Sir Thomas More

7 février 1478 - 6 juillet 1535 🇬🇧 anglaise 16 min de lecture

Juriste, humaniste et chancelier d'Angleterre, Thomas More a inventé le mot utopie en décrivant une île sans propriété privée. Il est mort décapité pour avoir refusé de reconnaître la suprématie royale sur l'Église.

Biographie

Un fils de juriste londonien

Thomas More naît à Londres le 7 février 1478. Son père, John More, est avocat et deviendra juge : la famille appartient à cette bourgeoisie de robe qui monte dans l'Angleterre des Tudors. Vers douze ans, l'enfant est placé comme page dans la maison de John Morton, archevêque de Cantorbéry et chancelier du royaume. Il y observe de près le fonctionnement du pouvoir, ce qui laissera des traces dans l'Utopie, où Morton apparaît en personne.

Il étudie deux ans à Oxford, où il apprend le grec, puis son père le rappelle à Londres pour le droit. More fréquente les Inns of Court et devient un juriste réputé. Mais ces années sont aussi celles d'une hésitation : il vit quelque temps près de la chartreuse de Londres, partage la discipline des moines et envisage sérieusement la vie religieuse. Il choisit finalement le mariage et le barreau, sans abandonner les pratiques d'ascèse qu'il gardera en secret toute sa vie.

Humaniste et père de famille

En 1499, il rencontre Érasme, de passage en Angleterre. L'amitié durera jusqu'à la mort et donnera à More sa place dans la république européenne des lettres. Il traduit du grec, écrit des épigrammes latines, commente la Cité de Dieu, entreprend une Histoire de Richard III qu'il n'achèvera pas.

Marié en 1505, veuf en 1511, remarié aussitôt, il élève une maisonnée nombreuse à Chelsea. Il y fait instruire ses filles comme ses fils, ce qui était alors une excentricité remarquée : sa fille aînée, Margaret, lisait le latin et le grec, et Érasme citait la maison More comme preuve que les femmes pouvaient tout apprendre.

L'ascension et l'Utopie

Député dès 1504, sous-shérif de Londres en 1510, More est envoyé en 1515 en mission diplomatique aux Pays-Bas. C'est pendant les temps morts de cette ambassade qu'il rédige le récit de l'île d'Utopie. Le livre paraît en latin à Louvain en 1516, grâce aux soins d'Érasme et du juriste Pierre Gilles.

Il entre ensuite au service d'Henri VIII, est fait chevalier en 1521, préside la Chambre des communes en 1523. À la chute du cardinal Wolsey, en octobre 1529, il devient chancelier d'Angleterre, le premier laïc à occuper cette charge depuis longtemps.

Le refus

La question du divorce du roi décide de sa fin. More s'était tenu à l'écart du dossier ; quand il devient clair que l'Angleterre va rompre avec Rome, il démissionne, en mai 1532, officiellement pour raisons de santé. Il se tait, refuse d'assister au couronnement d'Anne Boleyn, décline toute explication publique.

Le silence ne suffit pas. En 1534, on exige de lui le serment reconnaissant la nouvelle succession et la suprématie du roi sur l'Église. Il refuse de jurer sans jamais dire pourquoi, ce qui le met hors d'atteinte du droit tant qu'on ne le fait pas parler. Emprisonné à la Tour en avril 1534, il y écrit un Dialogue du réconfort dans les tribulations. Jugé le 1er juillet 1535 sur le témoignage contesté d'un fonctionnaire, Richard Rich, il est condamné pour trahison et décapité le 6 juillet. Ses premiers biographes rapportent qu'il se déclara bon serviteur du roi, mais serviteur de Dieu d'abord.

Il est canonisé par l'Église catholique en 1935.

Pensée principale

Un mot qui a fait fortune

More n'a pas écrit de traité de philosophie. Il a inventé un mot, et ce mot a organisé depuis cinq siècles une manière de penser la politique. Utopia est forgé sur le grec : un lieu qui n'est pas, ou qui n'est en aucun lieu. Tous les noms propres du livre fonctionnent de même. La capitale s'appelle Amaurote, la ville obscure, le fleuve qui la traverse Anydrus, le sans-eau, et le voyageur qui raconte tout cela porte un nom qui signifie à peu près le distributeur de balivernes.

Il faut prendre cette plaisanterie au sérieux. Elle avertit le lecteur qu'il n'a pas devant lui un plan de réforme mais une expérience de pensée, et elle protège l'auteur : un chancelier du roi d'Angleterre ne pouvait pas proposer l'abolition de la propriété privée sous son nom propre.

