Xénophane de Colophon

vers 570 av. J.-C. - vers 478 av. J.-C. 8 min de lecture

Difficulté : 3/5

Poète et philosophe présocratique grec, critique de l'anthropomorphisme religieux et théoricien d'une divinité unique non anthropomorphique. Il formule aussi l'une des premières épistémologies de la modestie, distinguant opinion et vérité certaine.

Prérequis : Œuvre fragmentaire (45 fragments) lisible à petite dose. Une présentation préalable des présocratiques aide à situer Xénophane.

Biographie

Xénophane de Colophon naît vers 570 av. J.-C. à Colophon, en Ionie (sur la côte ouest de l'actuelle Turquie), et meurt vers 478 av. J.-C., probablement en Italie du Sud (Magna Graecia), peut-être à Élée. C'est l'un des premiers et des plus singuliers parmi les penseurs présocratiques, à la croisée de la poésie, de la critique sociale et de la philosophie naissante.

Né dans une cité ionienne marquée par la haute culture poétique, Xénophane quitte sa patrie, selon la tradition, autour de l'âge de vingt-cinq ans, sans doute en lien avec la conquête perse de l'Ionie par Cyrus le Grand (vers 546-545 av. J.-C.). Il commence alors une longue vie d'errance à travers le monde grec, principalement en Sicile et dans les colonies grecques d'Italie du Sud.

Cette vie itinérante, qu'il évoque lui-même dans un fragment célèbre disant que ses pensées ont voyagé soixante-sept années à travers la terre grecque, fait de Xénophane une figure à part : un poète philosophe qui récite ses vers dans les banquets aristocratiques, en y mêlant des satires, des critiques religieuses et morales, et des réflexions sur la nature. Il aurait vécu très âgé, au moins jusqu'à quatre-vingt-douze ans (selon un fragment qu'il a lui-même composé), ce qui en fait l'un des philosophes les plus longévifs de l'Antiquité. La tradition rapporte qu'il aurait été lié au début de l'école d'Élée, ce qui en ferait un précurseur de Parménide, mais cette filiation est aujourd'hui contestée par la recherche, et Xénophane est plutôt considéré comme une voix indépendante.

Pensée principale

Xénophane occupe une place singulière dans la pensée grecque archaïque. Poète plus que théoricien, il ne propose pas un système complet à la manière des physiologues ioniens (Thalès, Anaximandre, Anaximène), mais il déploie, à travers ses poèmes, une série de critiques et de propositions qui marquent durablement l'histoire de la philosophie. Sa pensée s'attaque à deux fronts principaux : la religion populaire et la prétention humaine au savoir absolu.

La critique de l'anthropomorphisme religieux

L'apport le plus retentissant de Xénophane est sa critique de la religion populaire grecque, et particulièrement de la représentation que les poètes (Homère et Hésiode) donnent des dieux. Xénophane s'indigne que ces dieux soient présentés sous des traits humains, et même sous des traits humains moralement déficients : ils trompent, ils volent, ils commettent l'adultère. Une telle religion, selon lui, est indigne de la divinité.

Il pousse l'analyse plus loin par une observation décisive : si les dieux ressemblent aux hommes qui les imaginent, alors chaque peuple se fait des dieux à son image. Les Éthiopiens leur donnent un visage noir, les Thraces un visage roux et des yeux bleus. Et si les bœufs, les chevaux et les lions avaient des mains et savaient peindre, ils représenteraient les dieux à leur ressemblance. Cette argumentation, d'une étonnante modernité, est l'une des premières critiques philosophiques de l'anthropomorphisme religieux. Elle ouvre la voie à toute une tradition critique, des sophistes à Feuerbach, qui verra dans les dieux des projections humaines.

À cette critique, Xénophane oppose une conception épurée de la divinité : il existe un Dieu unique, le plus grand parmi dieux et hommes, ne ressemblant en rien aux mortels ni par le corps ni par la pensée, qui gouverne toutes choses par la seule puissance de son esprit. Cette théologie unitaire et abstraite, sans qu'on puisse parler de monothéisme strict (Xénophane mentionne aussi d'autres dieux, dans un statut ambigu), constitue l'une des premières tentatives philosophiques pour penser la divinité de façon non anthropomorphique.

Une épistémologie de la modestie

Le second apport durable de Xénophane est une réflexion sur les limites du savoir humain. Dans plusieurs fragments, il insiste sur le fait qu'aucun homme n'a jamais connu, et ne connaîtra jamais, la vérité parfaite sur les dieux ni sur le reste. Même si quelqu'un disait par hasard une vérité complète, il ne le saurait pas lui-même. Tout au plus pouvons-nous atteindre des opinions, mieux étayées les unes que les autres, mais jamais une connaissance certaine.

