Discours de la servitude volontaire

Publication : 1574, puis 1577 pour le texte intégral (posthume)

Type : Essai

Analyse

Un étudiant en droit d'une vingtaine d'années écrit, vers le milieu du XVIe siècle, une soixantaine de pages qui posent une question que personne n'avait formulée ainsi : non pas comment les tyrans prennent le pouvoir, mais pourquoi les peuples le leur laissent. Le texte circule en copies manuscrites, est publié après la mort de son auteur par des mains qu'il n'aurait pas choisies, et traverse quatre siècles en changeant plusieurs fois de camp. Étienne de La Boétie est mort à trente-deux ans en 1563 ; son ami Montaigne lui a consacré le plus beau chapitre des Essais sans vouloir imprimer ce discours-là.

Le renversement de la question

La tradition politique disposait, depuis l'Antiquité, d'une théorie du tyran : un homme s'emparant du pouvoir par la force ou la ruse, gouvernant pour lui-même, et contre lequel le tyrannicide pouvait se discuter. Toute l'attention portait sur l'usurpateur.

La Boétie déplace le regard d'un cran et la question change de nature. Un homme seul, observe-t-il, n'a que deux yeux, deux mains et un corps ; il n'a rien de plus que le moindre de ceux qu'il opprime. D'où lui vient donc la puissance de les écraser, sinon d'eux ? Il ne peut nuire que parce qu'on le souffre, il ne tient que parce qu'on le porte. La conclusion est immédiate : la domination n'est pas un rapport de forces, c'est un rapport de volontés, et la volonté dominée y participe.

D'où le titre, qui est un paradoxe exact. Servitude volontaire ne veut pas dire servitude choisie avec joie, mais servitude qui ne tiendrait pas une journée si elle n'était pas, d'une manière ou d'une autre, consentie. Et d'où aussi le remède, qui est d'une simplicité provocante : il n'est pas besoin de combattre le tyran, il suffit de ne plus le soutenir. « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres », écrit La Boétie.

L'anatomie du consentement

Le plus intéressant du Discours n'est pas cette thèse mais la description des mécanismes qui la rendent possible. La Boétie ne se contente pas de reprocher aux peuples leur lâcheté, il explique comment on les fabrique.

La première cause est la coutume. Qui naît sous la servitude ne la reconnaît pas comme telle : il tient pour naturel l'état où il est né, faute d'avoir vu autre chose. La Boétie insiste beaucoup sur ce point, et il en tire une conséquence qui donne la mesure de sa lucidité : la liberté perdue n'est pas simplement regrettée, elle est oubliée, et un peuple peut perdre jusqu'au désir de ce qu'il ne se représente plus. L'éducation prolonge la coutume, en formant des esprits qui ne conçoivent pas d'autre ordre.

La deuxième cause est le divertissement. Théâtres, jeux, spectacles, distributions de vivres : La Boétie énumère les moyens par lesquels les pouvoirs antiques endormaient les peuples, et il observe qu'un peuple amusé se garde lui-même. Il y ajoute les prestiges de la mise en scène du pouvoir, les cérémonies, les reliques, les prodiges, tout ce qui fait croire au tyran une nature différente de la commune.

La troisième cause, et c'est la plus forte, est l'intérêt. La Boétie décrit ici une structure plutôt qu'un sentiment. Le tyran a cinq ou six confidents qui lui sont attachés par ce qu'ils en tirent ; chacun d'eux en tient six cents sous lui par la même raison ; ceux-là en tiennent six mille, et ainsi de suite jusqu'à ce que la chaîne couvre le pays. Il se trouve ainsi un nombre immense de gens qui ont un intérêt personnel au maintien de ce qui les écrase, parce qu'ils en tirent un petit pouvoir sur d'autres. On ne tient pas un peuple par la peur seule : on le tient en lui distribuant des parcelles de domination.

La Boétie remarque enfin que ces complices ne sont pas les mieux traités. Ils vivent dans la crainte, exposés aux caprices du maître, et le tyran les sacrifie au premier soupçon. L'amitié, dit-il, suppose l'égalité et la confiance ; auprès du tyran il n'y a que des associations d'intérêt, qui se défont dès que l'intérêt change.