Le livre I : une critique de l'Angleterre réelle

La partie souvent négligée est la plus directe. Dans le livre I, More met en scène une conversation sur l'état du royaume. Le voyageur Hythlodée y développe deux attaques. La première porte sur la peine de mort appliquée aux voleurs : elle est injuste, puisque la vie ne vaut pas de l'argent, et inefficace, puisqu'elle n'a pas fait reculer le vol. La seconde porte sur la cause du vol, l'expropriation des paysans par les enclosures. More décrit des moutons qui dévorent les hommes : les propriétaires clôturent les terres communes pour y élever des bêtes, les laboureurs chassés deviennent mendiants, puis voleurs, puis pendus. L'État crée les criminels qu'il punit.

Le livre I pose aussi la question qui travaillait More personnellement : un homme instruit doit-il entrer au service des princes ? Hythlodée répond non, parce qu'on n'y est écouté que si l'on flatte. Le personnage de More répond qu'il faut tenter d'infléchir, à défaut de convaincre. Vingt ans plus tard, l'auteur paiera de sa tête cette réponse.

Le livre II : l'île

Utopie est une île de cinquante-quatre villes semblables, dont la vie est réglée par quelques principes. La propriété privée n'existe pas : les maisons sont tirées au sort et changent de mains périodiquement, les récoltes sont déposées dans des magasins communs où chacun prend ce qu'il lui faut. Tout le monde travaille, y compris aux champs, six heures par jour, ce qui suffit parce que personne n'est oisif ni employé à des métiers de luxe. Le reste du temps va à l'étude.

L'or et l'argent sont méprisés par institution : on en fait des pots de chambre et des chaînes pour les coupables, afin que l'enfant qui grandit sur l'île apprenne à les voir comme des matières sans prix. Les malades incurables sont encouragés, non contraints, à abréger leurs souffrances. Le divorce est possible. Les religions sont libres, sous deux réserves : il faut admettre une providence et l'immortalité de l'âme, et il est interdit de troubler les autres cultes.

Tout n'est pas aimable. Les Utopiens tiennent des esclaves, recrutés parmi les condamnés et les prisonniers de guerre. Ils mènent leurs guerres par mercenaires et par assassinat des chefs ennemis, qu'ils tiennent pour moins coûteux que les batailles. La surveillance mutuelle est constante, les déplacements sont soumis à autorisation. Le lecteur moderne hésite, et c'est probablement l'effet voulu.

Que vaut l'île ?

L'intention de More fait l'objet d'un débat permanent, traité plus loin dans cette fiche. Un point au moins est clair : Utopie est païenne. Ses habitants ont découvert par la seule raison naturelle une organisation plus juste que celle des royaumes chrétiens. C'est la pointe humaniste du livre, et son reproche le plus dur à l'Europe de 1516.

L'autre More

L'auteur de l'Utopie est aussi celui qui a écrit contre Luther et contre Tyndale des volumes de polémique où le ton n'a plus rien d'ironique, et qui, chancelier, a fait appliquer les lois contre l'hérésie. On a longtemps traité ces deux More comme deux hommes. Ils tiennent ensemble si l'on comprend que, pour lui, la discussion libre vaut tant qu'elle ne menace pas l'unité du corps chrétien. La tolérance utopienne est celle d'une île sans révélation ; l'Angleterre, elle, avait reçu la foi, et la déchirer était pour More un crime contre la communauté. Le raisonnement ne le disculpe pas, il le rend intelligible.

Œuvres majeures

L'Utopie (1516)

De optimo reipublicae statu deque nova insula Utopia, publiée en latin à Louvain. Deux livres : une conversation critique sur l'Angleterre d'Henri VIII, puis la description de l'île. Le texte circule aussitôt dans toute l'Europe savante, avec des éditions successives enrichies de lettres liminaires des amis humanistes de More. C'est le seul de ses ouvrages qui soit entré dans le patrimoine commun, et il a donné son nom à un genre littéraire comme à une catégorie politique.

L'Histoire du roi Richard III (vers 1513-1518)

Un récit inachevé, laissé en deux versions, latine et anglaise. More y peint un tyran que son infirmité physique redouble intérieurement. L'ouvrage compte parmi les premiers textes de prose historique anglaise de qualité littéraire et il a nourri, par l'intermédiaire des chroniqueurs du siècle, le portrait shakespearien. Les historiens contemporains y voient davantage une pièce de propagande Tudor qu'un document, ce qui ne diminue pas son intérêt comme analyse du pouvoir sans limite.

