Anaxagore de Clazomènes

vers 500 av. J.-C. - 428 av. J.-C. 🇬🇷 grecque 14 min de lecture

Difficulté : 4/5

Premier philosophe installé durablement à Athènes, Anaxagore explique l'ordre du monde par une Intelligence qui met en mouvement un mélange où tout se trouve en tout. Son procès d'impiété est l'un des premiers de l'histoire.

Biographie

Anaxagore naît vers 500 av. J.-C. à Clazomènes, cité ionienne de la côte d'Asie Mineure, dans une famille apparemment aisée. La tradition rapporte qu'il abandonna son patrimoine pour se consacrer à l'étude ; l'anecdote est du genre de celles que l'Antiquité aimait, mais elle s'accorde avec ce que les témoignages disent de son détachement des affaires.

Le premier philosophe d'Athènes

Le fait décisif de sa vie est son installation à Athènes, où il séjourne selon les sources anciennes une trentaine d'années. Il y est le premier à introduire durablement l'enquête sur la nature, née dans les cités ioniennes. Athènes était alors une puissance montante, riche et ouverte, mais la philosophie n'y était pas encore chez elle ; c'est Anaxagore qui l'y acclimate, une génération avant Socrate.

Il appartient au cercle qui entoure Périclès et les sources en font le maître ou l'ami de l'homme d'État. Cette proximité explique sans doute à la fois sa position dans la cité et les ennuis qu'il y rencontra.

Le procès d'impiété

Anaxagore soutenait que le soleil n'est pas un dieu mais une pierre incandescente, plus grande que le Péloponnèse, et que la lune reçoit sa lumière du soleil. Ces thèses, aujourd'hui banales, heurtaient frontalement la religion civique. Il fut accusé d'impiété et dut quitter Athènes.

Les circonstances exactes restent discutées. Les sources divergent sur la date, sur l'issue du procès et sur le rôle qu'y joua l'hostilité à Périclès, dont les adversaires auraient visé l'entourage faute de pouvoir l'atteindre. Ce que vous pouvez retenir sans risque, c'est qu'une explication naturelle des astres a suffi à rendre un homme poursuivable, et que ce procès annonce celui de Socrate.

Lampsaque

Anaxagore se retire à Lampsaque, sur l'Hellespont, où il meurt en 428 av. J.-C. La cité lui rendit des honneurs publics et l'on rapporte que les enfants y eurent congé le jour anniversaire de sa mort, à sa demande. Cette fin paisible contraste avec le procès athénien et rappelle que l'hostilité qu'il rencontra tenait à une situation politique locale, non à un rejet général de sa pensée.

Un livre et un lecteur déçu

Anaxagore avait écrit un ouvrage en prose, le premier livre de philosophie dont Athènes disposa, vendu selon Platon pour une drachme. Nous n'en avons que des fragments, transmis pour l'essentiel par le commentateur tardif Simplicius. Le Phédon de Platon en donne le témoignage de lecture le plus célèbre : Socrate y raconte l'enthousiasme qu'il éprouva en apprenant qu'une Intelligence ordonnait toutes choses, puis sa déception en découvrant que l'auteur n'en faisait presque aucun usage.

Pensée principale

Comme Empédocle, Anaxagore cherche une physique qui respecte l'interdit posé par Parménide : rien ne naît de ce qui n'est pas, rien ne se détruit absolument. Sa solution est plus radicale que celle des quatre racines, et elle a l'élégance des idées simples poussées jusqu'au bout.

Tout est dans tout

Au commencement, dit Anaxagore, toutes choses étaient ensemble, en un mélange où rien ne se distinguait. Ce mélange n'a jamais cessé d'être complet : dans chaque portion de matière, si petite soit-elle, se trouvent des parts de toutes les choses. Ce que vous appelez de l'or est un mélange où l'or prédomine, rien de plus. La formule d'Anaxagore, « en tout il y a une part de tout », signifie qu'aucun corps n'est pur.

