Gorgias de Léontinoi

vers 485 av. J.-C. - vers 380 av. J.-C. 🇬🇷 grecque 13 min de lecture

Difficulté : 4/5

Orateur sicilien venu en ambassade à Athènes, Gorgias fit du discours une puissance capable d'agir sur les âmes, et soutint dans un traité célèbre que rien n'est, que rien n'est connaissable et que rien n'est communicable.

Biographie

Gorgias naît vers 485 avant notre ère à Léontinoi, cité grecque de Sicile orientale, dans une région où la parole publique avait déjà une histoire : c'est en Sicile, selon la tradition, que naquit l'enseignement méthodique de l'art oratoire. Sa longévité est l'un des rares traits que toutes les sources s'accordent à souligner ; elles lui prêtent plus d'un siècle de vie, ce qui est peut-être exagéré mais suppose au minimum une très grande vieillesse.

L'ambassade de 427

L'épisode le mieux attesté de sa vie est une mission diplomatique. En 427 avant notre ère, Léontinoi, menacée par Syracuse, envoie une ambassade à Athènes pour obtenir du secours, et Gorgias la conduit. Il parle devant l'assemblée athénienne. Les sources anciennes rapportent l'effet produit : une manière de parler inconnue, faite de phrases balancées, de symétries sonores et d'oppositions serrées, qui laissa l'auditoire saisi. L'alliance fut obtenue.

Cet événement change sa carrière. Gorgias découvre qu'Athènes est le marché de son art et il y revient enseigner. Il ne se fixe pourtant nulle part durablement : comme les autres sophistes, il circule entre les cités, prononce des discours d'apparat lors des grands rassemblements religieux et forme des élèves contre paiement.

Un enseignement recherché

La tradition lui attribue une clientèle brillante. Isocrate, qui fonda plus tard à Athènes une école rivale de celle de Platon, aurait été son élève ; l'information est ancienne et généralement admise, sans être démontrable. Ce que l'on peut dire sans risque, c'est que la manière de Gorgias fit école : l'usage réglé des antithèses et des membres de phrase de longueur égale devint un style reconnaissable, que les Grecs nommaient d'après lui et que les orateurs du siècle suivant pratiquèrent avec plus de mesure.

À la différence de Protagoras, Gorgias refusait, dit-on, d'enseigner la vertu. Il se présentait comme professeur de discours, non de morale. La distinction n'est pas anodine : elle laisse ouverte la question de savoir à quoi servira la compétence acquise, et c'est précisément sur ce point que Platon l'attaquera.

La fin

Gorgias aurait passé ses dernières années en Thessalie, où il mourut vers 380 avant notre ère. Une anecdote, rapportée tardivement, le montre expliquant sa longévité par le fait de n'avoir jamais rien fait pour le plaisir d'autrui. Comme souvent, l'anecdote en dit plus sur l'image que la postérité se faisait du personnage que sur l'homme lui-même.

Pensée principale

Gorgias n'a pas laissé de système, et il est douteux qu'il ait voulu en construire un. Ses textes conservés sont des démonstrations : chacun montre ce que le discours peut faire. Trois motifs les traversent.

Le discours comme puissance

L'Éloge d'Hélène est l'exposé le plus clair de sa position. Gorgias y entreprend de disculper Hélène de Troie, dont la faute était pour les Grecs un lieu commun, en examinant les causes possibles de son départ : la volonté des dieux, la contrainte physique, la persuasion par la parole, l'amour. Dans chaque cas, dit-il, elle a subi plus qu'elle n'a agi.

Le cœur du texte est la troisième hypothèse. Le discours y est présenté comme un grand souverain, qui accomplit les œuvres les plus divines avec le plus petit et le plus invisible des corps. Il agit sur l'âme comme les remèdes agissent sur le corps : certains chassent une humeur, d'autres en apportent une, certains guérissent et d'autres tuent. La comparaison est décisive, car elle fait de la parole un agent physique plutôt qu'un simple véhicule d'idées. Si le discours contraint l'âme comme la force contraint le corps, alors celui qui a cédé à un discours est une victime, et non un coupable.

On mesure la portée de l'argument : il touche la responsabilité, le consentement et la nature même de la persuasion. Il touche aussi Gorgias lui-même, qui enseigne l'usage de cette puissance.

Nier l'être en trois temps

Le Traité du non-être pousse l'argumentation à sa limite. Il soutient successivement que rien n'est, que si quelque chose était il serait inconnaissable, et que s'il était connaissable il ne pourrait être communiqué à autrui. Chaque étape procède par dilemmes : l'être serait engendré ou inengendré, un ou multiple, et chaque branche est déclarée intenable.

