Cratès de Thèbes

vers 365 av. J.-C. - vers 285 av. J.-C. 🇬🇷 grecque 13 min de lecture

Difficulté : 3/5

Riche Thébain devenu mendiant par choix, Cratès adoucit la provocation cynique en bienveillance. Son enseignement mène directement à la naissance du stoïcisme.

Biographie

Un riche Thébain

Cratès naît à Thèbes vers 365 av. J.-C., dans une famille aisée. Toutes les sources antiques s'accordent sur le geste qui ouvre sa vie philosophique : il se sépare de sa fortune. Les versions diffèrent sur les modalités, distribution à ses concitoyens, abandon à la cité ou consignation chez un banquier avec instruction de la rendre à ses fils s'ils devenaient ordinaires et de la donner au peuple s'ils devenaient philosophes. Cette dernière variante est trop belle pour être prise au mot, mais elle indique le sens que l'Antiquité donnait à son renoncement : la richesse est un obstacle, non un mal en soi.

L'école de Diogène

Il rejoint Diogène de Sinope et adopte l'équipement cynique, le manteau grossier plié en double, la besace et le bâton. La tradition en fait le disciple le plus accompli, celui par qui l'école a pris consistance. Il vit à Athènes et à Thèbes, sans domicile fixe, passant l'hiver dans les bains publics et l'été sous les portiques, selon un mot qui lui est attribué.

Le mariage avec Hipparchia

L'épisode le plus remarquable de sa biographie concerne Hipparchia de Maronée, sœur du cynique Métroclès. Selon Diogène Laërce, elle s'éprit de Cratès et de son mode de vie, refusa tous les partis que sa famille lui proposait et menaça de se donner la mort si on l'empêchait de l'épouser. Cratès lui aurait montré sa besace et son manteau en la prévenant que c'était là toute sa dot. Elle accepta, prit le même vêtement et partagea sa vie publiquement. Hipparchia est l'une des très rares femmes philosophes dont l'Antiquité nous ait transmis le nom, et la seule du cynisme.

L'ouvreur de portes

On le surnommait, rapporte Diogène Laërce, « l'ouvreur de portes », parce qu'il entrait dans les maisons sans y être invité pour y adresser des remontrances. Le surnom dit la différence avec son maître : là où Diogène provoquait sur la place publique, Cratès s'occupait des gens un par un. Plusieurs témoignages le décrivent comme accueilli avec faveur, ce qui serait impensable pour Diogène.

La mort

Il meurt âgé, vers 285 av. J.-C. Le lieu n'est pas assuré par les sources et nous ne le mentionnons donc pas. Les vers qui nous restent de lui laissent l'image d'un homme sans regrets, qui se disait citoyen de la Besace plutôt que d'une cité.

Pensée principale

Un cynisme sans agressivité

La spécificité de Cratès tient moins à ses thèses qu'à son ton. Il partage l'essentiel des positions de Diogène, pauvreté volontaire, indifférence aux conventions, primat de l'exercice sur le discours, mais il en change l'usage. Les témoignages le décrivent comme bienveillant et plaisant, entrant dans les maisons pour corriger les mœurs de ses hôtes plutôt que pour les humilier sur la place publique. Ce déplacement a une portée philosophique : si le cynisme veut convertir, l'invective n'est peut-être pas le moyen le plus efficace.

La richesse comme charge

Son argument le plus net porte sur les biens. Cratès n'affirme pas que l'argent soit mauvais, mais qu'il coûte : il faut le garder, le défendre, craindre de le perdre, et cette inquiétude occupe l'esprit tout entier. Se défaire de sa fortune n'est donc pas un sacrifice, c'est un allègement. Plusieurs mots rapportés vont dans ce sens, notamment celui où, interrogé sur ce que la philosophie lui avait rapporté, il répondrait un peu de nourriture pauvre et le fait de ne se soucier de rien.

La cité de la Besace

Cratès a composé des vers parodiques. Le plus célèbre décrit une cité nommée Pêra, la Besace, située au milieu d'une fumée trouble : le mot grec tuphos désigne à la fois la fumée et la vanité, l'illusion qui enfle. La parodie visait un passage épique décrivant une île prospère. Le procédé est instructif : plutôt que de réfuter les cités réelles, Cratès leur oppose une utopie minuscule, tout entière contenue dans le sac du mendiant. Aucune institution, aucun territoire, rien qu'une condition portable.

Détourner les formes littéraires

La parodie est chez lui une méthode. Il retourne les vers de Solon demandant aux Muses la richesse et l'estime pour réclamer de quoi remplir son ventre sans devenir l'esclave de personne. En prenant appui sur des textes que tout le monde connaît, il rend visible l'ordre des valeurs qu'ils véhiculent. Il y a là une pratique philosophique qui n'argumente pas frontalement : elle décale.

Une philosophie thérapeutique

Plusieurs sources comparent son activité à celle d'un médecin des âmes. La métaphore est fréquente dans la philosophie hellénistique, mais Cratès lui donne un contenu concret : il se rend au chevet des gens, diagnostique ce qui les ronge et prescrit un régime. Cette conception pratique de la philosophie, art de guérir les passions par l'exercice, passera au stoïcisme et traversera toute la pensée antique tardive.