Dialogue sur les hérésies (1529)

Écrit en anglais à la demande de l'évêque de Londres, ce dialogue défend l'autorité de l'Église contre la doctrine du salut par la seule foi et contre la traduction de la Bible par Tyndale. More y justifie notamment la répression de l'hérésie. Le texte est indispensable à qui veut comprendre l'homme et non seulement l'auteur de l'Utopie, et il a longtemps été écarté des éditions courantes pour cette raison même.

Dialogue du réconfort dans les tribulations (1534)

Composé à la Tour de Londres, dans l'attente du procès. Deux Hongrois, l'oncle et le neveu, s'entretiennent de la manière de tenir sous la menace d'une invasion turque. La transposition est transparente. More y traite de la peur, du martyre, de la tentation de céder, et il le fait sans pathos, avec des exemples quotidiens et de l'humour. Beaucoup de lecteurs le tiennent pour son plus beau livre.

Les Epigrammata et les lettres

La poésie latine de More et son abondante correspondance, en particulier avec Érasme et avec sa fille Margaret, complètent le portrait. Les lettres de la Tour, écrites au charbon quand on lui retira l'encre, constituent un document rare sur la manière dont un homme prépare sa mort en tâchant de n'y entraîner personne.

Postérité et influence

Un genre littéraire

Le premier héritage de More est formel. En imaginant un voyageur qui rapporte d'une île inconnue l'image inversée de son propre pays, il a créé un dispositif que la philosophie politique n'a plus cessé d'employer. La Cité du Soleil de Campanella, la Nouvelle Atlantide de Bacon, les récits de voyage philosophiques du XVIIIe siècle, puis les utopies socialistes du XIXe en descendent directement. Les contre-utopies du XXe siècle, d'Orwell à Huxley, retournent le dispositif sans en changer la mécanique.

Un ancêtre revendiqué par le socialisme

À partir du XIXe siècle, les mouvements socialistes font de More un précurseur. Karl Kautsky lui consacre en 1888 un livre qui le présente comme le premier théoricien du communisme moderne. La lecture a du mérite : l'abolition de la propriété privée, l'organisation collective du travail et la critique des enclosures sont bien dans le texte. Elle a aussi ses limites, puisqu'elle laisse de côté la religion, l'esclavage utopien et le fait que More ait vécu et soit mort en défenseur de l'ordre ecclésiastique.

Le débat a été relancé au XXe siècle par les historiens qui replacent l'Utopie dans l'humanisme chrétien plutôt que dans la préhistoire du marxisme. Les deux lectures continuent de coexister, et l'on peut soutenir que cette ambivalence est la raison même de la survie du livre.

Un saint et un patron

L'Église catholique a béatifié More en 1886 et l'a canonisé en 1935, avec son ami John Fisher. En 2000, Jean-Paul II l'a déclaré patron des responsables politiques. Cette consécration a sa logique : More est le cas d'école de l'homme d'État qui refuse de faire céder sa conscience devant l'autorité qu'il sert loyalement par ailleurs.

La figure dépasse d'ailleurs le cadre confessionnel. La pièce de Robert Bolt, Un homme pour l'éternité, créée en 1960 et portée à l'écran, a fait de More une référence laïque de la résistance de conscience. L'Église d'Angleterre, de son côté, le commémore conjointement avec Fisher.

Dans la discussion contemporaine

Trois questions soulevées par More restent ouvertes. Celle du conseiller : jusqu'où peut-on servir un pouvoir dont on désapprouve la direction, et à quel moment la fidélité devient-elle complicité ? Celle de la propriété : le livre I décrit une dépossession légale qui fabrique de la misère, mécanisme que l'on retrouve dans bien des analyses contemporaines des communs. Celle de l'objection de conscience, enfin, dont More a fourni la forme juridique la plus pure, puisqu'il a tenté de se défendre par le silence.

Son nom circule aussi dans les débats sur le temps de travail, dont il est l'un des premiers à avoir soutenu qu'il pouvait être massivement réduit sans appauvrir la société, à condition de supprimer l'oisiveté des uns et les métiers inutiles des autres.

Controverses et débats

L'Utopie est-elle un programme ou une ironie ?

