Sur la nature (fragments)

Héraclite d'Éphèse

Titre original : Περὶ φύσεως

Publication : vers 500 av. J.-C.

Type : Fragments

Analyse

Héraclite d'Éphèse a écrit un livre, et nous ne l'avons pas. Ce qui en reste tient en une centaine de phrases citées par d'autres auteurs, parfois sur plusieurs siècles de distance, et dont l'ordre d'origine ne se reconstitue pas. Lire Héraclite consiste donc à interpréter des sentences brèves, séparées de leur contexte, choisies par des lecteurs qui avaient chacun une thèse à défendre.

Cette situation n'est pas un détail d'érudition : elle commande tout ce qu'on peut dire de l'œuvre. Les désaccords sur la doctrine d'Héraclite viennent pour une bonne part de la hiérarchie de fiabilité qu'on établit entre ces fragments.

Un livre déposé dans un temple

La tradition rapporte qu'Héraclite déposa son ouvrage dans le temple d'Artémis d'Éphèse. Son activité se situe autour de 500 avant notre ère, ce qui en fait l'un des plus anciens livres de prose philosophique dont nous ayons trace.

Le titre même est incertain. L'Antiquité tardive parle d'un traité Sur la nature, divisé en trois parties consacrées à l'univers, à la politique et à la théologie. Ce découpage ressemble à une convention éditoriale appliquée après coup à l'ensemble des physiologues, et les spécialistes ne s'en servent pas pour reconstruire le plan de l'ouvrage.

Théophraste, qui pouvait encore le lire en entier, le trouvait inachevé. Le témoignage est précieux : il suggère que l'étrangeté de la forme ne tient pas seulement à notre ignorance.

Comment les fragments nous sont parvenus

Les citateurs sont nombreux et leurs intérêts divergent. Aristote cite Héraclite pour le réfuter sur le principe de non-contradiction. Les stoïciens le citent pour y trouver le feu et le logos de leur propre physique. Les sceptiques l'invoquent contre la fiabilité des sens. Clément d'Alexandrie et Hippolyte de Rome, auteurs chrétiens, en rapportent beaucoup, parce qu'une sagesse païenne annonçant le Verbe leur était utile.

Il en résulte que les fragments ne se valent pas. Certains sont des citations littérales introduites comme telles, d'autres des paraphrases, d'autres encore des reconstructions que le citateur attribue à Héraclite pour appuyer son propos. Les éditions modernes les classent et les numérotent : celle de Hermann Diels revue par Walther Kranz fournit la référence standard, dont proviennent les numéros dits B.

Ce que les fragments soutiennent

Le logos

Le fragment que les éditeurs placent en tête donne le ton. Paul Tannery le traduit ainsi : « Ce verbe, qui est vrai, est toujours incompris des hommes, soit avant qu'ils ne l'entendent ». Le mot grec est logos, et il porte à la fois le discours d'Héraclite et ce dont ce discours parle, la loi selon laquelle les choses se tiennent. L'ambiguïté paraît voulue : comprendre la formule et comprendre le monde sont le même acte.

De là une opposition qui revient constamment, entre les quelques-uns qui saisissent cette loi et la plupart qui vivent comme endormis, chacun dans son monde privé. Ailleurs, Héraclite rattache les lois humaines à une loi divine unique dont elles se nourrissent.

L'unité des contraires

C'est la thèse la plus reconnaissable des fragments. Le jour et la nuit, la veille et le sommeil, la vie et la mort, le chemin qui monte et celui qui descend appartiennent à un même système et ne se comprennent que l'un par l'autre. « La guerre est père de tout, roi de tout », dit un fragment, où le conflit devient la forme même de l'ordre.

Il faut préciser ce que cette thèse ne dit pas. Héraclite n'affirme pas que les contraires sont identiques, ce qui serait une contradiction. Il soutient qu'ils se tiennent ensemble, à des moments différents ou sous des rapports différents et que leur tension produit la stabilité apparente des choses. L'arc et la lyre, dont la tension des cordes fait l'usage, servent d'images à cette harmonie.

Le feu

Dans la cosmologie des fragments, le feu est la réalité de base : « il a toujours été et sera toujours feu éternellement vivant ». Le choix surprend pour qui cherche un principe permanent, puisque le feu est ce qui se consume et se renouvelle sans cesse. C'est ce qui le rend approprié : ce qui dure ici est un processus qui se maintient en se transformant, et non une substance inerte. Les échanges du feu avec l'eau et la terre sont réversibles et conservent leurs proportions.

Le fleuve, et ce qu'il ne dit pas

Deux fragments passent pour dire la même chose, et ils ne la disent pas. Le premier, chez Tannery, se lit : « On ne peut pas descendre deux fois dans le même fleuve. » Le second : « À ceux qui descendent dans les mêmes fleuves surviennent toujours d'autres et d'autres eaux. »

Le second seul est tenu pour authentique par une partie des spécialistes, et il énonce autre chose que le premier. Il ne nie pas que rien demeure : il affirme que le fleuve reste le même fleuve parce que ses eaux changent. Certaines choses ne subsistent qu'à condition de se renouveler, et le fleuve est leur modèle.