Cette thèse résout élégamment un problème que les Grecs se posaient : comment le pain que vous mangez devient-il chair, os et cheveu ? Il faut bien que la chair et l'os s'y trouvent déjà. Pour Anaxagore, ils y sont, en proportion faible, et la nutrition ne fait que les séparer.

Aucune plus petite part

Le mélange universel interdit l'existence d'un grain élémentaire. Il n'y a pas de plus petit, écrit Anaxagore, mais toujours un plus petit, car ce qui est ne peut cesser d'être par division. Sur ce point, il s'oppose exactement à l'atomisme de Démocrite, qui suppose des corpuscules insécables et du vide. Chez Anaxagore, la division ne rencontre jamais de terme et le vide n'existe pas.

Aristote, décrivant cette doctrine, forgera le terme d'homéoméries, parties semblables au tout, pour désigner les constituants qu'Anaxagore appelait simplement des semences. Le mot est commode mais il n'est pas de lui, et il a parfois durci sa pensée.

Le noûs

Un mélange où tout se trouve en tout ne produit rien de lui-même. Il faut un principe de mouvement, et Anaxagore le nomme noûs, l'Intelligence ou l'Esprit. Le noûs est seul à n'être mélangé à rien : s'il contenait une part des autres choses, il ne pourrait les dominer. Il est infini, autonome, et il connaît tout.

Son action est décrite en termes précis. Le noûs déclenche en un point une rotation, laquelle s'étend de proche en proche et sépare les composants du mélange, le dense du rare, le chaud du froid, le lumineux de l'obscur. L'ordre du monde résulte de ce tourbillon.

Vous remarquerez la position singulière de cette Intelligence. Elle n'est pas un dieu créateur : elle ne fait pas être ce qui est, elle le met seulement en mouvement. Elle n'est pas non plus une providence morale : Anaxagore ne dit nulle part qu'elle vise le meilleur. C'est cette réserve qui décevra Socrate.

Une astronomie sans dieux

Les conséquences astronomiques sont considérables. Les astres sont des pierres arrachées à la terre et enflammées par la vitesse de la rotation. Le soleil est une masse incandescente, la lune une terre qui reçoit sa lumière, ce qui permet d'expliquer correctement les phases et les éclipses. La chute d'une météorite près d'Aigos Potamos, que les Anciens ont rattachée à son nom, passait pour confirmer que le ciel est fait de pierre.

Il faut mesurer ce que cela suppose : le ciel cesse d'être le domaine propre du divin et devient un objet d'explication. C'est cette laïcisation du cosmos, plus qu'aucune impiété déclarée, qui lui valut d'être poursuivi.

Les limites de la perception

Anaxagore sait que sa doctrine contredit l'expérience immédiate, puisque nous ne voyons pas la chair dans le pain. Il l'assume et énonce que les apparences sont une vision de ce qui est caché. Le sensible ne ment pas, il montre trop peu ; la raison prolonge ce qu'il indique. Il enseignait aussi, contre Empédocle, que la sensation procède par contraste et non par ressemblance, le froid étant perçu par ce qui est chaud en nous.

Œuvres majeures

Anaxagore n'a laissé qu'un seul ouvrage, une somme en prose que la tradition range sous le titre générique De la nature, comme la plupart des écrits ioniens. Il est perdu, et ce qui nous en reste tient en une vingtaine de fragments.

Le livre

C'était, selon Platon, un livre que l'on pouvait acheter à Athènes pour une drachme, donc un texte diffusé et accessible. Sa composition n'est pas connue dans le détail. Les fragments conservés laissent voir une ouverture consacrée à l'état initial du mélange, un développement sur l'action du noûs et la rotation, puis des développements cosmologiques et physiologiques.

Le style en est remarquable. Anaxagore écrit une prose dense, répétitive, presque incantatoire par endroits, où les mêmes formules reviennent pour marteler que tout contient tout. Cette manière n'a rien d'une maladresse : elle rend sensible, par la forme même, l'idée d'un mélange sans reste.

