L'Essence du christianisme

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Titre original : Das Wesen des Christentums

Publication : 1841

Type : Traite

Analyse

Publié en 1841, L'Essence du christianisme est le livre qui a fait de Ludwig Feuerbach l'une des figures majeures de la philosophie allemande du XIXe siècle. Son propos tient en une formule : ce que les hommes appellent Dieu n'est rien d'autre que leur propre essence, contemplée du dehors et adorée comme un être étranger. La théologie, écrit Feuerbach, doit être reconnue pour ce qu'elle est en vérité, une anthropologie qui s'ignore.

L'ouvrage ne se présente pourtant pas comme un pamphlet antireligieux. Feuerbach affirme au contraire prendre la religion au sérieux, plus au sérieux que les théologiens eux-mêmes, en cherchant la vérité humaine qu'elle enveloppe. C'est cette ambiguïté, entre critique radicale et sauvetage du contenu religieux, qui a donné au livre sa force et qui explique la diversité de ses lectures.

Le contexte : l'Allemagne des jeunes hégéliens

Feuerbach (1804-1872) avait étudié la théologie à Heidelberg avant de rejoindre Berlin, où il suivit l'enseignement de Hegel. Il s'en détacha progressivement, jugeant que la philosophie hégélienne restait une théologie rationalisée : l'Esprit absolu y occupait la place laissée vacante par Dieu.

Dans les années 1830 et 1840, un groupe de jeunes intellectuels allemands, que l'on a appelés les jeunes hégéliens, retournait les outils de la dialectique contre la religion établie et contre l'État prussien. La critique biblique de David Friedrich Strauss, puis celle de Bruno Bauer, avaient préparé le terrain. Le livre de Feuerbach arriva dans ce climat et y produisit un effet considérable. Engels devait rappeler plus tard que sa génération en fut, pour un temps, tout entière feuerbachienne.

Le renversement du sujet et du prédicat

Le geste central de l'ouvrage est un renversement. La théologie dit : Dieu est amour, Dieu est sagesse, Dieu est justice. Feuerbach propose d'inverser la proposition et de lire : l'amour est divin, la sagesse est divine, la justice est divine. Autrement dit, ce qui est réellement affirmé dans l'énoncé religieux, ce n'est pas l'existence d'un sujet surnaturel mais la valeur absolue de certains prédicats proprement humains.

D'où vient alors la figure de Dieu ? De la distinction, propre à l'homme, entre l'individu et l'espèce. Un individu est limité : sa raison est faillible, sa volonté hésitante, son amour inconstant. Mais il se représente la raison, la volonté et l'amour comme des puissances illimitées, parce qu'il les rapporte non à lui seul mais à l'humanité prise comme genre. Ces perfections du genre humain, l'individu les détache de lui et les projette dans un être unique, infini, personnel. Dieu est ainsi l'essence de l'homme, séparée de l'homme et posée en face de lui.

Le mécanisme de la projection

Feuerbach décrit ce mouvement comme une objectivation. La conscience de Dieu est la conscience que l'homme a de lui-même, mais sous une forme où il ne se reconnaît plus. La religion est ainsi présentée comme l'enfance de l'humanité : un savoir vrai sur l'homme, exprimé dans le langage indirect de l'image et du récit.

L'auteur en tire une méthode de lecture des dogmes chrétiens, qu'il applique dogme après dogme. La Trinité exprime le besoin humain de communauté, l'idée que l'être isolé ne se suffit pas. L'Incarnation exprime que Dieu n'a de sens que rapporté à l'homme. La Providence exprime la valeur infinie que l'homme accorde à sa propre existence. La prière exprime la toute-puissance du désir humain, qui suspend un instant les lois de la nature. Le miracle est le souhait réalisé par l'imagination. Chaque fois, le mouvement est le même : derrière l'énoncé sur Dieu, retrouver l'énoncé sur l'homme.

L'architecture de l'ouvrage

Le livre se divise en deux grandes parties, encadrées par une introduction sur l'essence de l'homme en général et sur l'essence de la religion.

La première partie expose ce que Feuerbach appelle l'essence vraie, c'est-à-dire anthropologique, de la religion. Il y montre patiemment comment les attributs divins reconduisent aux puissances humaines : l'entendement, la volonté morale, le cœur et l'amour.

