Discours sur la dignité de l'homme

Titre original : Oratio de hominis dignitate

Publication : 1496, rédigé en 1486 (posthume)

Analyse

Le Discours sur la dignité de l'homme est un texte bref, resté célèbre pour quelques pages, et dont presque tout ce qu'on en dit demande à être précisé : il n'a jamais été prononcé, il n'a pas été publié du vivant de son auteur et il ne portait pas ce titre. Pic de la Mirandole, né le 24 février 1463 et mort le 17 novembre 1494, l'a composé en 1486 pour servir d'ouverture à une dispute publique qui n'a pas eu lieu.

Un discours pour une dispute interdite

À vingt-trois ans, Pic fait imprimer à Rome, à la fin de l'année 1486, neuf cents thèses, les Conclusiones, qu'il se propose de soutenir contre quiconque voudrait les attaquer. Elles sont tirées de toutes les traditions auxquelles il a accès : les scolastiques latins, les Grecs, les commentateurs arabes, les kabbalistes juifs, les textes qu'il croit remonter à une sagesse immémoriale. Le projet est celui d'une concorde universelle de la philosophie, où les désaccords apparents se résoudraient à un niveau plus élevé.

La dispute devait s'ouvrir au début de 1487, à Rome, aux frais de Pic. Le Saint-Siège l'a bloquée. Innocent VIII fait examiner treize thèses par une commission : six sont jugées suspectes et sept condamnées. Pic réplique la même année par une Apologia, rédigée dans le style technique de la scolastique, ce qui aggrave son cas. Le pape condamne alors l'ensemble des neuf cents propositions. Pic doit quitter l'Italie et sera brièvement arrêté en France à la demande de Rome, avant de rentrer à Florence sous la protection des Médicis. Alexandre VI l'absoudra en 1493, un an avant sa mort.

Le discours d'ouverture est donc resté sans emploi. Il n'a été imprimé qu'en 1496, par son neveu Gianfrancesco, dans un recueil de ses écrits.

L'histoire d'un titre

Pic n'a donné aucun titre à ce texte. L'édition de 1496 le désigne comme un discours, en latin Oratio quaedam elegantissima. La mention de la dignité de l'homme apparaît dans l'édition de 1504, et la formule que nous employons aujourd'hui s'impose seulement au milieu du XVIe siècle.

Cette histoire n'est pas une curiosité d'érudit. Elle avertit contre une lecture rétrospective : le titre a orienté la réception vers un manifeste de l'humanisme sur la valeur de la personne, alors que le texte poursuit un autre but. En parler comme du Discours sur la dignité de l'homme est devenu commode, à condition de savoir que l'expression vient de ses éditeurs.

Ce que Dieu dit à Adam

L'ouverture est l'un des morceaux les plus cités de la littérature philosophique de la Renaissance. Pic rapporte qu'après avoir achevé la création, Dieu s'adresse à Adam pour lui expliquer qu'il ne lui a assigné ni place fixe, ni visage propre, ni fonction particulière. Aux autres créatures la nature a donné une condition déterminée. À l'homme seul, elle laisse de se faire tel qu'il voudra être : il peut dégénérer jusqu'aux formes inférieures de la vie ou renaître dans les réalités supérieures.

La thèse métaphysique est forte. Les autres êtres ont une essence qui fixe leur rang dans l'ordre du monde ; l'homme n'a pas de nature déterminée, et c'est en cela qu'il est au centre. Pic reprend ici un motif de Marsile Ficin, qui faisait de l'âme humaine le lien entre les degrés de l'être, mais il le radicalise : chez Ficin l'âme occupe un rang médian, chez Pic elle n'occupe aucun rang assigné. L'image du caméléon, que Pic emprunte à la tradition, donne la couleur du propos.

La suite du discours, qu'on lit moins

Si l'on s'arrête là, on en fait un éloge de la liberté comparable à ceux des siècles suivants. La suite corrige cette impression. Car cette indétermination n'est pas célébrée pour elle-même : elle est une tâche, et la tâche a une direction. L'homme doit se faire ange, puis s'unir à Dieu. Les moyens que Pic recommande sont la philosophie morale pour apaiser les passions, la dialectique, la philosophie de la nature, puis la théologie, et enfin, dans les dernières pages, la magie naturelle et la kabbale, qu'il tient pour les voies les plus hautes de la connaissance.

Il ne s'agit donc pas d'une autonomie de l'homme au sens où l'entendra plus tard la philosophie moderne. Il s'agit d'une ascension vers une fin fixée, à travers un parcours initiatique où le savoir a une fonction de transformation de celui qui l'acquiert. Les lecteurs qui attendent du texte une défense de l'autodétermination y trouvent le contraire de ce qu'ils cherchaient : une liberté dont le prix est de n'avoir pas de nature et dont le but est de se dépasser.

La concorde des sages

La seconde moitié du discours défend le programme des neuf cents thèses. Pic y plaide pour un éclectisme résolu : aucune école ne détient la vérité entière, aucune n'en est privée, et le philosophe doit lire tout le monde. Il défend en particulier les scolastiques, que ses contemporains humanistes méprisaient pour leur latin barbare, et soutient qu'on ne juge pas une pensée sur son style. Cette revendication est l'un des aspects les plus attachants du texte, et l'un des moins commentés.

Réception

Le discours est devenu au XIXe et au XXe siècle le texte emblématique de l'humanisme de la Renaissance. Jacob Burckhardt, puis les histoires de la philosophie, y ont vu la proclamation d'une rupture : l'homme ne serait plus défini par sa place dans une hiérarchie mais par sa capacité à se faire lui-même. Cette lecture a fait la fortune du texte dans l'enseignement, et elle n'est pas fausse, mais elle isole les premières pages du reste.

La recherche a depuis rétabli le contexte. Les travaux sur la kabbale chrétienne, sur la magie de la Renaissance et sur les sources scolastiques de Pic ont montré que le discours appartient à un projet religieux et théurgique, non à une anthropologie séculière. Reste que l'effet produit, lui, est bien réel : la formule selon laquelle l'homme se fait ce qu'il est a circulé indépendamment des intentions de son auteur, et l'on en retrouve l'écho, par des chemins indirects, jusque dans l'existentialisme du XXe siècle.

Comment le lire

Le texte est court, une trentaine de pages dans les éditions courantes, et existe en plusieurs traductions françaises. Lisez-le en entier : c'est la seule manière de ne pas s'en tenir au morceau d'anthologie. Lisez-le ensuite en sachant à quoi il devait servir, c'est-à-dire comme la préface d'un défi lancé à l'Europe savante par un homme de vingt-trois ans. Et si le sujet vous retient, poursuivez par l'Heptaplus, commentaire de la Genèse paru en 1489, ou par le De ente et uno, où Pic cherche à accorder Platon et Aristote sur la question de l'être et de l'un.

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