C'est la question centrale, et elle n'est pas tranchée. Pour une première lecture, More décrit la cité qu'il voudrait et la fiction n'est qu'une prudence. Pour une seconde, l'ironie est partout, à commencer par les noms propres, et le livre est un exercice d'école au sens humaniste : on soutient une thèse pour en éprouver la force, sans l'épouser. Une troisième position, défendue notamment par Quentin Skinner, insiste sur les conventions du genre : l'Utopie est une pièce de rhétorique délibérative, où le personnage de More et celui d'Hythlodée portent deux positions dont aucune n'est le dernier mot de l'auteur.

L'indice le plus souvent invoqué par les sceptiques est le dernier paragraphe, où le personnage de More déclare approuver beaucoup de choses chez les Utopiens tout en jugeant leur communauté des biens absurde. On peut y lire une réserve sincère ou une couverture. Le texte ne permet pas de choisir, et il est probable qu'il ait été construit pour cela.

More et la répression de l'hérésie

Le point le plus embarrassant de sa biographie. Comme chancelier, More a participé à l'application des lois contre l'hérésie, et des condamnés ont été brûlés pendant ses trois années de charge. Ses écrits de controverse justifient ces peines dans les termes de son époque, et avec une violence verbale qui surprend chez l'auteur de l'Utopie.

Les appréciations divergent nettement. Richard Marius a fait de cette face sombre le centre de son portrait, y voyant un fanatisme que la canonisation masque. Peter Ackroyd et d'autres biographes replacent ces actes dans le droit commun de l'Europe de 1530, où aucun camp ne pratiquait la tolérance. Le désaccord porte moins sur les faits que sur le poids qu'il convient de leur donner, et sur la légitimité de juger un homme du XVIe siècle par les critères du nôtre.

Le procès a-t-il été régulier ?

More a été condamné sur le témoignage de Richard Rich, qui rapportait une conversation privée dans laquelle le prisonnier aurait nié la compétence du Parlement en matière spirituelle. More a contesté ce témoignage devant la cour. Les historiens du droit discutent encore de sa valeur, certains tenant le procès pour une parodie, d'autres observant que la stratégie du silence était devenue intenable dès lors que la loi punissait le refus de jurer.

Une sainteté politique ?

Faire de More le patron des hommes politiques a été contesté, de deux côtés opposés : par ceux qui lui reprochent la répression des protestants, par ceux qui jugent qu'un martyr confessionnel est un modèle encombrant dans des sociétés plurielles. La défense habituelle consiste à distinguer le motif de son refus, qui était religieux, et sa forme, qui est celle de la primauté de la conscience sur l'ordre reçu.

Pour aller plus loin

Lire More

Commencez par l'Utopie, en lisant le livre I. On le saute souvent pour aller à l'île, et c'est une erreur : la description d'Utopie ne prend son sens que comme réponse aux maux décrits dans la conversation initiale. Les éditions françaises courantes sont nombreuses ; privilégiez-en une qui conserve les lettres liminaires des humanistes, car elles font partie du dispositif et donnent le ton.

Le Dialogue du réconfort dans les tribulations est le second texte à lire, pour une raison simple : il a été écrit en prison par un homme qui savait ce qui l'attendait, et il ne cherche pas à émouvoir.

Pour situer l'œuvre

La correspondance d'Érasme est la meilleure entrée dans le milieu de More. L'Éloge de la folie, composé chez lui et jouant sur son nom, éclaire par contraste le genre de plaisanterie sérieuse qu'ils pratiquaient ensemble.

Parmi les biographies, celle de Peter Ackroyd restitue le Londres de More, celle de Richard Marius en donne la version la plus critique, et les travaux de Brendan Bradshaw et de Dominic Baker-Smith portent sur l'interprétation de l'Utopie. Les analyses de Quentin Skinner sur la rhétorique humaniste fournissent l'outillage le plus utile pour comprendre pourquoi le livre refuse de conclure.

Pour prolonger

Trois directions. La série des utopies, en lisant More, Campanella puis Bacon à la suite : les trois cités idéales ne reposent pas sur les mêmes principes, et la comparaison est instructive. L'histoire de la propriété et des communs, où la critique des enclosures ouvre une discussion qui court jusqu'aux travaux contemporains. Enfin la question de l'objection de conscience, à confronter aux réflexions de Thoreau sur la désobéissance civile ou à celles d'Hannah Arendt sur la responsabilité personnelle sous un régime injuste.

Un avertissement de lecture

L'Utopie est un texte piégé. Il se lit vite et se comprend lentement. Si une interprétation vous paraît évidente, c'est généralement le signe qu'on a laissé tomber la moitié du livre.

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