La seconde partie expose l'essence fausse, c'est-à-dire théologique, de la religion. Il s'agit cette fois de montrer ce qui se produit lorsque la projection est prise au pied de la lettre et que Dieu est posé comme un être réellement distinct. Naissent alors les contradictions de la théologie, les querelles sur la foi et l'amour, la persécution des hérétiques et la dévalorisation du monde sensible. La religion devient alors, selon Feuerbach, l'ennemie de ce qu'elle exprimait.

Aliénation et appauvrissement de l'homme

C'est dans cette seconde partie que le thème de l'aliénation prend toute sa portée. Feuerbach énonce une sorte de loi de compensation : pour enrichir Dieu, l'homme doit s'appauvrir. Plus les perfections sont attribuées à l'être divin, plus l'homme réel apparaît faible, pécheur et méprisable. La religion serait ainsi un rapport où l'homme se dépossède de lui-même au profit d'une image qu'il a lui-même produite.

Le remède n'est pas, aux yeux de Feuerbach, de supprimer le contenu de la religion mais de le rapatrier. Il faut faire des amis des hommes ce que la théologie faisait de Dieu, et reconnaître dans le rapport à autrui, dans l'amour et dans la communauté du genre humain, le lieu véritable de l'absolu. C'est pourquoi l'ouvrage se conclut moins sur une négation que sur ce que son auteur présente comme une religion nouvelle, sans Dieu, dont l'homme serait à la fois l'objet et le terme.

Réception et postérité

L'influence du livre a été immédiate et durable, mais elle s'est exercée dans des directions très différentes.

Chez Marx et Engels, Feuerbach joue le rôle d'un intermédiaire décisif. Le matérialisme feuerbachien leur a fourni le moyen de sortir de l'idéalisme hégélien. Mais la rupture vient vite. Dans les Thèses sur Feuerbach, rédigées en 1845 et publiées après sa mort par Engels, Marx reproche à Feuerbach de rester contemplatif : il dissout bien le monde religieux dans sa base humaine, mais il tient cette base humaine pour une essence fixe, alors qu'elle est selon Marx l'ensemble des rapports sociaux, historiquement produits. L'Idéologie allemande prolonge cette critique.

Le livre a également compté pour la critique de la religion développée ensuite par Nietzsche et, sur un autre plan, par Freud, qui analysera lui aussi la croyance comme une production psychique répondant à un besoin. Il serait toutefois excessif d'en faire une source directe : la parenté tient surtout à un même geste, celui d'expliquer la religion par autre chose qu'elle-même.

En Angleterre, la traduction publiée en 1854 par Marian Evans, connue sous le nom de George Eliot, a fait de l'ouvrage une référence des débats victoriens sur la foi. En théologie enfin, le livre a agi comme un défi permanent : plusieurs théologiens du XXe siècle ont estimé qu'aucune pensée chrétienne sérieuse ne pouvait désormais faire l'économie de l'objection feuerbachienne.

Controverses

Trois discussions traversent la réception de l'ouvrage.

La première porte sur la valeur démonstrative de la thèse. Les critiques objectent que Feuerbach décrit un mécanisme psychologique plausible mais qu'il ne prouve rien quant à l'existence de Dieu : montrer qu'une croyance répond à un besoin humain ne montre pas qu'elle est fausse. Les défenseurs de Feuerbach répondent que son ambition n'était pas de réfuter la théologie sur son terrain mais de la traduire.

La deuxième porte sur la conception de l'homme qui soutient l'analyse. En parlant de l'essence du genre humain, Feuerbach suppose une nature humaine stable, universelle et identifiable. C'est précisément ce point que Marx conteste et que contesteront après lui la plupart des sciences sociales.

La troisième porte sur l'objet réel du livre. Feuerbach analyse le christianisme, et principalement le christianisme protestant de son temps, tout en parlant de la religion en général. Les historiens des religions ont souvent jugé cette généralisation hâtive.

Pourquoi lire ce livre aujourd'hui

L'Essence du christianisme reste un modèle de ce que l'on appelle parfois une philosophie du soupçon : une pensée qui ne discute pas le contenu d'une croyance mais cherche ce qui la produit. Ce geste a été repris bien au-delà de la religion, pour analyser les idéologies politiques, les images de la réussite ou les figures contemporaines de l'idéal.

Le livre se lit sans connaissance technique préalable, même si l'héritage hégélien rend certains passages denses. L'édition française de référence est la traduction de Jean-Pierre Osier, disponible en format de poche.