Comment le texte nous est parvenu

Nous devons l'essentiel des fragments à Simplicius, commentateur néoplatonicien du VIe siècle de notre ère, qui disposait encore du livre et en a cité de longs passages dans son commentaire à la Physique d'Aristote. Ce relais unique impose une prudence : Simplicius cite en fonction des questions d'Aristote, et il a pu privilégier les passages utiles à sa démonstration.

Les autres témoignages viennent d'Aristote lui-même, de Théophraste, de Diogène Laërce et de quelques sources doxographiques tardives. Ils rapportent des thèses plus qu'ils ne citent.

Le témoignage du Phédon

Le passage du Phédon où Socrate raconte sa lecture d'Anaxagore n'est pas une citation mais il constitue le document le plus précieux sur la réception immédiate de l'ouvrage. Socrate y dit avoir espéré qu'une Intelligence ordonnatrice expliquerait pourquoi chaque chose est disposée au mieux, et avoir trouvé à la place des airs, des éthers et des eaux. Ce reproche a défini pour des siècles la manière de lire Anaxagore.

Une fiche d'œuvre

Philotopie consacre une fiche aux fragments conservés, sous le titre De la nature. Vous y trouverez le détail de leur transmission et des principales formules retenues par la tradition.

Postérité et influence

L'effet immédiat à Athènes

Anaxagore acclimate à Athènes une manière de poser les questions qui n'y existait pas. Son élève Archélaos aurait enseigné à Socrate, et l'on trouve chez Euripide des échos de sa cosmologie. Le procès dont il fut l'objet montre que cette introduction ne fut pas paisible et qu'elle créa un précédent ; la comédie attique se moquera durablement des penseurs qui expliquent les phénomènes célestes.

Platon et Aristote

La déception de Socrate rapportée dans le Phédon devient chez Platon un argument de méthode : une cause véritable doit dire pourquoi il est meilleur qu'il en soit ainsi, et non seulement comment cela se produit. Anaxagore fournit ainsi, par défaut, l'occasion de formuler l'exigence téléologique.

Aristote reprend ce reproche et le formule en termes devenus classiques : Anaxagore se sert du noûs comme d'une machine de théâtre, qu'il fait descendre lorsqu'il ne sait plus expliquer. Il lui accorde néanmoins un mérite rare, celui d'avoir parlé en homme sobre au milieu de gens qui parlaient au hasard. Dans les deux cas, l'Intelligence anaxagoréenne est jugée à l'aune d'une finalité qu'elle ne prétendait pas assurer.

Une postérité discrète puis retrouvée

Les atomistes construisent leur physique en s'opposant à lui sur la divisibilité et sur le vide, et c'est cette voie que retiendra l'épicurisme. Anaxagore passe ensuite au second plan, cité par les doxographes plus que lu. Le néoplatonisme s'intéresse à son noûs, qu'il rapproche de ses propres hiérarchies intelligibles ; c'est à cet intérêt que nous devons les citations de Simplicius, et donc la conservation des fragments.

À l'âge moderne, il devient une référence dans les débats sur l'origine du mouvement. L'idée d'une impulsion initiale donnée à une matière ensuite abandonnée à ses lois offre un modèle que plusieurs auteurs du XVIIe et du XVIIIe siècle discutent, avec ou sans le nom d'Anaxagore.

Lectures contemporaines

Les travaux du XXe siècle ont réhabilité la cohérence de sa physique. On souligne aujourd'hui que la thèse du mélange complet et celle de la divisibilité infinie s'appellent l'une l'autre, et que la doctrine forme un ensemble plus rigoureux que la caricature du deus ex machina ne le laissait croire. Sa figure intéresse aussi les historiens du rapport entre science et religion, comme premier exemple attesté d'une poursuite judiciaire visant une explication naturelle des astres.

