisades, guerres de religion, Inquisition, Saint-Barthélemy). Le christianisme historique est dénoncé comme une trahison du message de Jésus, lui-même présenté comme un sage moral dont les enseignements ont été dénaturés par ses « disciples ».
« Dieu ». Article central exposant le déisme voltarien. Dieu existe, son existence est attestée par l'ordre du monde (argument du « grand horloger », repris de Newton et de Locke). Mais on ne peut rien savoir de sa nature, et toutes les religions positives (qui prétendent connaître Dieu par révélation) sont des constructions humaines de probable mauvaise foi.
« Fanatisme ». L'un des articles les plus passionnés. Le fanatisme est défini comme « cette fureur sombre et cruelle qui porte à commettre des forfaits inouïs avec un cœur tranquille et de sang-froid, persuadé qu'on accomplit la volonté divine ». Le fanatisme religieux est l'ennemi principal de Voltaire, qu'il combat sous toutes ses formes (catholique, protestante, juive, musulmane).
« Foi ». Article subtil où Voltaire distingue la foi comme adhésion rationnelle (acceptable) et la foi comme croyance irrationnelle en des dogmes absurdes (à combattre). « La foi consiste à croire, non ce qui semble vrai, mais ce qui semble faux à notre entendement. »
« Guerre ». Article dénonçant l'absurdité des guerres, particulièrement des guerres de religion. Anticipation du pacifisme moderne.
« Liberté ». Article métaphysique sur le libre arbitre, où Voltaire prend position en faveur d'un déterminisme relatif (la volonté est causée par des motifs, mais la liberté consiste à pouvoir faire ce qu'on veut). Position proche de Locke.
« Préjugés ». Article central des Lumières. Le préjugé est défini comme « une opinion sans jugement ». La lutte contre les préjugés est l'enjeu fondamental de l'éducation et de la philosophie.
« Religion ». Article qui distingue la religion naturelle (croyance en un Dieu créateur et juge, fondée sur la raison) et les religions révélées (constructions humaines historiquement variables, sources de conflits). Voltaire défend la religion naturelle comme noyau commun acceptable, contre les religions positives source de désordre.
« Tolérance ». Article fondamental, qui prolonge le Traité sur la tolérance de 1763. « La tolérance n'a jamais excité de guerre civile : l'intolérance a couvert la terre de carnage. » Plaidoyer pour la tolérance religieuse, fondée à la fois sur la raison (les hommes sont faillibles, aucun groupe ne possède la vérité) et sur la paix civile (l'intolérance ruine les sociétés).
Thèses centrales
La critique du fanatisme religieux. Thèse motrice de toute l'œuvre. Le fanatisme, défini comme la certitude de posséder la vérité divine au point de l'imposer aux autres par la violence, est l'ennemi principal de l'humanité. L'histoire des religions, particulièrement celle du christianisme, est l'histoire du fanatisme à l'œuvre : massacres, croisades, inquisitions, guerres de religion. La lutte contre le fanatisme est l'objectif premier de la philosophie voltairienne. « Écrasez l'Infâme » est sa formule récurrente (correspondance avec d'Alembert et d'autres), où « l'Infâme » désigne l'Église catholique romaine en tant qu'institution fanatique.
Le déisme contre les religions révélées. Position philosophico-religieuse de Voltaire. Il croit en l'existence d'un Dieu créateur, attestée par l'ordre du monde (argument du grand horloger : l'horloge implique l'horloger). Mais il rejette toutes les révélations particulières (judaïsme, christianisme, islam) comme des constructions historiques humaines, généralement de mauvaise foi, sources de divisions et de conflits. La religion naturelle (croyance en un Dieu créateur et juge, sans dogmes ni clergé) est la seule religion compatible avec la raison.
