Étienne de La Boétie

1er novembre 1530 - 18 août 1563 🇫🇷 française 15 min de lecture

Magistrat bordelais mort à trente-deux ans, Étienne de La Boétie laisse un texte bref qui déplace la question du pouvoir : la tyrannie ne tient pas par la force, mais par le consentement de ceux qui la subissent.

Biographie

Étienne de La Boétie naît le 1er novembre 1530 à Sarlat, en Périgord, dans une famille de robe. Son père est lieutenant du sénéchal du Périgord, sa mère appartient au même milieu d'officiers royaux. Orphelin de bonne heure, l'enfant est recueilli par son oncle paternel, curé de Bouilhonnas, qui lui donne une éducation humaniste complète : le latin, le grec, Plutarque et Xénophon, qu'il traduira plus tard en français.

Formation

Il part étudier le droit civil à l'université d'Orléans, alors l'une des meilleures facultés du royaume dans cette discipline, et y obtient sa licence en 1553. Le roi lui accorde aussitôt une dispense d'âge : à vingt-trois ans, il entre comme conseiller au parlement de Bordeaux, une charge que les règlements réservaient aux juristes de vingt-cinq ans accomplis. Il épouse peu après Marguerite de Carle, veuve apparentée au milieu parlementaire bordelais.

Le magistrat

Pendant dix ans, La Boétie exerce un métier de juge et de négociateur dans une Guyenne traversée par les premiers troubles religieux. Le parlement lui confie des missions en Agenais, où il doit faire appliquer l'édit de janvier 1562, qui accorde aux réformés une liberté de culte limitée. Il en tire un Mémoire sur l'édit de janvier, resté inédit jusqu'au XXe siècle, où il plaide pour la paix civile et pour le rétablissement de l'unité religieuse du royaume, sans sympathie particulière pour la Réforme. Le magistrat y apparaît soucieux d'ordre et de concorde, assez loin de l'image du rebelle que la postérité lui a prêtée. Cet écart entre l'œuvre de jeunesse et l'homme de robe est l'un des problèmes que ses lecteurs n'ont jamais tout à fait résolus.

C'est au parlement que se nouent, vers 1558, les liens avec Michel de Montaigne, de trois ans son cadet. Montaigne racontera que leur amitié est née de la lecture du Discours de la servitude volontaire, qui circulait alors en manuscrit, et il lui consacrera le chapitre De l'amitié des Essais. Peu d'amitiés philosophiques sont aussi célèbres, et aucune n'est connue par un seul des deux témoins à ce point.

La mort

En août 1563, en déplacement vers le Médoc, La Boétie est pris d'une maladie violente que les sources ne permettent pas d'identifier avec certitude, la dysenterie et la peste étant les deux hypothèses avancées. Il meurt le 18 août, à Germignan, dans la maison d'un parent de Montaigne, après plusieurs jours d'agonie lucide. Il a trente-deux ans. Montaigne, à son chevet, en a fait le récit dans une longue lettre à son père, qui est aussi une leçon de mort apprise des stoïciens.

La Boétie légua à son ami sa bibliothèque et ses papiers. Vous ne liriez probablement pas le Discours sans ce legs : c'est Montaigne qui publia en 1571 les traductions et les vers de son ami, et c'est son silence prudent sur le Discours, devenu entre-temps un brûlot entre les mains des polémistes, qui en fit malgré lui une œuvre à part.

Pensée principale

Une question plutôt qu'une doctrine

Le Discours de la servitude volontaire ne construit pas de système. Il pose une question et refuse de la lâcher : comment se fait-il qu'un seul homme, qui n'a que les forces qu'on lui prête, tienne des millions d'hommes sous lui ? La Boétie écarte d'emblée la réponse par la contrainte. Un tyran n'a ni plus de bras ni plus d'yeux qu'un autre ; s'il domine, c'est que la puissance qu'il exerce lui vient de ceux-là même qu'il écrase. « Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres », écrit-il. La formule a l'air d'une facilité ; elle est le cœur de l'argument.