Un texte sans date certaine

La date de composition reste discutée. Montaigne indique dans les Essais que son ami l'écrivit très jeune, par manière d'exercice, et plusieurs lecteurs ont rapproché le texte de la révolte de la gabelle qui agita la Guyenne en 1548, réprimée avec une grande dureté : La Boétie, alors âgé d'une dizaine d'années de moins que lors de sa magistrature, en aurait été le témoin proche. D'autres situent la rédaction dans ses années d'études de droit à Orléans, vers 1550-1553. Les éditeurs s'en tiennent généralement à une fourchette large et prudente.

La publication, elle, est bien documentée dans ses effets. Le Discours paraît d'abord partiellement en 1574, inséré dans un recueil polémique protestant publié au lendemain de la Saint-Barthélemy, puis intégralement en 1577 dans un recueil de pièces sur l'état de la France sous Charles IX. Un texte écrit par un magistrat catholique devient ainsi, douze ans après sa mort, une arme de la propagande huguenote contre la monarchie.

C'est très probablement la raison du silence de Montaigne. Il avait d'abord prévu de placer le Discours au centre du premier livre des Essais, autour duquel se seraient ordonnés les autres chapitres ; il explique au lecteur qu'il y renonce parce que le texte a déjà été publié par ceux qui cherchent à troubler l'État, et qu'il ne veut pas voir la mémoire de son ami servir à cela. Le chapitre « De l'amitié » reste à la place qui était réservée au Discours, et célèbre l'auteur en escamotant l'œuvre.

Comment on l'a lu

Le Discours a changé de lecteurs plusieurs fois, et chaque génération y a trouvé ce qu'elle cherchait.

Les monarchomaques protestants du XVIe siècle en ont fait un texte de résistance au tyran, en passant sous silence que La Boétie ne propose aucun soulèvement. Le XVIIIe siècle l'a peu lu. Le XIXe l'a redécouvert, et Lamennais en a donné une édition qui l'installe dans la bibliothèque républicaine.

Le XXe siècle lui a donné son statut actuel, par deux voies. D'un côté, les théoriciens et les praticiens de l'action non violente y ont reconnu la formulation première de leur principe : si le pouvoir repose sur la coopération, alors le retrait de la coopération le défait, et c'est le ressort des campagnes de désobéissance civile et de grève générale. De l'autre, la philosophie politique française en a fait un objet de pensée : Claude Lefort lui a consacré une étude pénétrante, « Le Nom d'Un », et Pierre Clastres l'a rapproché de son anthropologie des sociétés sans État, où le refus du pouvoir séparé est une construction sociale active et non une absence.

Les lectures contemporaines s'intéressent particulièrement à la chaîne des complicités, qu'on rapproche volontiers des analyses du pouvoir comme réseau plutôt que comme sommet, et à la description de l'oubli de la liberté, qui anticipe les réflexions sur la servitude consentie dans les régimes qui n'ont pas besoin de réprimer beaucoup.

Les désaccords

Plusieurs questions restent ouvertes, et il est honnête de les présenter comme telles.

La première porte sur l'intention. S'agit-il d'un exercice de rhétorique sur un lieu commun scolaire, comme le suggère Montaigne, d'un écrit de circonstance lié à une révolte, ou d'une réflexion politique de fond ? Les trois hypothèses ont des défenseurs, et le texte, qui ne nomme aucun tyran contemporain et puise tous ses exemples dans l'Antiquité, se prête aux trois.

La seconde porte sur sa portée. La Boétie est-il un penseur de l'anarchie avant la lettre, qui récuse tout pouvoir séparé, ou un humaniste qui condamne la tyrannie au nom d'un ordre légitime qu'il ne définit pas ? Le Discours ne dit rien du régime souhaitable, et ce silence autorise les deux lectures.

La troisième porte sur la cohérence même de la notion de servitude volontaire. Si la domination repose sur le consentement, et si ce consentement est produit par la coutume, l'éducation et l'intérêt, en quel sens reste-t-il volontaire ? La Boétie tient les deux bouts sans les nouer, et c'est peut-être pourquoi le texte continue de travailler : il nomme une expérience, celle d'une obéissance qui n'est ni tout à fait contrainte ni tout à fait choisie, que la philosophie politique n'a pas fini d'élucider.

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