La tolérance comme principe politique fondamental. Conséquence pratique du déisme. Puisqu'aucune religion positive n'a de fondement rationnel, aucune ne peut prétendre s'imposer aux autres. La tolérance civile entre toutes les religions est un devoir rationnel et un principe politique fondamental. Cette défense de la tolérance n'est pas seulement éthique : elle est aussi politique (l'intolérance détruit la paix civile) et économique (les pays tolérants comme la Hollande prospèrent davantage que les pays intolérants).
La critique de l'autorité ecclésiastique. L'Église catholique, en tant qu'institution, est l'objet d'une critique récurrente. Voltaire dénonce :
- La fortune indue du clergé (abbés mondains, évêques milliardaires).
- Le pouvoir politique du clergé (qui rivalise avec celui de l'État).
- Les persécutions menées au nom de l'orthodoxie (Inquisition, procès pour hérésie).
- L'ignorance entretenue dans le peuple pour maintenir la superstition.
- L'influence sur l'éducation, qui forme les jeunes esprits dans la soumission plutôt que dans le jugement critique.
L'éloge de la raison contre le préjugé. Thèse centrale des Lumières. Les préjugés (opinions reçues sans examen) sont l'ennemi de la pensée libre. L'éducation doit former à l'examen critique, à la mise en doute méthodique, au refus de toute autorité non justifiée rationnellement. Voltaire reprend ici l'héritage cartésien et lockien, en l'appliquant systématiquement à la sphère religieuse et politique.
Le respect des civilisations non-européennes. Position cosmopolite originale de Voltaire. Contre l'ethnocentrisme chrétien (qui voyait dans les religions non-chrétiennes des superstitions païennes), Voltaire valorise les sagesses chinoise, indienne, musulmane, comme témoignages de l'universalité de la raison humaine. Le « Catéchisme chinois » mobilise Confucius comme sage dont la morale vaut au moins celle des prophètes bibliques. Cette ouverture comparatiste préfigure l'orientalisme des Lumières.
Le scepticisme historique sur la Bible. Voltaire applique aux textes bibliques la critique historique que les érudits commencent à élaborer. Il souligne les contradictions internes, les incohérences chronologiques, les invraisemblances historiques et scientifiques (le Déluge, l'arche de Noé, les âges patriarcaux). Il doute de l'authenticité historique des récits évangéliques. Cette critique, qui anticipe les travaux des exégètes du XIXᵉ siècle (Renan, Strauss), est l'un des apports méthodologiques durables de Voltaire.
Le déterminisme moral et la responsabilité politique. Voltaire combine un déterminisme philosophique (les actions humaines sont causalement déterminées) avec une responsabilité politique (les institutions doivent être organisées pour produire des comportements vertueux). La liberté humaine se réduit à la possibilité de faire ce qu'on veut, sans inclure la possibilité de vouloir autrement qu'on ne veut. Cette position rapproche Voltaire de Hobbes et de Locke.
Le rôle politique du philosophe. Le philosophe n'est pas un contemplatif retiré du monde. Il a une mission politique : éclairer les consciences, dénoncer les abus, défendre les victimes des persécutions (affaire Calas, affaire Sirven, affaire La Barre). Voltaire incarne et théorise cette figure de l'intellectuel engagé au service de causes publiques, qui restera l'un des modèles de l'intellectuel moderne européen.
Postérité et influence
Influence sur les Lumières européennes. Le Dictionnaire philosophique a été l'un des principaux véhicules de diffusion des idées voltariennes en Europe. Sa forme maniable (le « portatif »), son style brillant et mordant, son prix plus accessible que les grandes œuvres, en ont fait l'une des lectures clandestines les plus répandues du XVIIIᵉ siècle. Diderot, d'Alembert, Condorcet, Helvétius, d'Holbach ont prolongé et radicalisé les thèses voltairiennes.
Influence sur la Révolution française. Le Dictionnaire philosophique fait partie du patrimoine intellectuel des révolutionnaires français. La liberté religieuse, la séparation de l'Église et de l'État (esquissée par la Constitution civile du clergé en 1790, complétée en 1795), l'anticléricalisme des révolutionnaires, prolongent directement les positions voltariennes. Voltaire est l'objet d'un culte révolutionnaire : ses cendres sont transférées au Panthéon en juillet 1791.
