Zénon de Cition

vers 334 av. J.-C. - vers 262 av. J.-C. 🇬🇷 grecque 14 min de lecture

Difficulté : 3/5

Venu de Chypre à Athènes, Zénon de Cition enseigne sous un portique peint qui donnera son nom au stoïcisme. Aucun de ses livres ne nous est parvenu.

Biographie

Un Chypriote à Athènes

Zénon naît à Cition, cité de Chypre, vers 334 av. J.-C. Son père, Mnaséas, était marchand et les sources antiques soulignent l'origine phénicienne de la famille : plusieurs auteurs l'appellent simplement « le Phénicien », parfois avec condescendance. Il arrive à Athènes vers la trentaine, sans doute autour de 312 av. J.-C., et y passera le reste de sa vie sans jamais demander la citoyenneté athénienne.

Le naufrage et la librairie

Deux récits de vocation circulent. Selon le premier, Zénon transportait de la pourpre et fit naufrage près du Pirée, perdant sa cargaison : il aurait dit plus tard que ce naufrage avait été sa chance. Selon le second, il entra dans une librairie d'Athènes, se fit lire des pages de Xénophon consacrées à Socrate et demanda où trouver de tels hommes ; le libraire lui désigna Cratès de Thèbes qui passait dans la rue. Ces deux traditions sont trop bien construites pour être des documents, mais elles indiquent comment l'école elle-même voulait raconter son origine : une conversion, et une ascendance socratique par le cynisme.

Une formation composite

Il suit d'abord l'enseignement de Cratès, dont il retient l'éthique sans en adopter l'impudence. Il fréquente ensuite plusieurs maîtres d'autres écoles, notamment des dialecticiens mégariques et des membres de l'Académie. Cette formation explique la structure de sa doctrine : une éthique d'origine cynique, une logique nourrie de la dialectique mégarique et une physique en dialogue avec Platon et Aristote.

Le Portique

Zénon n'ouvre pas une école fermée. Il enseigne sous le Portique peint, la Stoa Poikilè, galerie couverte bordant l'agora d'Athènes et ornée de fresques célèbres. Ce lieu public donnera son nom au courant : les stoïciens sont d'abord les gens du portique. Le choix a une portée : la philosophie s'expose au passage, sans enclos ni droit d'entrée.

Les honneurs et la mort

Les Athéniens lui témoignèrent une estime peu commune pour un étranger. Diogène Laërce cite le texte d'un décret honorifique voté en sa faveur, mentionnant une couronne d'or et une sépulture aux frais de la cité. Il meurt vers 262 av. J.-C., très âgé. La tradition raconte qu'après une chute il s'abstint volontairement de nourriture, jugeant son heure venue. Le récit est cohérent avec la doctrine stoïcienne sur la mort volontaire, ce qui est précisément une raison de s'en méfier.

Pensée principale

Une doctrine reconstituée

Une précaution s'impose avant tout exposé. Aucun écrit de Zénon ne nous est parvenu et notre information provient de résumés tardifs, principalement Diogène Laërce, Cicéron, Stobée et Plutarque. Ces sources attribuent souvent une même thèse tantôt à Zénon, tantôt à Chrysippe, troisième chef de l'école, qui a beaucoup systématisé. Distinguer ce qui vient du fondateur de ce qui vient de ses successeurs est l'un des problèmes les plus difficiles de l'histoire de la philosophie hellénistique. Ce qui suit présente donc les thèses que la tradition lui rapporte, en signalant les incertitudes.

Trois parties, un seul projet

On attribue à Zénon la division de la philosophie en logique, physique et éthique. Les stoïciens comparaient l'ensemble à un verger dont la clôture serait la logique, les arbres la physique et les fruits l'éthique, ou encore à un être vivant dont aucune partie ne fonctionne isolément. Cette organisation n'est pas un classement scolaire : elle signifie que la conduite juste dépend d'une connaissance correcte de ce qui est, laquelle suppose des critères de vérité fiables.