Le consentement, ressort du pouvoir

L'expression qui donne son titre au texte est volontairement paradoxale. Servir n'est pas, d'ordinaire, quelque chose que l'on veut. La Boétie soutient pourtant que l'obéissance de masse comporte une part d'adhésion, qui n'est ni un choix clair ni une pure soumission, mais un mélange d'habitude, de peur, d'espérance et d'intérêt. Le pouvoir du tyran est fait de ce que chacun lui apporte : les impôts qu'on paie, les armes qu'on porte pour lui, les enfants qu'on lui livre comme soldats. Il n'a rien qui ne vienne de ses sujets. Retirer cet apport ne demande aucune force ; il suffit de cesser.

Ce déplacement est considérable. Les théories politiques du temps cherchaient à savoir qui a le droit de commander et dans quelles limites. La Boétie demande pourquoi on obéit. Il passe du droit du souverain à la psychologie et à la sociologie de la sujétion, et c'est à ce titre que son texte est resté lisible bien après la disparition des monarchies qu'il visait.

La chaîne des complicités

Le Discours décrit ensuite comment ce consentement se distribue. Le tyran ne gouverne pas seul : il a cinq ou six familiers qui tiennent de lui leur crédit, chacun de ceux-là en a quelques centaines au-dessous de lui, et ainsi de suite jusqu'aux derniers échelons. Chaque étage opprime l'étage inférieur et se paie de ce qu'il lui arrache. La domination n'est donc pas un rapport entre un homme et une masse, mais un réseau d'intérêts où presque chacun trouve son compte à servir. C'est pourquoi elle est si difficile à défaire : il ne s'agit pas de renverser un homme, mais de dénouer une chaîne dont on tient soi-même un maillon.

Les trois tyrannies et l'art de faire oublier

La Boétie distingue trois voies d'accès au pouvoir absolu : l'élection, les armes et l'héritage. La dernière lui paraît la plus redoutable, parce qu'elle s'appuie sur la coutume. Celui qui naît dans la servitude ne regrette rien, puisqu'il n'a rien connu d'autre : la coutume, dit-il, fait plus que la nature. D'où l'attention que le texte porte aux moyens du prestige et du divertissement, les jeux, les théâtres, les fêtes, les distributions de vivres, les titres, les reliques et les mises en scène du sacré, tout ce qui occupe les esprits et pare le pouvoir d'un éclat qui le fait paraître naturel. Il y a là une analyse des conditions symboliques de l'obéissance que les lecteurs du XXe siècle ont trouvée étonnamment actuelle.

Nature, liberté, amitié

L'argument suppose une thèse sur la nature humaine : les hommes sont nés libres et compagnons, et la servitude est une dénaturation. La Boétie n'en fait pas la démonstration, il l'affirme avec les ressources de la rhétorique humaniste, exemples antiques à l'appui. Le contraire de la tyrannie n'est pas tant la bonne loi que l'amitié entre égaux, qui n'existe que là où personne ne doit son rang à un autre. On comprend que Montaigne ait pu lire ce texte et y reconnaître ce qui les liait.

Un remède par soustraction

Le remède qu'indique La Boétie n'est ni le tyrannicide ni l'insurrection : c'est la soustraction. Ne plus servir, retirer sa main, ne plus rien apporter. Rien n'est demandé qu'une résolution partagée, et c'est précisément ce qui rend la chose à la fois évidente en théorie et presque impossible en pratique, puisqu'il faudrait que beaucoup se décident ensemble. Vous reconnaîtrez dans cette idée l'ancêtre des théories de la désobéissance civile et de la résistance non violente, qui ont fait du Discours un de leurs textes de référence, parfois au prix de quelques libertés avec les intentions de son auteur.

Œuvres majeures

Discours de la servitude volontaire

Rédigé dans la jeunesse de son auteur, probablement entre 1548 et 1553, le Discours est resté manuscrit de son vivant. Une trentaine de pages suffisent à y poser la question du consentement à la domination, à décrire la chaîne des complicités qui soutient le tyran et à proposer un remède par le retrait de l'obéissance. Le texte est aussi connu sous le titre Contr'un, que lui donnèrent certains de ses premiers éditeurs. C'est de très loin l'œuvre qui vaut à La Boétie sa place en philosophie politique.