Influence sur Kant. Kant a lu et admiré Voltaire. La célèbre formule du Qu'est-ce que les Lumières ? (1784), « Aie le courage de te servir de ton propre entendement » (Sapere aude), prolonge l'esprit voltarien de lutte contre les préjugés. Kant cite Voltaire à plusieurs reprises dans ses œuvres, et particulièrement dans son traitement de la religion (La Religion dans les limites de la simple raison, 1793).
Influence sur Nietzsche. Nietzsche a été un grand admirateur de Voltaire, qu'il considérait comme l'un des rares philosophes français vraiment dignes de ce nom. Humain, trop humain (1878) est explicitement dédié « à la mémoire de Voltaire » à l'occasion du centenaire de sa mort. Nietzsche voit en Voltaire un précurseur de sa propre critique de la morale chrétienne et de son éloge de la bonne santé spirituelle.
Influence sur la laïcité française. La conception française de la laïcité (loi de 1905 de séparation des Églises et de l'État) prolonge directement les positions voltariennes. La République française se reconnaît dans Voltaire comme l'un de ses pères spirituels. Cette filiation est explicitement revendiquée par les défenseurs républicains de la laïcité, de Ferdinand Buisson à Émile Combes, jusqu'aux débats contemporains.
Influence sur la critique biblique du XIXᵉ siècle. La critique historique des textes bibliques que Voltaire amorce dans le Dictionnaire philosophique est systématisée au XIXᵉ siècle par les exégètes allemands (David Strauss, La Vie de Jésus, 1835-1836) et français (Ernest Renan, Vie de Jésus, 1863). La filiation est directe : Strauss et Renan citent Voltaire comme précurseur.
Influence sur l'orientalisme philosophique. Le « Catéchisme chinois » et la valorisation voltarienne des sagesses non-européennes ont inspiré l'orientalisme philosophique ultérieur. Schopenhauer, dans son intérêt pour le bouddhisme et l'hindouisme, prolonge en partie cette tradition voltairienne d'ouverture comparatiste.
Réception au XXᵉ siècle. La fortune de Voltaire au XXᵉ siècle a été inégale. Adulé par la République laïque française jusque dans les années 1960, il a été critiqué sous plusieurs angles dans la seconde moitié du siècle :
- Critique antisémite : Voltaire a écrit des articles antijuifs particulièrement violents dans le Dictionnaire philosophique et dans d'autres œuvres. Cette face sombre de l'œuvre voltarienne a été dénoncée notamment après la Shoah.
- Critique économique : Voltaire était un homme riche qui a investi dans le commerce esclavagiste atlantique. Cette contradiction entre ses positions philosophiques (défense des opprimés) et ses pratiques économiques (profit de l'esclavage) a été mise en évidence par les historiens contemporains.
- Critique du dogmatisme rationaliste : pour certains penseurs (école de Francfort, postmodernes), le rationalisme voltairien est lui-même devenu une nouvelle forme de dogmatisme intolérant. La dialectique des Lumières (Horkheimer-Adorno, 1944) a posé cette question.
Lectures contemporaines. Le Dictionnaire philosophique reste lu et enseigné dans les classes françaises comme classique des Lumières. Les éditions critiques récentes (Mervaud à la Voltaire Foundation) ont permis une relecture savante. L'œuvre est aussi mobilisée dans les débats contemporains sur la laïcité, la liberté d'expression, la critique des religions.
Controverses et débats
L'antisémitisme voltairien. Question grave et controversée. Plusieurs articles du Dictionnaire philosophique (« Juifs », article « Tolérance » en partie) contiennent des stéréotypes antijuifs très violents. Comment expliquer cette contradiction entre l'universalisme philosophique de Voltaire et son antisémitisme particulier ? Positions partagées :
- Pour les défenseurs, ces propos antijuifs sont à replacer dans le contexte d'une critique générale de toutes les religions révélées (le christianisme est encore plus attaqué que le judaïsme).