L'égalité avec Hipparchia

La vie commune avec Hipparchia n'est pas seulement une curiosité biographique. Elle met en pratique une conséquence du principe cynique : si les conventions sociales sont sans autorité naturelle, celles qui assignent une place aux femmes ne le sont pas davantage. Hipparchia porte le même manteau, mendie, discute dans les banquets. Les historiennes de la philosophie ont souligné que le cynisme est, avec l'épicurisme, l'un des rares courants antiques où des femmes apparaissent comme philosophes et non comme auditrices. Il faut cependant se garder d'y projeter une théorie de l'égalité : les textes conservés n'en formulent aucune.

Ce qui passe au stoïcisme

Zénon de Cition fut son auditeur. Ce que le stoïcisme lui doit est identifiable : l'idée que la vertu suffit au bonheur, l'indifférence aux biens extérieurs et la conviction que la philosophie est un entraînement. Ce qu'il abandonne est tout aussi net : la transgression publique, le refus de la cité et la méfiance envers la théorie. Le stoïcisme naissant garde donc l'éthique cynique en la dotant d'une physique et d'une logique, ce qui revient à répondre à l'objection selon laquelle le cynisme n'était pas une philosophie complète.

Œuvres majeures

Contrairement à Diogène, Cratès nous a laissé des vers. Ils sont peu nombreux, transmis par citation, et forment un ensemble hétérogène que les éditions modernes regroupent sous le titre de fragments.

Les fragments poétiques

Une trentaine de vers environ nous sont parvenus, principalement par Diogène Laërce et les florilèges. Ils relèvent du paignion, le jeu poétique, genre bref qui autorise le mélange du comique et du sérieux. C'est le seul corpus cynique de première main dont nous disposions pour cette génération, ce qui lui donne une valeur documentaire considérable malgré sa minceur.

Le fragment de la Besace

Le plus cité décrit une cité appelée Pêra, la Besace, dressée au milieu d'un tuphos couleur de vin. Le jeu porte sur le double sens de tuphos, fumée et illusion vaniteuse, et la formule imite un passage épique vantant une île fertile. En quelques vers, Cratès substitue à toute patrie le sac du mendiant. Le texte est devenu l'emblème de l'utopie cynique, qui ne propose aucune institution et se contente de rendre inutile le fait d'en avoir.

La parodie de Solon

Un second fragment retourne l'élégie de Solon aux Muses. Là où le législateur athénien demandait la prospérité et la bonne réputation, Cratès demande de quoi manger sans devenir l'obligé de personne. Le procédé est le même que dans le fragment précédent : prendre un texte canonique et en déplacer les valeurs sans le discuter.

Les tragédies perdues

Diogène Laërce signale des pièces de caractère philosophique élevé, dont rien ne subsiste. L'information est trop maigre pour qu'on en tire quoi que ce soit, sinon que le cynisme ne répugnait pas aux formes littéraires savantes.

Les Lettres de Cratès

Un recueil épistolaire circule sous son nom depuis l'époque hellénistique. Son inauthenticité fait aujourd'hui consensus : il s'agit d'exercices d'école rédigés bien plus tard. Ces lettres n'apprennent rien sur Cratès lui-même, mais beaucoup sur la manière dont le cynisme s'est transmis, sous forme de morale édifiante et de vie exemplaire à imiter.

Les témoignages indirects

Le reste de notre information vient de Diogène Laërce au livre VI, de Plutarque qui avait composé une vie de Cratès aujourd'hui perdue et des recueils d'anecdotes. Comme pour Diogène, il faut compter avec le genre de la chrie, qui attribue volontiers la même réplique à plusieurs cyniques.

Postérité et influence

Le maillon vers le stoïcisme

La postérité de Cratès est d'abord celle d'un maître. Zénon de Cition, arrivé à Athènes après un naufrage selon la tradition, devient son auditeur avant de fonder sa propre école sous le Portique. Le stoïcisme hérite par cette voie de l'éthique cynique : la vertu suffit au bonheur, les biens extérieurs sont indifférents et la philosophie est un exercice quotidien. Les stoïciens n'ont jamais dissimulé cette dette. Épictète évoque le cynique comme un idéal exigeant et les commentateurs anciens parlaient du cynisme comme d'un raccourci vers la vertu.

Hipparchia dans l'histoire de la philosophie

Sa compagne connaît une postérité propre. Citée par Diogène Laërce parmi les philosophes cyniques, elle figure dans les catalogues de femmes savantes composés à la Renaissance et au XVIIIe siècle. L'histoire récente de la philosophie s'y intéresse à double titre : comme cas rare de femme reconnue philosophe dans l'Antiquité et comme indice de ce que le refus des conventions pouvait produire concrètement. Les études féministes contemporaines discutent la portée de l'exemple, certaines y voyant une brèche réelle, d'autres une exception tolérée parce qu'elle restait marginale.