L'âme et la conduite

L'âme est dans ces fragments le centre de la vie morale et de la connaissance, et Héraclite la décrit par le sec et l'humide : l'ivresse mouille l'âme et lui fait perdre son chemin. En morale et en politique, il recommande la mesure, l'honneur et une pensée saine qu'il tient pour la plus grande vertu. Il préfère ouvertement le petit nombre à la foule, et loue un homme de valeur que les Éphésiens avaient banni.

Une forme qui fait partie du propos

Héraclite écrit par sentences brèves, souvent construites sur une ambiguïté de syntaxe où un mot se rattache à ce qui précède autant qu'à ce qui suit. L'Antiquité l'avait surnommé l'Obscur. Les commentateurs se divisent sur la part de difficulté voulue dans cette obscurité, mais personne ne tient le style pour un accident : une pensée de l'unité des contraires s'accommode mal d'une phrase qui tranche.

Cela a une conséquence pratique pour le lecteur. Traduire Héraclite oblige à décider ce que l'original laisse ouvert, et comparer deux traductions d'un même fragment apprend plus sur les difficultés du texte qu'une introduction.

Postérité

Les stoïciens ont fait de ces fragments un ancêtre, en leur empruntant le feu comme principe actif et le logos comme raison gouvernant l'univers. Une bonne part de ce qui nous est parvenu passe par cette voie.

Platon tient Héraclite pour l'auteur de la thèse selon laquelle rien ne demeure, et l'attaque sous cette forme dans le Cratyle et le Théétète : si tout change à chaque instant, aucun discours n'est possible. Aristote reprend cette lecture et y ajoute l'accusation de contredire le principe de non-contradiction. Les travaux récents soutiennent que cette version provient moins d'Héraclite que de son disciple Cratyle, qui aurait durci la thèse jusqu'à l'absurde.

Hegel réserve à ces fragments une place d'honneur dans ses leçons d'histoire de la philosophie, et déclare avoir repris dans sa logique toutes les propositions d'Héraclite. Nietzsche, philologue de formation, les tient pour le seul texte présocratique dont la pensée ait gardé toute sa force. Heidegger leur consacre plusieurs cours et séminaires, en y lisant une pensée de l'être antérieure à la métaphysique, lecture que les hellénistes tiennent souvent pour une reconstruction.

La formule du fleuve est passée dans la langue courante, généralement sous la version que les spécialistes jugent la moins sûre. C'est peut-être l'ouvrage antique dont on cite le plus volontiers ce qu'il ne contient pas.

Controverses

Le flux universel est-il dans les fragments ?

C'est la question qui décide de tout le reste. Platon, Aristote et, à l'époque contemporaine, Jonathan Barnes attribuent à ces fragments la doctrine selon laquelle rien ne demeure. Geoffrey Kirk, Miroslav Marcovich et Daniel Graham défendent une version plus faible : les choses se maintiennent par le changement, ce qui suppose une stabilité réelle des structures. Leonardo Tarán a continué de soutenir la lecture platonicienne.

L'enjeu textuel est précis, et il porte sur les deux fragments du fleuve. Si celui qui interdit d'y descendre deux fois est une reformulation tardive, la doctrine du flux universel perd son appui principal.

Un ouvrage structuré ou un recueil de sentences ?

Théophraste trouvait le livre inachevé, et les fragments ne s'enchaînent pas. Certains interprètes y voient un ouvrage construit dont l'ordre est perdu, d'autres un recueil sans architecture. L'hypothèse retenue change la méthode : reconstruire un système, ou lire chaque fragment pour lui-même.

Le logos : loi du monde ou discours de l'auteur ?

Le mot porte les deux sens et les interprètes se partagent sur celui qui domine. Y lire une loi cosmique rapproche ces fragments des stoïciens et de la théologie ; y lire un discours, celui d'Héraclite, en fait d'abord une thèse sur la compréhension. La plupart des commentateurs refusent aujourd'hui de choisir et tiennent l'ambiguïté pour voulue, ce qui laisse ouverte la question de savoir ce qu'on traduit quand on traduit ce mot.

Où lire ces fragments

La traduction de Paul Tannery, publiée en 1887 dans Pour l'histoire de la science hellène, est accessible librement et accompagnée d'une discussion des sources doxographiques. C'est elle que cite cette fiche, et sa numérotation lui est propre : elle ne correspond pas aux numéros B de Diels et Kranz, d'usage aujourd'hui.

Les éditions modernes en français comprennent celle de Jean-François Pradeau chez Flammarion, celle de Marcel Conche aux Presses universitaires de France, avec texte grec et commentaire suivi, et les Fragments traduits par Roger Munier chez Fayard. Pour l'étude, l'ouvrage de Jean Bollack et Heinz Wismann, Héraclite ou la séparation, publié aux Éditions de Minuit en 1972, reste la lecture la plus attentive à la syntaxe et aux ambiguïtés voulues.

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