Pyrrhon d'Élis
Philosophe grec du IVe siècle avant notre ère, Pyrrhon n'a laissé aucun écrit. Son nom désigne pourtant toute une tradition sceptique, pour laquelle suspendre son jugement est le chemin de la tranquillité.
Biographie
Pyrrhon naît à Élis, dans le nord-ouest du Péloponnèse, vers 365 avant notre ère. Les renseignements dont nous disposons sur sa vie viennent presque tous d'un livre tardif, le neuvième de la compilation de Diogène Laërce, écrite près de cinq siècles après sa mort. Vous devez donc tenir ce récit pour un ensemble de traditions plutôt que pour une biographie au sens moderne : certains épisodes sont attestés par plusieurs sources indépendantes, d'autres ressemblent à des anecdotes d'école, forgées pour illustrer une doctrine.
Un peintre devenu philosophe
La tradition fait de Pyrrhon un peintre avant de le faire philosophe, d'une famille modeste. Il aurait d'abord suivi l'enseignement d'un certain Bryson, puis se serait attaché à Anaxarque d'Abdère, un philosophe venu de la cité de Démocrite. Ce détail compte : il rattache Pyrrhon à la tradition atomiste, et c'est à elle que l'on doit sans doute son attention aux illusions des sens.
Le voyage en Asie
L'épisode le plus commenté de sa vie est son départ pour l'Asie dans la suite d'Alexandre, aux côtés d'Anaxarque. Il y aurait rencontré les mages de Perse et les ascètes indiens que les Grecs appelaient gymnosophistes, les « sages nus ». Les sources ne disent rien de précis sur le contenu de ces rencontres, et il serait imprudent d'en déduire une filiation doctrinale. Elles établissent seulement ceci, qui est déjà beaucoup : Pyrrhon a vu de ses yeux des sociétés où les mœurs, les dieux et les idées du juste n'étaient pas ceux de la Grèce.
Le retour à Élis
Rentré dans sa cité, Pyrrhon y passe le reste de sa vie. Il n'ouvre pas d'école au sens où Platon ou Zénon de Cition en ouvrent une, avec un lieu, une règle et une succession. Il vit avec sa sœur, qui était sage-femme, et la tradition le montre vaquant lui-même aux tâches domestiques, indifférent aux honneurs comme aux humiliations. Les Éléens l'auraient néanmoins honoré au point de lui confier une charge sacerdotale et de dispenser les philosophes d'impôt en sa considération.
C'est de cette période que datent les anecdotes les plus célèbres : Pyrrhon restant impassible dans la tempête en montrant un porcelet qui continuait de manger, Pyrrhon refusant de secourir son maître Anaxarque tombé dans un marécage, Pyrrhon ne détournant pas la tête devant un char. Prenez-les pour ce qu'elles sont. Certaines viennent d'adversaires qui voulaient montrer qu'un sceptique conséquent ne pourrait pas vivre, d'autres de disciples qui voulaient montrer qu'il le pouvait. Aucune n'est un document.
La mort et la mémoire
Pyrrhon meurt vers 275, âgé de près de quatre-vingt-dix ans selon la tradition. Il ne laisse aucun écrit philosophique. Son disciple Timon de Phlionte, poète satirique, est le premier à mettre par écrit ce qu'il avait entendu, et c'est par ce relais que sa pensée nous est parvenue. Deux siècles plus tard, des médecins et des philosophes qui ne l'avaient pas connu se réclameront de son nom pour désigner une méthode : le pyrrhonisme était né, en un sens, après Pyrrhon.
Pensée principale
Pyrrhon n'ayant rien écrit, toute reconstruction de sa pensée passe par des intermédiaires. Le document le plus précieux est un court passage d'Aristoclès de Messine, philosophe péripatéticien du début de notre ère, conservé parce qu'Eusèbe de Césarée l'a recopié dans sa « Préparation évangélique ». Aristoclès y résume ce que Timon de Phlionte rapportait de son maître. Quelques lignes, donc, et toute l'interprétation moderne se joue dessus.