La troisième thèse est la plus intéressante pour la philosophie du langage. Elle repose sur une remarque simple : le moyen par lequel nous communiquons est la parole, et la parole n'est ni la couleur que voit l'œil ni le son que perçoit l'oreille. Ce que je transmets, c'est du discours, jamais la chose. Deux personnes ne peuvent donc jamais s'assurer qu'elles ont la même pensée.

Faut-il y lire une doctrine ? Les commentateurs sont partagés. Le traité peut être un nihilisme argumenté, une réfutation en règle de l'ontologie éléatique retournée contre elle-même par ses propres méthodes, ou un exercice de virtuosité destiné à montrer que le discours peut établir n'importe quelle conclusion, y compris celle-là.

Tromperie et moment opportun

Un fragment transmis par Plutarque prête à Gorgias une remarque sur la tragédie : elle opère une tromperie où celui qui trompe est plus juste que celui qui ne trompe pas, et celui qui est trompé plus avisé que celui qui ne l'est pas. L'idée est que le spectateur consent à l'illusion et y gagne quelque chose. C'est l'une des premières réflexions grecques sur la fiction comme telle.

La tradition lui attribue enfin l'attention au moment opportun : un discours ne vaut pas en lui-même mais par son ajustement à la situation, à l'auditoire, à l'instant. Contre l'idée d'une vérité valable partout et toujours, cela installe au centre de l'art oratoire une exigence de circonstance que la rhétorique postérieure n'abandonnera plus.

Œuvres majeures

Deux discours de Gorgias nous sont parvenus entiers, ou presque, et c'est une chance rare pour un auteur du cinquième siècle avant notre ère. Le reste est en fragments ou connu par des résumés.

Éloge d'Hélène

Un discours d'apparat d'une dizaine de pages, conservé. Gorgias y défend Hélène de Troie en examinant tour à tour les causes qui peuvent expliquer son départ, et il consacre le développement central à la puissance du discours. Le texte se clôt en se présentant lui-même comme un jeu, ce qui n'a cessé d'intriguer les lecteurs : faut-il en rabattre la portée philosophique ou y voir une prudence d'auteur ? C'est le texte par lequel il faut commencer.

Traité du non-être

Perdu, mais résumé par deux sources indépendantes : un traité attribué à l'école d'Aristote et un exposé de Sextus Empiricus, auteur sceptique. Les deux résumés diffèrent dans le détail de l'argumentation, ce qui complique la reconstitution. Le texte soutenait les trois thèses de la non-existence, de l'inconnaissabilité et de l'incommunicabilité.

Défense de Palamède

Conservée. Gorgias y fait plaider un héros de la guerre de Troie accusé de trahison par Ulysse. L'exercice est un modèle de plaidoirie judiciaire : réfutation des motifs, examen de la vraisemblance matérielle, appel au caractère de l'accusé. Le discours intéresse aussi la théorie de la preuve, car Palamède y montre qu'aucun témoignage ne peut établir ce dont on l'accuse.

Oraison funèbre

Fragments seulement, cités par des auteurs tardifs. Le genre était à Athènes une institution civique. Gorgias, étranger, s'y est essayé, et les morceaux conservés donnent une idée de son style le plus travaillé.

Discours d'apparat perdus

Les sources mentionnent des discours prononcés lors des grands rassemblements panhelléniques, notamment un appel à la concorde entre les cités grecques. Il n'en reste que des indications. Ces textes rappellent que le sophiste était aussi une figure publique, intervenant sur les affaires communes.

Postérité et influence

L'influence de Gorgias s'est exercée sur deux terrains qui ont fini par se séparer : la formation des orateurs et la réflexion sur le langage.

La rhétorique comme discipline

Son style eut d'abord une postérité immédiate et massive. Les figures de symétrie qu'il avait systématisées entrèrent dans l'outillage des orateurs attiques, qui les employèrent avec plus de sobriété. Isocrate, que la tradition compte parmi ses élèves, fonda une école où la maîtrise de la parole devenait le cœur de l'éducation générale, et cette conception, transmise à Rome par les maîtres de rhétorique, a structuré l'enseignement européen jusqu'au dix-neuvième siècle.

La condamnation platonicienne

Cette réussite pédagogique a eu un contrepoids redoutable. Dans le dialogue qui porte son nom, Platon soutient que la rhétorique n'est pas un art mais une routine flatteuse, qui produit la conviction sans le savoir, comme la cuisine produit le plaisir sans la santé. La charge est d'autant plus efficace qu'elle vise moins Gorgias lui-même, présenté avec courtoisie, que ses héritiers, dont Calliclès tire les conséquences politiques les plus dures.

Aristote a corrigé ce verdict en accordant à la rhétorique le statut d'une technique légitime, voisine de la dialectique. Il n'en juge pas moins le style de Gorgias excessif. Entre la condamnation morale et la reconnaissance technique, la rhétorique occidentale a longtemps oscillé.