Mémoire sur l'édit de janvier 1562

Écrit dans l'exercice de ses fonctions, ce mémoire discute l'application en Guyenne de l'édit qui accordait aux réformés une liberté de culte limitée. La Boétie y recommande la fermeté administrative, la réforme des abus du clergé et le rétablissement de l'unité religieuse, qu'il tient pour la condition de la paix civile. Resté inédit jusqu'au XXe siècle, ce texte a changé la perception de son auteur : il montre un officier royal modéré, soucieux d'ordre, et complique sérieusement toute lecture qui ferait du Discours un programme politique personnel.

Les traductions de Plutarque et de Xénophon

La Boétie a traduit l'Économique de Xénophon ainsi que des opuscules de Plutarque, parmi lesquels les Règles de mariage et la Lettre de consolation à sa femme. Montaigne les fit publier en 1571, avec une série de dédicaces. Ces travaux donnent la mesure de sa formation hellénique et nourrissent sa réflexion morale : la consolation, la conduite de la maison, les mœurs des peuples. Ils rappellent aussi que le Discours sort d'un atelier humaniste, où l'on pense avec les Anciens.

Vers français et vers latins

La Boétie a laissé des sonnets et des pièces en latin, publiés par Montaigne dans le même volume de 1571. Vingt-neuf sonnets furent d'abord insérés par Montaigne au chapitre XXIX du premier livre des Essais, à la place qu'il destinait au Discours, avant d'être retirés dans une édition ultérieure. Leur intérêt est d'abord littéraire et biographique, mais ils font partie du dossier que tout lecteur du Discours finit par consulter, puisque c'est par eux que Montaigne a voulu d'abord faire connaître son ami.

Postérité et influence

Une publication contre le gré de ses amis

La fortune du Discours commence après la mort de son auteur, et contre les intentions de celui qui en gardait le manuscrit. Dans les années 1570, en pleine guerre civile, des polémistes protestants hostiles à la couronne en impriment d'abord des extraits, puis le texte complet, dans des recueils de combat. Le Discours entre ainsi dans la littérature des monarchomaques, ces auteurs qui soutenaient le droit de résister au prince injuste, alors que rien n'indique que La Boétie ait partagé leurs positions confessionnelles.

Montaigne, qui avait d'abord voulu placer le texte au centre du premier livre des Essais, renonce alors à l'y faire figurer et explique que son ami l'avait écrit en manière d'exercice, sans intention de le publier. Ce retrait prudent a eu un effet imprévu : il a donné au Discours un statut de texte à part, séparé de l'œuvre qui l'abritait, et donc une vie propre.

Les réveils du XIXe et du XXe siècle

Le Discours réapparaît à chaque crise de légitimité. Lamennais en donne au XIXe siècle une édition qui le remet en circulation dans les milieux républicains et sociaux. Les traditions anarchistes et antimilitaristes s'en emparent ensuite, parce qu'un texte qui fait reposer la domination sur la coopération des dominés fournit un argument direct en faveur du refus de concourir : grève, désertion, non-paiement, non-obéissance. Les théoriciens de l'action non violente y ont vu, au XXe siècle, l'un des premiers énoncés du principe selon lequel un pouvoir privé de coopération s'effondre de lui-même.

La relecture philosophique des années 1970

Le moment décisif de cette réception est l'édition française de 1976 chez Payot, qui réunit autour du texte plusieurs essais devenus eux-mêmes classiques. Pierre Clastres, anthropologue du politique, y interroge l'apparition de la domination comme un malencontre, un accident de l'histoire plutôt qu'une nécessité. Claude Lefort y lit une méditation sur le Nom d'Un, c'est-à-dire sur le besoin d'unité qui fait désirer un maître. Miguel Abensour et Marcel Gauchet y examinent le destin politique de la notion de servitude. Le Discours cesse à ce moment d'être un curiosum de la Renaissance pour devenir une pièce de la réflexion contemporaine sur le pouvoir, à côté des travaux de Michel Foucault sur les formes diffuses de l'assujettissement.

Aujourd'hui

La notion de servitude volontaire a quitté la philosophie politique stricte pour servir, parfois à tort et à travers, à décrire l'adhésion aux normes de l'entreprise, la consommation, ou l'attachement aux objets techniques. L'usage est si large qu'il faut y regarder de près : La Boétie parlait d'un consentement à un pouvoir politique identifiable, et non de toute forme d'habitude. Mais la question qu'il a posée reste celle que l'on pose dès qu'on cesse de croire que l'obéissance s'explique par la peur seule.