Controverses et débats

Le noûs est-il matériel

Anaxagore décrit le noûs comme la plus subtile et la plus pure de toutes les choses, ce qui est un vocabulaire de corps. Il le dit aussi présent en certaines choses et non en d'autres, et sans mélange. S'agit-il d'un esprit immatériel, première apparition de cette notion en Grèce, ou d'une matière d'une finesse extrême ? Les commentateurs se partagent depuis l'Antiquité, et le vocabulaire disponible au Ve siècle ne permettait peut-être pas de poser la question dans nos termes.

Que contient chaque chose

La formule « en tout il y a une part de tout » soulève une difficulté logique connue. Si chaque portion contient des parts de tout, et si ces parts en contiennent à leur tour, comment une chose peut-elle jamais être quelque chose de déterminé ? Anaxagore répond par la prédominance : une chose est ce dont elle contient le plus. Reste à savoir si les constituants sont des substances élémentaires, des qualités opposées comme le chaud et le froid, ou les deux. Les interprétations proposées au XXe siècle diffèrent sensiblement sur ce point, et le petit nombre de fragments ne permet pas d'arbitrer.

Le procès

La date, le chef d'accusation exact et l'issue du procès sont rapportés de manières incompatibles par les sources. Certaines évoquent une condamnation à mort commuée grâce à Périclès, d'autres une amende et un bannissement, d'autres encore un départ avant jugement. Quelques historiens ont mis en doute l'historicité même de l'épisode, en soulignant que les témoignages sont tardifs. La majorité admet le fait et discute les modalités.

La météorite d'Aigos Potamos

La tradition veut qu'Anaxagore ait prédit la chute de la pierre d'Aigos Potamos, survenue selon les sources anciennes dans les années 460 av. J.-C. Une prédiction est hors de portée de toute astronomie antique. Il est plus vraisemblable qu'il ait proposé après coup une explication de l'événement, conforme à sa thèse des astres de pierre, et que la doxographie ait transformé l'explication en prophétie. C'est un bon exemple de la manière dont les témoignages tardifs déforment un fait plausible.

Pour aller plus loin

Lire les fragments

Les fragments d'Anaxagore sont brefs et se lisent d'une traite. Vous les trouverez dans Les Écoles présocratiques de Jean-Paul Dumont, chez Gallimard, ou dans les recueils de fragments présocratiques traduits en français disponibles en bibliothèque. L'édition de référence reste celle de Diels et Kranz.

Le témoignage indispensable

Platon, Phédon, le passage où Socrate raconte sa lecture d'Anaxagore. Quelques pages qui valent un traité, et qui posent la question de ce qu'on attend d'une explication.

Les sources anciennes

  • Simplicius, Commentaire à la Physique d'Aristote, source de l'essentiel des fragments.
  • Aristote, Métaphysique livre A et Physique, pour les discussions et le reproche du deus ex machina.
  • Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, livre II, pour la biographie et les anecdotes.

Études

  • Patricia Curd a consacré à Anaxagore une édition commentée et plusieurs études qui défendent la cohérence de sa physique.
  • Les travaux de Daniel Graham sur la cosmologie présocratique permettent de situer son astronomie parmi celles de ses contemporains.
  • En français, les articles de la revue Philosophie antique et les notices d'Encyclo-Philo offrent des mises au point accessibles.

Pour prolonger

La question du procès d'Anaxagore appelle une lecture croisée avec l'Apologie de Socrate. Vous verrez que l'accusation d'impiété visant une explication naturelle des astres y reparaît presque mot pour mot, attribuée cette fois à Socrate qui la récuse.

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Philosophes contemporains

Socrate

vers 470 av. J.-C. - 399 av. J.-C.

Philosophe athénien du Ve siècle av. J.-C., considéré comme l'un des fondateurs de la philosophie occidentale. Il n'a rien écrit, sa pensée nous est connue par les témoignages de Platon et Xénophon. Il a déplacé la philosophie de la nature vers les questions éthiques, par un dialogue dialectique qui révèle l'ignorance derrière les certitudes. Condamné à mort par Athènes en 399 av. J.-C. pour impiété et corruption de la jeunesse, il a refusé de fuir et bu la ciguë.

Difficulté : 2/5