Le cynisme domestiqué

Cratès inaugure une manière d'être cynique qui aura plus de descendants que celle de Diogène : le philosophe pauvre, doux, itinérant, qui exhorte plutôt qu'il ne scandalise. Les Lettres pseudo-cratétiennes, la satire morale d'époque impériale et les portraits de sages mendiants dans la littérature hellénistique en dérivent. C'est aussi cette version qui rend les rapprochements avec l'ascétisme chrétien les plus plausibles, sans qu'une filiation puisse être établie.

La transmission textuelle

Ses vers survivent parce que d'autres les ont cités. Diogène Laërce, les florilèges de Stobée et les grammairiens ont conservé ce qui nous reste. Cette dépendance à la citation explique la forme du corpus : nous avons les fragments qui frappaient, non ceux qui expliquaient. Toute reconstruction de sa pensée travaille donc sur un échantillon biaisé par le goût des compilateurs.

Lectures modernes

Les travaux de Marie-Odile Goulet-Cazé ont remis Cratès au centre de l'histoire du cynisme, en montrant qu'il n'était pas un Diogène affadi mais l'auteur d'une inflexion réfléchie. Les études sur la parrhêsia menées après Michel Foucault se sont surtout concentrées sur Diogène, laissant Cratès dans une relative pénombre. Son rôle de charnière entre deux écoles en fait pourtant un cas privilégié pour observer comment une manière de vivre devient une doctrine.

Controverses et débats

Adoucissement ou trahison ?

Le débat principal porte sur le sens de son inflexion. Pour une partie des interprètes, la bienveillance de Cratès est un progrès : elle rend le cynisme transmissible et lui permet d'agir. Pour d'autres, elle en émousse le tranchant, car un cynisme aimable ne choque plus personne et perd sa fonction critique. Les deux lectures s'appuient sur les mêmes témoignages et le désaccord porte en réalité sur ce qu'on attend d'une philosophie de la provocation.

Que valent les anecdotes ?

Comme pour l'ensemble du cynisme, les sources sont tardives et relèvent du genre de la chrie. Le récit du mariage avec Hipparchia, en particulier, présente tous les traits d'une composition littéraire : opposition familiale, menace de suicide, dot réduite à une besace. Cela ne prouve pas qu'il soit faux, mais interdit de le traiter comme un document. Il est plus sûr de dire que l'Antiquité tenait ce couple pour réel et le jugeait remarquable.

L'attribution des fragments

Plusieurs vers cyniques circulent sous des noms différents selon les sources. L'attribution à Cratès du fragment de la Besace est solide, celle de la parodie de Solon est bien établie, mais d'autres pièces du corpus restent discutées par les éditeurs. Les recueils modernes signalent ces incertitudes et il serait imprudent de bâtir une interprétation sur un fragment isolé.

Hipparchia, égalité ou exception ?

La présence d'Hipparchia est parfois présentée comme la preuve d'un égalitarisme cynique. La prudence s'impose. Aucun texte conservé n'énonce une thèse sur l'égalité des sexes et les cyniques ne semblent pas avoir théorisé la question. Ce que les sources montrent, c'est une pratique : une femme a vécu et discuté comme les hommes de l'école, et Diogène Laërce la range parmi les philosophes. De là à une doctrine, il y a un pas que les documents ne permettent pas de franchir.

Un cynisme compatible avec la cité ?

Enfin, la manière dont Cratès intervient chez les particuliers pose une question politique. Entrer dans les maisons pour corriger les mœurs suppose qu'on accepte le tissu social qu'on prétend critiquer. Certains y voient la preuve que le cynisme pouvait devenir une pédagogie civique, d'autres une contradiction avec le refus de la convention. Le débat reste ouvert faute d'un texte où Cratès s'expliquerait.

Pour aller plus loin

Lire les textes

  • Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, livre VI. Les chapitres consacrés à Cratès, à Métroclès et à Hipparchia tiennent en quelques pages et contiennent l'essentiel de ce que nous savons.
  • Léonce Paquet, Les Cyniques grecs. Fragments et témoignages. Rassemble en français les fragments poétiques de Cratès et les témoignages sur Hipparchia, ce qui permet de lire le dossier complet en une soirée.

Études sur le cynisme

  • Marie-Odile Goulet-Cazé, Le Cynisme, une philosophie antique, Vrin. Situe précisément l'apport de Cratès et discute la question de sa bienveillance.
  • Marie-Odile Goulet-Cazé, Les Kynica du stoïcisme. Consacré au problème qui intéresse le plus directement Cratès, celui de l'héritage cynique dans le stoïcisme.

Sur Hipparchia et les femmes philosophes

  • Les notices de Diogène Laërce restent la source primaire. Pour la réception, on consultera les travaux d'histoire de la philosophie féminine antique, qui discutent le statut de l'exemple sans le surinterpréter.

Un parcours possible

Commencez par les fragments, une page à peine. Lisez ensuite la vie de Zénon de Cition au livre VII de Diogène Laërce : vous verrez comment un auditeur de Cratès a transformé une manière de vivre en doctrine. La comparaison des deux textes vaut mieux qu'un commentaire.

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