Vivre en accord avec la nature

La formule du but de la vie, le telos, est traditionnellement rapportée à Zénon : vivre en accord avec la nature. Elle peut s'entendre de deux manières que les stoïciens n'ont jamais vraiment séparées. Accord avec la nature propre de l'homme, qui est un être raisonnable, et donc vie conforme à la raison. Accord avec la nature du tout, ordre du monde régi par une rationalité immanente, et donc acceptation de ce qui arrive. Les successeurs de Zénon ont reformulé la définition à plusieurs reprises, signe qu'elle posait problème dès l'origine.

La vertu seule est un bien

La thèse éthique centrale est d'origine cynique et Zénon la maintient sans l'atténuer : seule la vertu est un bien, seul le vice est un mal, tout le reste est indifférent. Santé, richesse, réputation, et même la vie, appartiennent à cette catégorie intermédiaire. L'école introduira cependant une distinction décisive entre indifférents préférables et non préférables, ce qui permet d'expliquer pourquoi le sage choisit la santé sans la tenir pour un bien. L'attribution de cette nuance à Zénon lui-même est discutée.

Les passions comme jugements

Les passions ne sont pas, pour les stoïciens, des mouvements irrationnels qu'il faudrait dompter de l'extérieur. Elles sont des jugements erronés, l'assentiment donné à une impression fausse sur la valeur des choses : la peur juge qu'un indifférent est un mal, l'avidité qu'un indifférent est un bien. La conséquence est considérable. Si les passions sont des erreurs, elles se corrigent par la connaissance, et la thérapeutique des affects devient une affaire de logique appliquée.

Le critère de la connaissance

En logique, Zénon aurait introduit la notion d'impression compréhensive, phantasia katalêptikê, représentation qui porte en elle la marque de son objet et à laquelle l'esprit donne son assentiment. Cicéron rapporte qu'il illustrait la gradation de la connaissance par une gestuelle : main ouverte pour l'impression, doigts repliés pour l'assentiment, poing fermé pour la compréhension, main de l'autre bras serrant ce poing pour la science. L'anecdote a le mérite de montrer que l'assentiment est un acte et non une réception passive, point sur lequel les académiciens sceptiques attaqueront l'école sans relâche.

Un monde animé

La physique stoïcienne repose sur deux principes, l'un actif et l'autre passif, la raison ordonnatrice et la matière. Le principe actif, nommé indifféremment logos, dieu, feu artiste ou souffle, n'est pas extérieur au monde : il le traverse et le constitue. Ce matérialisme d'un genre particulier, où rien n'existe qui ne soit corporel mais où le corps du monde est intelligent, se distingue nettement de l'atomisme épicurien. Il fonde aussi une pensée de la providence et du destin : tout ce qui arrive s'enchaîne selon un ordre, ce qui pose immédiatement le problème de la liberté humaine.

Une cité sans institutions

Sa République, perdue, décrivait selon les témoignages une communauté d'hommes vertueux sans temples, sans tribunaux, sans gymnases ni monnaie, unie par la seule concorde raisonnable. L'inspiration cynique est manifeste et l'ouvrage embarrassera les stoïciens romains. Il contient pourtant le germe d'une idée durable : la véritable communauté n'est pas la cité mais l'ensemble des êtres raisonnables, thème que Marc Aurèle reprendra bien plus tard.

Œuvres majeures

Zénon a beaucoup écrit et rien ne subsiste. Diogène Laërce transmet une liste d'une vingtaine de titres dont nous ne connaissons que des citations et des résumés. Les œuvres présentées ici le sont donc à travers ce que les Anciens en ont rapporté.

La République

C'est son ouvrage le plus discuté, écrit sans doute dans sa jeunesse, du temps où l'influence de Cratès était la plus forte. Les témoignages lui prêtent la description d'une communauté d'hommes sages dispensée de temples, de tribunaux, de gymnases et de monnaie, ainsi que des positions choquantes sur le mariage et le vêtement. Les stoïciens des générations suivantes, gênés, ont parfois soutenu que Zénon l'avait écrit avant sa maturité. Le texte étant perdu, ni l'interprétation cynique ni la minimisation ne peuvent être vérifiées.