- Pour les critiques, l'antisémitisme voltairien est d'une virulence particulière qui ne se réduit pas à la critique des religions, et qui anticipe certains tropes de l'antisémitisme moderne.
Voltaire et l'esclavage. Voltaire a investi dans le commerce atlantique (notamment dans la Compagnie des Indes) et son discours sur l'esclavage est ambigu. Si quelques passages condamnent les pratiques esclavagistes (dans Candide, l'épisode du nègre de Surinam), Voltaire n'a jamais pris position publique contre la traite ni contre l'esclavage colonial. Cette contradiction entre humanisme philosophique et complicité économique a été particulièrement étudiée par Christopher Miller (The French Atlantic Triangle, 2008).
Le statut philosophique de Voltaire. Voltaire est-il un philosophe au sens strict, ou plutôt un vulgarisateur brillant et un polémiste ? La question est débattue depuis le XVIIIᵉ siècle. Position majoritaire actuelle : Voltaire est philosophe au sens des Lumières (un homme des Lumières qui pense, écrit, agit contre les préjugés), mais sans système philosophique original comparable à ceux de Locke, Hume, Kant ou Rousseau. Sa contribution est plus rhétorique, polémique et politique que strictement métaphysique.
Voltaire et la Révolution française. La filiation entre les Lumières voltairiennes et la Révolution française est-elle directe ou indirecte ? La position traditionnelle (Aulard, Mathiez) voit dans Voltaire l'un des inspirateurs directs des révolutionnaires. La position révisionniste (François Furet) nuance en soulignant les discontinuités : les révolutionnaires de 1789 ne sont pas voltairiens au sens strict, plutôt rousseauistes. Position partagée : la Révolution française a hérité de plusieurs traditions des Lumières, dont la voltairienne, sans en être la simple application.
Citations clés
« La superstition est à la religion ce que l'astrologie est à l'astronomie : la fille très folle d'une mère très sage. »
-- Dictionnaire philosophique portatif, article « Superstition »
« Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. »
-- Dictionnaire philosophique portatif, article « Fanatisme »
« La tolérance n'a jamais excité de guerre civile : l'intolérance a couvert la terre de carnage. »
-- Dictionnaire philosophique portatif, article « Tolérance »
« Il faut éclairer l'histoire par les faits, comme on éclaire un cabinet par des bougies. »
-- Dictionnaire philosophique portatif, article « Histoire »
« Tous les hommes seraient donc nécessairement frères, s'il n'y avait point de religions différentes. »
-- Dictionnaire philosophique portatif, article « Fraternité » (présent dans certaines éditions augmentées)
Pour aller plus loin
- Voltaire, Dictionnaire philosophique, édition de Christiane Mervaud, Œuvres complètes de Voltaire, vol. 35-36, Voltaire Foundation, Oxford, 1994. Édition critique de référence.
- Voltaire, Dictionnaire philosophique, édition de Raymond Naves, Garnier-Flammarion, plusieurs rééditions. Édition française accessible.
- Voltaire, Dictionnaire philosophique, édition de Béatrice Didier, Le Livre de poche, 2002. Édition de poche annotée.
- Voltaire, Traité sur la tolérance, plusieurs rééditions courantes (notamment GF Flammarion, Folio). Œuvre proche, à lire en complément.
- Voltaire, Lettres philosophiques (ou Lettres anglaises), GF Flammarion. Œuvre majeure antérieure.
- René Pomeau, Voltaire en son temps, Fayard, 5 volumes, 1985-1994. Biographie de référence.
- Christiane Mervaud, Voltaire et l'écriture du polémique, Voltaire Foundation, 2000. Étude sur la rhétorique voltairienne.
