Fragments et lettres
Publication : Vers 300 av. J.-C. pour les vers, époque hellénist (posthume)
Analyse
Les textes réunis sous ce titre ne forment pas un livre. Ils rassemblent la trentaine de vers attribués à Cratès de Thèbes, transmis par citation, ainsi qu'un recueil de lettres placées sous son nom dont l'authenticité est écartée. Cet ensemble hétérogène présente pourtant un intérêt considérable : c'est le seul corpus de première main dont nous disposions pour la première génération du cynisme, puisque Diogène de Sinope ne nous a laissé aucun texte.
Un corpus né de la citation
Rien ne nous est parvenu par manuscrit continu. Les vers de Cratès survivent parce que d'autres auteurs les ont recopiés pour illustrer un propos. La source principale est Diogène Laërce, au livre VI de ses Vies et doctrines des philosophes illustres, complété par le Florilège de Stobée et par quelques grammairiens.
Cette dépendance à la citation détermine la physionomie du corpus. Nous avons conservé ce qui frappait, se retenait et se replaçait facilement dans une conversation ou un traité de morale. Nous avons perdu ce qui expliquait, nuançait ou développait. Toute reconstruction de la pensée de Cratès travaille donc sur un échantillon sélectionné par le goût des compilateurs anciens, non par le hasard. La prudence est de règle : l'absence d'un thème dans les fragments ne prouve pas son absence chez Cratès.
Le genre du paignion
Les vers conservés relèvent du paignion, le jeu, forme brève qui autorise le mélange du comique et du sérieux. Ce choix n'est pas anodin. Un cynique qui écrit ne peut pas écrire un traité sans se contredire, puisqu'il soutient que la philosophie se démontre par la conduite et non par l'argumentation. Le poème parodique offre une solution : il agit sans exposer de doctrine, il déplace au lieu de réfuter.
La postérité a nommé ce registre le spoudogeloion, le sérieux-comique, et en a fait la marque du cynisme littéraire. Ménippe de Gadara le portera à un degré supérieur et la satire ménippée en descend directement.
Le fragment de la Besace
Le texte le plus célèbre décrit une cité nommée Pêra, la besace du mendiant, située au milieu d'une fumée couleur de vin. Il imite la forme d'un passage épique vantant une île fertile et prospère, dont il conserve le rythme et le vocabulaire en substituant à la richesse une pauvreté sans propriétaire.
Le jeu repose sur un mot grec, tuphos, qui désigne à la fois la fumée et la vanité, l'orgueil qui enfle comme une vapeur. La cité cynique est donc entourée d'illusion, et cette illusion est celle des hommes. Le procédé est d'une grande économie : quelques vers suffisent à congédier toute géographie politique. La patrie du cynique n'est pas une terre, c'est un sac qu'il porte.
On mesure la distance avec les utopies philosophiques ordinaires. Une utopie propose des institutions, des lois, une répartition des tâches. Pêra n'en propose aucune, non par paresse théorique mais parce qu'une communauté d'hommes affranchis du superflu n'a rien à organiser. Cette idée sera reprise, sous une forme plus construite, dans la République perdue de Zénon de Cition, qui décrivait une cité sans temples, sans tribunaux ni monnaie.
La parodie de Solon
Un second fragment retourne une élégie de Solon adressée aux Muses. Le législateur athénien y demandait la prospérité et la bonne réputation auprès des hommes. Cratès garde l'invocation et change la requête : il demande de quoi remplir son ventre, sans jamais devenir l'obligé de quiconque.
La substitution est instructive. Solon ne réclamait pas une richesse injuste, il demandait une aisance honnête, ce que la morale grecque tenait pour légitime. Cratès ne l'accuse donc pas de cupidité ; il montre qu'une demande parfaitement respectable suppose une hiérarchie de valeurs qui reste impensée. En conservant la forme du poème, il rend cette hiérarchie visible. C'est un mode d'argumentation par contraste, et non par réfutation.
Les autres vers
Le reste du corpus est plus disparate. On y trouve des distiques moraux sur la nourriture, l'exercice et la maîtrise des désirs, des attaques contre la mollesse des riches, des jeux sur les noms de villes. Une pièce célèbre décrit la philosophie comme un remède, thème qui traversera toute la pensée hellénistique.
L'attribution de plusieurs de ces vers est discutée par les éditeurs, car le genre de la chrie fait circuler les mêmes formules sous des noms différents. Les éditions critiques distinguent donc les fragments sûrs, dont ceux de la Besace et de Solon, et un ensemble d'attributions probables ou douteuses. Il serait imprudent de construire une interprétation sur une pièce isolée.
Les Lettres de Cratès
Un recueil de lettres brèves circule sous son nom depuis l'époque hellénistique, souvent transmis avec les lettres attribuées à Diogène. Leur inauthenticité fait aujourd'hui consensus : il s'agit d'exercices d'école, composés plusieurs siècles après la mort de Cratès, dans lesquels un élève de rhétorique fait parler un philosophe.
Cela ne les rend pas sans valeur, à condition de ne pas se tromper sur ce qu'elles documentent. Elles n'apprennent rien sur Cratès et beaucoup sur la manière dont le cynisme s'est transmis. On y voit une école devenue enseignable, dotée de maximes, d'exemples édifiants et d'une morale consolante. La provocation a disparu, remplacée par l'exhortation. C'est le cynisme tel que l'Empire romain pouvait le recevoir.
Ce que le corpus permet d'affirmer
Malgré sa minceur, cet ensemble autorise quelques conclusions. Cratès écrivait, ce qui contredit l'idée d'un cynisme purement gestuel. Il maîtrisait la tradition poétique grecque assez bien pour la parodier, ce qui suppose une formation littéraire complète et contredit l'image d'un philosophe inculte. Enfin son ton est le plus souvent enjoué, non agressif, ce qui recoupe les témoignages biographiques décrivant un homme bienveillant, surnommé l'ouvreur de portes parce qu'il entrait chez les gens pour les reprendre en particulier.
Les limites de l'exercice
Il faut dire aussi ce que ce corpus ne permet pas. Il ne donne accès à aucune argumentation suivie, donc à aucune doctrine au sens strict. Il ne dit rien de la physique ni de la théorie de la connaissance, sujets dont on ignore si les cyniques les traitaient ou les écartaient par principe. Il ne permet pas de mesurer précisément ce que le stoïcisme a emprunté à Cratès, faute de pouvoir comparer des textes.
La question de savoir si les cyniques constituaient une école philosophique ou une manière de vivre reste par conséquent ouverte, et ces fragments ne la tranchent pas. Ils déplacent seulement le terrain : un homme qui parodie Solon en hexamètres n'est pas indifférent à la culture qu'il refuse.
Comment lire ces textes aujourd'hui
La lecture demande moins d'une heure. Le recueil français de Léonce Baptiste Paquet, Les Cyniques grecs, rassemble les fragments et les témoignages en traduction, ce qui permet de prendre la mesure exacte du dossier. Il est utile de lire ensuite la notice de Diogène Laërce sur Cratès, puis celle sur Zénon de Cition au livre VII : on suit ainsi, en quelques pages, le passage d'une poésie de mendiant à une philosophie de système.
Une recommandation de méthode : lisez les fragments avant les commentaires. Ils sont si peu nombreux que toute synthèse préalable risque de vous faire voir dans le texte ce qu'un interprète y a mis.