De la vie conforme à la nature

Ce traité contenait vraisemblablement la formulation du but de la vie qui deviendra la devise de l'école. Nous n'en avons que des paraphrases, chez Diogène Laërce et Stobée, et les reformulations successives proposées par Cléanthe, Chrysippe puis Antipater suggèrent que la formule initiale laissait place à des lectures divergentes.

Des passions

Zénon y définissait les affects comme des mouvements de l'âme contraires à la raison, analyse que Chrysippe reprendra en la transformant en théorie du jugement. C'est le point où la distinction entre les deux auteurs importe le plus, et où elle est le plus malaisée à faire.

Les traités de logique et de langage

La liste ancienne mentionne des ouvrages sur les signes, sur les universaux et sur les problèmes homériques. Ces titres montrent que la logique stoïcienne ne se réduisait pas à une théorie du raisonnement : elle englobait la sémantique, la théorie de la connaissance et l'interprétation des textes.

Les Souvenirs de Cratès

Un recueil consacré à son maître cynique figure parmi ses écrits. Sa perte est particulièrement regrettable, car il aurait éclairé de première main le passage du cynisme au stoïcisme, question qui reste aujourd'hui affaire de reconstruction.

Où lire Zénon aujourd'hui

Faute d'œuvre, on lit Zénon dans les recueils de fragments stoïciens et dans les livres qui le citent : Diogène Laërce au livre VII, les traités académiques et moraux de Cicéron, les extraits de Stobée et les écrits antistoïciens de Plutarque. Ces sources sont souvent hostiles ou schématiques, ce qui oblige à une lecture critique constante.

Postérité et influence

La succession du Portique

Zénon a fondé une école qui lui a survécu près de cinq siècles. Cléanthe d'Assos lui succède, puis Chrysippe de Soles, dont l'activité systématisante fut telle qu'un mot ancien affirmait que sans lui le Portique n'aurait pas existé. Cette phrase, souvent citée, dit aussi la difficulté à laquelle se heurte toute étude de Zénon : le fondateur a été partiellement recouvert par celui qui a mis sa doctrine en ordre.

Le stoïcisme romain

Le passage à Rome transforme l'école. Sénèque, Épictète et Marc Aurèle délaissent la physique et la logique pour concentrer l'enseignement sur la conduite. Ce recentrage a assuré la survie du stoïcisme et brouillé son image : le public moderne connaît le stoïcisme par ses moralistes tardifs et ignore la cosmologie qui, chez Zénon, le rendait cohérent. La fiche du stoïcisme détaille cette évolution.

Un adversaire pour les sceptiques

La théorie zénonienne de l'assentiment a fourni sa cible principale à l'Académie sceptique d'Arcésilas et de Carnéade. Toute l'épistémologie hellénistique se déploie dans cette controverse : existe-t-il une impression dont la seule présence garantisse la vérité ? Le débat, transmis par Cicéron et par Sextus Empiricus, structurera la théorie de la connaissance jusqu'à Descartes.

Le droit naturel et la loi

L'idée d'une raison commune à tous les hommes, fondement d'une loi naturelle antérieure aux législations particulières, s'est révélée l'un des legs les plus durables du stoïcisme. Les juristes romains, puis la scolastique, puis les théoriciens modernes du droit des gens s'y sont référés. La chaîne de transmission passe surtout par Cicéron et il serait excessif d'attribuer à Zénon lui-même la théorie qui en est issue.

Réappropriations modernes

Le néostoïcisme de la Renaissance, l'usage qu'en font les moralistes classiques, puis la lecture de Kant qui reconnaît au stoïcisme la rigueur tout en lui reprochant son intellectualisme, jalonnent la réception européenne. Le XXIe siècle a vu se développer un stoïcisme de développement personnel, largement détaché de la physique et de la théorie de la connaissance. Ce succès pose une question intéressante : peut-on garder l'éthique stoïcienne en abandonnant la cosmologie qui la justifiait ? Les spécialistes en doutent, les praticiens l'affirment, et le débat mérite d'être connu comme tel.

Controverses et débats

Zénon ou Chrysippe ?