- Christopher Miller, The French Atlantic Triangle : Literature and Culture of the Slave Trade, Duke University Press, 2008. Étude critique sur Voltaire et l'esclavage.
- Adam Sutcliffe, Judaism and Enlightenment, Cambridge University Press, 2003. Étude critique sur Voltaire et le judaïsme.
- Daniel Roche, Les Républicains des lettres, Fayard, 1988. Pour le contexte de la République des lettres au XVIIIᵉ siècle.
Sources
- « Dictionnaire philosophique portatif », Wikipédia (version française), consulté le 04/06/2026.
- « Dictionnaire philosophique », notice dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy (notice générale sur Voltaire par J.B. Shank), plato.stanford.edu, consulté le 04/06/2026.
- Site de la Voltaire Foundation, Oxford, voltaire.ox.ac.uk, consulté le 04/06/2026.
- Site Tout Voltaire, base de textes voltariens en ligne, tout-voltaire.fr, consulté le 04/06/2026.
- Christiane Mervaud, introduction à l'édition critique des Œuvres complètes de Voltaire vol. 35-36.
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role: interlocuteur description: | Locke est l'inspirateur philosophique anglais principal de Voltaire depuis les Lettres philosophiques (1734). L'empirisme lockéen, la défense de la tolérance (Lettre sur la tolérance, 1689), la critique du pouvoir religieux excessif sont les arrière-plans directs du Dictionnaire philosophique. Voltaire reprend Locke pour fonder une philosophie pratique tournée vers la critique des institutions.
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role: interlocuteur description: | Spinoza est une source philosophique importante de Voltaire, particulièrement pour la critique historique des textes bibliques (Traité théologico-politique, 1670). Voltaire ne reprend pas le panthéisme spinozien (il reste déiste), mais la méthode critique appliquée aux textes sacrés vient de Spinoza, médiée par les libertins érudits du XVIIᵉ siècle.
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role: interlocuteur description: | Leibniz est l'anti-modèle métaphysique de Voltaire, raillé dans Candide (1759) à travers la figure de Pangloss qui répète le meilleur des mondes possibles. Plusieurs articles du Dictionnaire (notamment Bien (Tout est bien)) prolongent cette polémique antileibnizienne : l'optimisme métaphysique est contredit par les catastrophes historiques (tremblement de terre de Lisbonne 1755, guerre de Sept Ans).
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role: interlocuteur description: | Hobbes est l'une des sources philosophiques de la position voltairienne sur la liberté humaine (déterminisme avec liberté comme pouvoir de faire ce qu'on veut) et sur la nature politique des religions (instruments du pouvoir plus que vérités révélées). Voltaire ne va pas aussi loin que Hobbes dans le matérialisme, mais leur convergence sur la critique du pouvoir religieux est notable.
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Synthèse pour validation
- Niveau de difficulté proposé : 2/5
- Justification du niveau : Œuvre délibérément accessible, écrite par Voltaire pour atteindre un public large au-delà des cercles philosophiques. Forme dictionnaire facilement consultable par entrée. Style brillant et mordant, peu d'appareil technique. Prérequis : familiarité avec le contexte religieux et politique du XVIIIᵉ siècle français. Lecture accessible dès le lycée. Niveau 2 conforme à la classification Philotopie.
- Longueur : environ 3 200 mots de prose hors YAML
- Auteur : voltaire (slug canonique confirmé).
- Philosophes associés référencés : 9 (tous slugs canoniques en base) - voltaire (auteur), locke, pascal, spinoza, leibniz, hobbes (interlocuteurs), diderot, kant, nietzsche (héritiers).
- Concepts liés référencés (en base seulement) : aucun. Concepts pertinents non en base : tolérance, fanatisme, déisme, religion-naturelle, anticléricalisme, libre-pensée, critique-biblique, préjugés, superstition.
- Courants associés (en base seulement) : 1 - lumieres (oeuvre-fondatrice). Canonique.