Trois questions, trois réponses
Le passage est bâti comme un programme en trois temps. Celui qui veut être heureux doit considérer trois choses : ce que sont les choses, quelle disposition adopter à leur égard et ce qui en résultera pour lui.
Premier temps, les choses sont dites également indifférentes, instables et indéterminables. Trois mots grecs que les traducteurs rendent diversement : rien ne permet de préférer une chose à une autre, rien ne tient en place, rien ne se laisse trancher.
Deuxième temps, il faut donc se garder de dire « ceci est » plutôt que « ceci n'est pas ». Ni nos sensations ni nos opinions ne sont vraies ou fausses : elles sont, et c'est tout ce qu'on peut en dire. Cette retenue de la parole, que les textes appellent aphasia, n'est pas un mutisme. C'est le refus d'ajouter à ce qui apparaît le petit mot de trop, celui qui prétend dire comment les choses sont en elles-mêmes.
Troisième temps, de cette retenue naît d'abord l'absence d'affirmation, puis l'absence de trouble. L'ataraxie n'est pas un exercice qu'on s'imposerait pour obtenir la paix : elle est présentée comme la conséquence naturelle d'une parole devenue sobre. Le trouble, dans cette analyse, ne vient pas des choses mais de nos jugements sur les choses.
Vivre sans opinions
Une objection s'impose aussitôt, et les anciens l'avaient formulée : comment agir si l'on n'affirme rien ? Comment choisir de se nourrir plutôt que de jeûner, de fuir le feu plutôt que de s'y jeter ?
La réponse que la tradition prête à Pyrrhon consiste à distinguer deux étages. Les apparences demeurent : le miel paraît doux, la neige paraît froide, et vous n'avez nul besoin de savoir ce qu'est le miel en lui-même pour vous régler sur son goût. Ce qui est suspendu, c'est seulement l'étage supérieur, celui où l'on prétend que le miel est doux. Agir selon les apparences, suivre les usages de sa cité, exercer son métier : rien de tout cela n'exige d'avoir résolu la question de la nature des choses. Timon aurait donné à cette conduite le nom d'une vie conforme aux phénomènes.
Il y a là une idée dont la portée dépasse largement l'Antiquité. L'inquiétude, suggère Pyrrhon, ne tient pas à notre ignorance mais à notre prétention de savoir. Celui qui tient fermement que telle chose est un bien souffre de ne pas l'avoir, et celui qui tient que telle autre est un mal souffre de l'avoir. Désarmer ces certitudes revient à désarmer la souffrance qu'elles produisent.
Une sagesse plus qu'un système
Il faut résister à la tentation de faire de Pyrrhon l'auteur d'une théorie de la connaissance. Ce qu'on devine chez lui est moins une doctrine qu'une manière d'être, dont le contenu intellectuel reste volontairement mince. Les arguments en règle, les listes de raisons de douter, la mise en forme technique de la suspension du jugement viendront plus tard, avec Énésidème et surtout avec Sextus Empiricus, qui écrit quatre ou cinq siècles après lui.
C'est pourquoi Pyrrhon occupe une place singulière dans l'histoire de la philosophie. Il n'a pas fondé une école et il n'a pas écrit un livre. Il a donné son nom à une attitude, et il a suffi d'un disciple poète pour que cette attitude traverse les siècles.
Œuvres majeures
Pyrrhon n'a laissé aucun ouvrage philosophique. Cette absence n'est pas un accident de transmission comparable à la perte des dialogues d'Aristote : elle paraît délibérée, et cohérente avec une pensée qui se méfie des affirmations écrites. La tradition lui attribue seulement un poème adressé à Alexandre, dont nous ne possédons pas une ligne.
La fiche d'un auteur sans œuvre doit donc présenter autre chose : les documents par lesquels nous l'approchons. Les voici, du plus proche au plus lointain.