La controverse la plus technique, et la plus décisive, porte sur l'attribution. Les sources antiques résument couramment « les stoïciens » sans nommer d'auteur, et lorsqu'elles nomment, elles se contredisent. Une part importante de ce qu'on enseigne comme stoïcisme, notamment la théorie des passions comme jugements et la logique des propositions, peut revenir à Chrysippe. Les éditions critiques de fragments signalent ces incertitudes et les interprètes se divisent sur l'ampleur de l'apport propre de Zénon.

Quelle dette envers le cynisme ?

Les Anciens tenaient le cynisme pour la porte d'entrée du stoïcisme. Certains historiens contemporains estiment cette filiation surévaluée et soulignent le rôle de l'Académie et des dialecticiens mégariques dans la formation de Zénon. D'autres jugent au contraire que l'éthique stoïcienne est du cynisme rendu présentable. La question n'est pas seulement généalogique : elle décide de savoir si le stoïcisme est une morale de la rupture ou une morale de l'intégration.

La République embarrassante

Les positions prêtées à la République de Zénon ont divisé l'école elle-même. Faut-il y voir une œuvre de jeunesse reniée, une utopie philosophique sans prétention politique, ou l'expression la plus franche de sa pensée ? Les stoïciens tardifs ont plutôt choisi la première solution, les adversaires du stoïcisme la troisième. Aucun argument textuel ne permet de conclure, l'ouvrage étant perdu.

Destin et responsabilité

Si tout ce qui arrive découle d'un enchaînement rationnel, comment un acte peut-il être imputé à son auteur ? Cette objection a été adressée au stoïcisme dès l'Antiquité et l'école y a répondu par des distinctions successives, notamment sur les causes principales et les causes auxiliaires. On ignore comment Zénon la traitait. Le débat reste vivant dans la philosophie contemporaine de l'action.

L'impassibilité est-elle désirable ?

L'objection morale est la plus courante. Une sagesse qui vise l'extinction des passions et range les affections parmi les indifférents paraît à beaucoup inhumaine, reproche que les épicuriens, les platoniciens puis une longue tradition chrétienne ont formulé. Les stoïciens répondent qu'ils ne suppriment pas l'affection mais le trouble, et qu'un attachement lucide n'est pas une passion. Les deux camps ne parlent peut-être pas de la même chose, ce qui explique la durée du différend.

Pour aller plus loin

Les sources antiques

  • Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, livre VII. La notice sur Zénon et l'exposé général de la doctrine stoïcienne qui la suit constituent le document de base. La traduction française dirigée par Marie-Odile Goulet-Cazé, au Livre de Poche, signale les problèmes d'attribution.
  • Cicéron, Des termes extrêmes des biens et des maux, livre III, et Académiques. Cicéron rapporte les thèses stoïciennes tout en les discutant, ce qui rend sa lecture instructive et exigeante.
  • Jean Stobée, Florilège. Contient les résumés d'éthique stoïcienne les plus précis dont nous disposions.

Recueils de fragments

  • Les Stoïciens, volume de la Bibliothèque de la Pléiade dirigé par Émile Bréhier, qui rassemble en français une large sélection de textes de l'école. # TODO: vérifier la composition exacte du volume
  • Les éditions savantes de fragments stoïciens permettent de mesurer l'état réel du dossier. Elles sont techniques et s'adressent à un lecteur déjà familier du sujet.

Études

  • Anthony A. Long et David Sedley, Les Philosophes hellénistiques, disponible en français. L'ouvrage réunit les textes traduits et un commentaire thématique, méthode particulièrement adaptée à un auteur sans œuvre conservée.
  • Les travaux de Pierre Hadot sur la philosophie antique comme manière de vivre éclairent utilement l'enjeu pratique de la doctrine.

Un ordre de lecture

Lisez d'abord le livre VII de Diogène Laërce, en acceptant d'y perdre pied par endroits. Reprenez ensuite les mêmes thèses dans le recueil de Long et Sedley, qui les classe et les commente. Vous constaterez alors que l'essentiel du travail des historiens consiste à décider qui a dit quoi, et vous lirez la suite avec la prudence qui convient.

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Attribution suggérée - « Zénon de Cition », Philotopie, - CC BY-SA 4.0

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