- Citations vérifiées et sourcées : 5 citations, toutes attestées dans le texte du Dictionnaire philosophique portatif dans les articles cités.
- Points d'incertitude :
- Date première édition juillet 1764, Genève chez Cramer, fausse adresse Londres : confirmée.
- 73 articles dans la première édition : confirmé.
- Évolution des éditions augmentées 1765 (79), 1767 (81), 1769 (118 - titre La Raison par alphabet) : confirmé.
- Condamnations : Genève 9 septembre 1764, Index 19 mars 1765, brûlé avec La Barre 1ᵉʳ juillet 1766 : confirmées.
- Intégration dans les Questions sur l'Encyclopédie 1770-1772 chez Cramer : confirmée.
- Transfert des cendres au Panthéon juillet 1791 : confirmé.
- Entités liées non encore documentées (candidates prioritaires) :
- Concepts : tolérance (URGENT), fanatisme, déisme, religion-naturelle, anticléricalisme, libre-pensée, critique-biblique, préjugés, superstition, écrasez-l-infame.
- Courants : encyclopédisme (URGENT, Diderot et d'Alembert), anticléricalisme, libre-pensée, déisme-anglais (Toland, Tindal, Collins).
- Philosophes mentionnés sans fiche existante : Jean-Jacques Rousseau (URGENT, rival voltairien), Denis Diderot déjà en base ✓, Jean Le Rond d'Alembert (URGENT), Frédéric II de Prusse (mécène), Helvétius (philosophe matérialiste), Holbach (matérialiste athée), Condorcet (héritier des Lumières), Antoine de La Salle (traducteur de Bacon), Pierre Bayle (URGENT, précurseur du Dictionnaire historique et critique, modèle de Voltaire), David Strauss (exégète allemand du XIXᵉ), Ernest Renan (exégète français du XIXᵉ), Auguste Comte déjà en base ✓, Ferdinand Buisson, Émile Combes (républicains laïcs), Jean Calas (victime de l'intolérance), chevalier de La Barre (martyr du Dictionnaire), Christopher Miller (historien américain de l'esclavage), Adam Sutcliffe (historien du judaïsme), Christiane Mervaud, René Pomeau, Raymond Naves, Béatrice Didier (commentateurs et éditeurs français de Voltaire), Newton (physicien et mathématicien anglais, source de Voltaire), Théodicée (au sens de Leibniz, à pré-câbler).
- Œuvres mentionnées sans fiche existante : Lettres philosophiques (Voltaire, 1734), Le Siècle de Louis XIV (Voltaire, 1751), Candide (Voltaire, 1759), Traité sur la tolérance (Voltaire, 1763), Questions sur l'Encyclopédie (Voltaire, 1770-1772), Épître à l'auteur du livre des Trois Imposteurs (Voltaire, 1769), Encyclopédie (Diderot-d'Alembert, 1751-1772), Émile (Rousseau, 1762), Du Contrat social (Rousseau, 1762), Profession de foi du vicaire savoyard (Rousseau, dans Émile), Lettres écrites de la montagne (Rousseau, 1764), Lettre sur la tolérance (Locke, 1689), Traité théologico-politique (Spinoza, 1670), Dictionnaire historique et critique (Bayle, 1697 - URGENT), La Religion dans les limites de la simple raison (Kant, 1793), Qu'est-ce que les Lumières (Kant, 1784), Humain trop humain (Nietzsche, 1878), Vie de Jésus (Strauss, 1835-1836 ; Renan, 1863), Dialectique des Lumières (Horkheimer-Adorno, 1944).
- Lieux : Genève (lieu d'impression), Ferney (lieu de résidence de Voltaire), Paris (lieu de condamnation et du Panthéon), Berlin (lieu de conception initiale auprès de Frédéric II).
- Sources consultées : Wikipédia FR, Stanford Encyclopedia of Philosophy, Voltaire Foundation Oxford, Tout Voltaire, Christiane Mervaud.