Les poèmes de Timon de Phlionte
Timon, disciple direct, est la source première. Poète satirique, il a composé des « Silles », pièces mordantes où il passait en revue les philosophes et leurs prétentions, ainsi qu'un poème intitulé « Images » et un dialogue appelé « Python », qui racontait un entretien avec Pyrrhon sur la route de Delphes. Tout cela est perdu, sauf des fragments cités par d'autres. Ce sont ces fragments qui nous rendent la voix de Pyrrhon la moins déformée, à ceci près qu'elle nous arrive en vers et chargée d'ironie.
Le témoignage d'Aristoclès de Messine
Aristoclès, péripatéticien hostile au scepticisme, résume la position pyrrhonienne pour la réfuter. Eusèbe de Césarée a recopié ce résumé au IVe siècle dans sa « Préparation évangélique », et c'est à cet adversaire doublé d'un apologiste chrétien que nous devons le seul exposé suivi de la pensée de Pyrrhon. Quelques lignes qui portent toute l'interprétation moderne, avec les prudences que cela impose.
Le livre IX de Diogène Laërce
La compilation des « Vies et doctrines des philosophes illustres », écrite au IIIe siècle de notre ère, consacre à Pyrrhon une notice nourrie d'anecdotes et de listes de successeurs. C'est notre principale source biographique, et la plus fragile sur le plan doctrinal : Diogène Laërce recopie des recueils antérieurs sans toujours les trier, et il prête à Pyrrhon des positions qui appartiennent probablement au scepticisme plus tardif.
Les traités de Sextus Empiricus
Sextus Empiricus, qui écrit vers la fin du IIe siècle de notre ère, expose le pyrrhonisme comme une méthode constituée. Son œuvre est le monument de la tradition sceptique et la raison pour laquelle le nom de Pyrrhon nous est familier. Mais elle ne témoigne pas de Pyrrhon lui-même : entre eux s'interposent Énésidème et quatre siècles d'élaboration. Vous y trouverez le pyrrhonisme, non Pyrrhon.
Les mentions de Cicéron et de Plutarque
Cicéron évoque Pyrrhon à plusieurs reprises, mais il en fait surtout un moraliste de l'indifférence, et son témoignage est orienté par les débats de son temps sur le souverain bien. Plutarque, ainsi que d'autres auteurs de l'Empire, ajoute quelques mentions éparses. Elles servent de contrôle plus que de source.
Postérité et influence
Une postérité à éclipses
L'histoire du pyrrhonisme ressemble à celle d'un fleuve qui disparaît sous terre et ressurgit plus loin. Après Timon, la trace se perd pendant près de deux siècles. Ce sont les platoniciens de la Nouvelle Académie, Arcésilas puis Carnéade, qui occupent alors le terrain du doute, par des arguments différents et dans une institution que Pyrrhon n'avait pas.
Le nom de Pyrrhon reparaît au Ier siècle avant notre ère avec Énésidème de Cnossos, qui refonde un scepticisme explicitement pyrrhonien contre ce qu'il juge être le dogmatisme des académiciens de son temps. La tradition passe ensuite par des médecins, jusqu'à Sextus Empiricus, chez qui elle prend la forme écrite que nous lisons encore.
La redécouverte moderne
Le second retour est celui qui compte le plus pour nous. En 1562, Henri Estienne publie une traduction latine des « Esquisses pyrrhoniennes » de Sextus, suivie quelques années plus tard d'une édition de ses autres traités. Le scepticisme antique redevient alors un instrument disponible, au moment précis où les guerres de religion rendent insupportable la certitude des uns et des autres.
Montaigne est le premier grand lecteur de cette redécouverte. Son « Que sais-je ? » et la longue apologie de Raymond Sebond portent la marque de Sextus, donc indirectement de Pyrrhon. Le doute y change de fonction : il n'est plus seulement une voie vers la tranquillité, il devient une école de modestie et un argument de tolérance entre croyances rivales.
Descartes, Hume, Nietzsche
Descartes prend le pyrrhonisme au sérieux pour le retourner. Son doute est méthodique, c'est-à-dire provisoire et instrumental : il pousse la suspension aussi loin que possible afin de trouver le point qui y résiste. Le pyrrhonisme devient ainsi, malgré lui, l'adversaire qui a donné sa forme au rationalisme moderne.