Cette distinction entre opinion (doxa) et savoir certain, et cette insistance sur le caractère faillible de toute connaissance humaine, font de Xénophane l'un des premiers penseurs grecs à formuler explicitement une épistémologie de la modestie. La recherche progresse, dit-il dans un fragment, par les efforts humains, mais la vérité ultime nous échappe. Cette position, qui annonce certains aspects du scepticisme antique tout en restant distincte d'eux, témoigne d'une réflexion remarquable sur la nature du savoir, à un moment où la philosophie commence à peine à se distinguer de la poésie et de la religion. Xénophane fut aussi un curieux des phénomènes naturels (il aurait reconnu dans des fossiles trouvés à l'intérieur des terres des indices d'anciennes mers), mais c'est sa critique religieuse et son épistémologie modeste qui lui assurent une place durable dans l'histoire de la pensée.

Postérité et influence

L'influence de Xénophane, longtemps mésestimée, a été plus profonde qu'on ne le croit. Sa figure de poète philosophe, son indépendance critique et la radicalité de certaines de ses thèses ont laissé des traces durables.

Dans l'Antiquité, la tradition fit de lui le fondateur de l'école d'Élée, ce qui en faisait le maître de Parménide. Cette filiation est aujourd'hui largement contestée : les ressemblances entre les deux pensées tiennent davantage à une atmosphère intellectuelle commune qu'à une véritable transmission d'école. Mais le fait que les anciens aient pu le penser témoigne de l'importance qu'on lui reconnaissait. Aristote le mentionne plusieurs fois, le plaçant aux sources de la pensée pré-éléate.

La critique xénophanienne de l'anthropomorphisme religieux a connu une longue postérité. Les sophistes (Protagoras, Prodicos) prolongeront ce type d'analyse. Plus tard, les philosophes de l'époque hellénistique, notamment les épicuriens et les sceptiques, reprendront en les amplifiant les arguments contre la religion populaire. À l'époque moderne, la critique de la religion comme projection humaine, formulée par Feuerbach au XIXe siècle, retrouve, sans toujours le savoir, l'argument de Xénophane sur les Éthiopiens, les Thraces et les bœufs.

Son épistémologie modeste, son insistance sur les limites du savoir humain et sur la distinction entre opinion et vérité ont nourri toute une lignée. Karl Popper, au XXe siècle, a fait de Xénophane l'un de ses penseurs préférés et l'a célébré comme le premier théoricien du faillibilisme. Sa conception de la connaissance comme effort continu, jamais achevé, parle à une épistémologie contemporaine attentive aux limites de la science.

Xénophane reste aujourd'hui une figure attachante de la philosophie présocratique. Son refus des autorités établies, son esprit critique et sa lucidité sur les limites de la connaissance en font un précurseur de bien des préoccupations modernes. La recherche contemporaine, en se déprenant de la grille « école d'Élée » qui le réduisait à un précurseur de Parménide, a peu à peu redécouvert l'originalité propre de sa voix.

Pour aller plus loin

Xénophane est connu par des fragments brefs, ce qui rend sa lecture à la fois courte et exigeante.

Pour entrer dans sa pensée, les éditions des fragments des présocratiques sont le point de passage obligé. L'édition française de Jean-Paul Dumont (Les Écoles présocratiques, Folio) reprend les fragments de Xénophane traduits et annotés. On y trouve aussi les principaux témoignages anciens, indispensables pour reconstruire sa doctrine.

Les présentations générales de la philosophie présocratique accordent à Xénophane une place de plus en plus importante. Les ouvrages d'introduction (par exemple ceux de Geoffrey Kirk et John Raven, ou les travaux français récents) permettent de le situer dans le paysage de la pensée grecque archaïque.

Pour aborder le lien entre Xénophane et l'épistémologie contemporaine, les textes de Karl Popper sur Xénophane (notamment dans La Connaissance objective et dans le recueil Le Monde de Parménide) offrent une lecture stimulante, même si elle est elle-même discutée par les historiens de la philosophie.

L'article « Xenophanes » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy et celui de l'Internet Encyclopedia of Philosophy offrent des synthèses rigoureuses et à jour, en accès libre.

Avertissement de lecture : Xénophane se lit à petite dose, vers par vers. Les fragments sont brefs, mais chacun mérite méditation. Les commentaires sont souvent plus longs que les textes eux-mêmes, et c'est nécessaire pour en saisir la portée.

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