Un précurseur reconnu tardivement

Le Traité du non-être n'a intéressé personne pendant des siècles, sinon comme curiosité. Il en va autrement depuis que la philosophie s'est tournée vers le langage. La thèse de l'incommunicabilité, qui distingue ce qui est dit de ce dont on parle, anticipe des problèmes que traiteront les réflexions modernes sur la signification et la traduction. Plusieurs lecteurs du vingtième siècle, en particulier dans la mouvance de la déconstruction et dans les travaux qui ont revalorisé la sophistique, ont vu en Gorgias moins un imposteur qu'un penseur du caractère irréductible du discours.

Une question toujours ouverte

La question que Gorgias a posée reste posée. Si la parole agit sur les âmes avec la force d'un remède, à quelles conditions un consentement obtenu par le discours est-il libre ? Les débats contemporains sur la publicité, la propagande et la manipulation de l'information reprennent, sans toujours le savoir, l'argument de l'Éloge d'Hélène.

Controverses et débats

Gorgias est un cas difficile : nous avons de lui des textes entiers, mais nous ignorons ce qu'il pensait.

Philosophe ou virtuose ?

Le désaccord de fond porte sur le statut de ses discours. Une lecture ancienne, remontant à Platon, n'y voit que des exercices d'éclat sans contenu doctrinal : Gorgias serait un professionnel de la parole, non un penseur. Une lecture plus récente répond que le refus de la thèse est lui-même une position, et que l'Éloge d'Hélène comme le Traité du non-être défendent avec constance une même idée, celle de l'autonomie du discours par rapport à toute réalité qu'il prétendrait représenter.

La difficulté est aggravée par la clausule de l'Éloge, où Gorgias qualifie son propre texte de jeu. Faut-il la prendre au sérieux ? Ceux qui répondent oui en tirent que l'ironie est la clé de tout ; ceux qui répondent non y voient une formule de modestie conventionnelle.

Que disait exactement le Traité du non-être ?

Les deux résumés antiques dont nous disposons ne concordent pas. Celui de Sextus Empiricus est plus ordonné, celui du traité attribué à l'école d'Aristote plus proche, selon certains philologues, de l'argumentation originale. Reconstituer le texte oblige à choisir, et le choix décide du sens.

Contre qui l'argument est-il dirigé ?

Beaucoup d'interprètes y voient une réfutation de l'ontologie éléatique, menée avec les armes de l'adversaire : si l'on admet la méthode qui conclut de l'impossibilité du non-être à l'unité de l'être, on peut tout aussi bien conclure que rien n'est. Dans cette lecture, Gorgias ne soutient pas le nihilisme, il montre où mène une certaine manière de raisonner. D'autres refusent ce sauvetage et le prennent au mot.

Une morale du discours ?

Enfin, on débat de savoir si la position de Gorgias est moralement neutre. Dire que la parole contraint l'âme peut servir à excuser les victimes, ce que fait l'Éloge d'Hélène, ou à justifier ceux qui manipulent. Gorgias ne tranche pas, et ce silence est précisément ce que Platon lui reproche.

Pour aller plus loin

Les textes, d'abord

**L'Éloge d'Hélène.** Une dizaine de pages, disponibles en traduction française dans les recueils de textes sophistiques. C'est le seul texte grec de cette époque qui expose une théorie du discours en acte, et il se lit d'une traite.

**La Défense de Palamède.** Même longueur, même accessibilité. À lire juste après, pour voir le même art appliqué à une situation judiciaire concrète.

**Platon, Gorgias.** L'accusation, par la plume la plus redoutable de l'Antiquité. Le dialogue vaut d'être lu en entier : la conversation avec Gorgias n'occupe que le premier tiers, et c'est dans l'affrontement avec Calliclès que l'enjeu politique apparaît.

**Le résumé du Traité du non-être par Sextus Empiricus.** Aride, mais indispensable si l'argument vous intéresse. Prévoir une édition annotée : le texte est elliptique.

Pour comprendre le contexte

Les ouvrages d'ensemble sur la sophistique grecque replacent Gorgias dans un mouvement et discutent l'authenticité des textes. La recherche francophone des dernières décennies a beaucoup travaillé cette matière, en particulier autour de la question de savoir si la philosophie s'est constituée en excluant la sophistique.

Les histoires de la rhétorique antique éclairent l'autre versant de son héritage, celui de la formation des orateurs, de la Sicile à Rome.

Prolongements contemporains

Si la thèse de l'incommunicabilité vous retient, les discussions modernes sur la signification et sur l'indétermination de la traduction offrent un terrain de comparaison fécond. Si c'est la puissance de la parole, la littérature contemporaine sur la manipulation et le consentement en donne des applications immédiates.

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Difficulté : 2/5