Controverses et débats

Quand le Discours a-t-il été écrit ?

Montaigne affirme que son ami l'a composé dans sa première jeunesse, en manière d'exercice. Les éditeurs hésitent entre deux hypothèses : une rédaction vers 1548, sous l'impression de la révolte de la gabelle en Guyenne et de la répression très dure qui la suivit, et une rédaction un peu plus tardive, vers 1552 ou 1553, dans le contexte des études de droit à Orléans. La première donne au texte un ancrage politique immédiat, la seconde en fait d'abord un exercice d'école. Aucune des deux ne s'impose, et la datation commande en partie l'interprétation.

Un texte de La Boétie ?

Au début du XXe siècle, Arthur Armaingaud a soutenu que le véritable auteur du Discours était Montaigne lui-même, qui l'aurait attribué à son ami mort pour s'en protéger. L'hypothèse, longuement défendue, n'a pas convaincu : le témoignage de Montaigne, la circulation manuscrite attestée et les habitudes d'écriture ne la soutiennent pas. Elle a néanmoins eu le mérite d'obliger les lecteurs à mesurer combien notre connaissance du texte dépend d'un seul témoin.

Manifeste ou déclamation ?

La discussion la plus vive porte sur le genre du texte. Est-ce un pamphlet politique, un appel à ne plus obéir, ou une déclamation rhétorique à la manière des exercices humanistes, où l'on soutient une thèse forte pour l'éprouver ? Le Mémoire sur l'édit de janvier, où le même homme recommande l'ordre et l'unité religieuse, donne du poids à la seconde lecture. D'autres répondent que la force d'un texte ne se mesure pas aux intentions de son auteur et que l'argument, une fois formulé, vaut par lui-même.

Un précurseur, de quoi ?

On a fait de La Boétie l'ancêtre de l'anarchisme, de la désobéissance civile, de la critique de l'idéologie. Ces généalogies éclairent mais datent mal : La Boétie ne conteste pas la légitimité de toute autorité, il décrit le passage de l'autorité à la tyrannie et s'adresse à des lecteurs qui n'imaginaient pas d'ordre politique sans prince. Les commentateurs rappellent que l'attribuer à un camp moderne, quel qu'il soit, revient à lui prêter des questions qui ne sont pas les siennes.

Pour aller plus loin

Commencer par le texte

Le Discours de la servitude volontaire se lit en une heure et se relit longtemps. Il est libre de droits et disponible intégralement en ligne, notamment sur Wikisource. Lisez-le d'abord sans appareil critique : sa force tient à son mouvement rhétorique, que les commentaires ont tendance à découper. Vous pourrez ensuite revenir sur les passages consacrés à la chaîne des complicités et aux moyens du divertissement, qui sont les plus discutés.

Le dossier critique

L'édition française la plus utile reste celle qui réunit, autour du texte, les essais de Pierre Clastres, de Claude Lefort, de Miguel Abensour et de Marcel Gauchet publiés chez Payot en 1976. Chacun ouvre une voie différente : l'anthropologie du pouvoir, la question de l'unité désirée, l'histoire politique de la notion de servitude. C'est le meilleur point d'entrée pour comprendre pourquoi ce texte est redevenu contemporain.

Les deux autres La Boétie

Le Mémoire sur l'édit de janvier 1562 mérite le détour, parce qu'il oblige à nuancer. Les traductions de Plutarque et de Xénophon, publiées par Montaigne en 1571, situent La Boétie dans son atelier humaniste et éclairent son rapport aux exemples antiques.

Lectures d'accompagnement

Le chapitre De l'amitié des Essais de Michel de Montaigne se lit comme le pendant affectif du Discours : là où l'un décrit le lien de servitude, l'autre décrit le lien entre égaux. Pour mesurer le contraste avec la pensée politique du temps, Le Prince de Machiavel fournit l'autre perspective, celle de qui se demande comment le pouvoir se conserve et non pourquoi on le supporte. Enfin, les travaux de Michel Foucault sur l'assujettissement prolongent, dans un vocabulaire tout autre, l'interrogation ouverte ici.

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