Hume nomme pyrrhonisme le scepticisme excessif, celui dont il juge qu'aucune vie ne pourrait s'accommoder, et lui oppose un scepticisme mitigé qui accepte les croyances de la vie commune tout en refusant de les fonder en raison. La discussion rejoint ici l'objection antique sur la possibilité de vivre sans opinions.
Nietzsche compte Pyrrhon parmi les figures grecques qu'il juge dignes d'attention, en philosophe de la décadence assumée plutôt qu'en théoricien de la connaissance. Vous trouverez ces pages dans ses notes plus que dans ses livres publiés.
Un héritage contemporain
Au XXe siècle, la question pyrrhonienne a changé de camp. Les commentateurs ont moins cherché à réfuter le scepticisme qu'à comprendre ce que serait une vie sans croyances théoriques, et plusieurs lectures de Wittgenstein ont rapproché sa thérapie des problèmes philosophiques de la retenue pyrrhonienne. Le rapprochement est discuté, et il éclaire au moins ceci : Pyrrhon est l'un des rares anciens dont la pensée se présente d'abord comme un travail sur ce que nous disons.
Controverses et débats
Que dit au juste le témoignage d'Aristoclès ?
Le principal débat porte sur une question de traduction aux conséquences considérables. Quand le texte affirme que les choses sont indifférentes, instables et indéterminables, parle-t-il des choses ou de notre accès aux choses ?
Une première lecture, dite métaphysique, prend la formule au pied de la lettre : Pyrrhon soutiendrait que la réalité est elle-même indéterminée. Richard Bett a défendu cette interprétation avec le plus de constance, et en France Marcel Conche en a proposé une version voisine dans ses travaux sur l'apparence. L'objection saute aux yeux : une telle thèse est une affirmation sur la nature des choses, exactement ce que la suite du passage interdit.
Une seconde lecture, dite épistémologique, tient que la formule décrit notre situation de connaissants : rien ne nous permet de trancher, ce qui laisse entière la question de savoir comment les choses sont. Elle rend Pyrrhon cohérent, au prix d'une traduction moins immédiate.
Ce désaccord n'est pas tranché, et il ne le sera probablement pas : les deux lectures sont des reconstructions à partir d'une dizaine de lignes transmises par un adversaire.
L'hypothèse d'une influence indienne
Le voyage en Asie a nourri une seconde controverse. Certains auteurs y voient l'origine de la pensée de Pyrrhon et vont jusqu'à rapprocher sa formulation de thèses bouddhiques, hypothèse que Christopher Beckwith a soutenue dans un livre largement discuté. La majorité des spécialistes de la philosophie antique reste réservée, pour deux raisons : les sources ne décrivent aucun contenu d'enseignement et les ressemblances relevées s'expliquent aussi bien par des problématiques grecques internes. Vous pouvez retenir le voyage comme un fait et l'influence doctrinale comme une conjecture.
Un sceptique peut-il vivre ?
L'objection est aussi vieille que la doctrine. Si Pyrrhon ne juge de rien, ses actes mêmes le contredisent : traverser une rue suppose de croire qu'un char approche. Les anecdotes de Diogène Laërce sont la trace de cette polémique, les unes fabriquées pour accuser, les autres pour défendre. La réponse pyrrhonienne consiste à distinguer l'apparence, qui suffit à l'action, et le jugement, qui seule est suspendu. Reste à savoir si cette distinction tient, et c'est encore un débat de la philosophie contemporaine de la croyance.
Pyrrhon est-il le fondateur du pyrrhonisme ?
Enfin, plusieurs historiens font observer que le pyrrhonisme comme méthode, avec ses modes de suspension et son appareil d'arguments, est l'œuvre d'Énésidème et de Sextus Empiricus. Pyrrhon en serait l'emblème choisi, non l'auteur. L'enjeu n'est pas seulement d'érudition : il décide si l'on doit lire Sextus pour comprendre Pyrrhon ou s'il faut au contraire les séparer avec soin.
Pour aller plus loin
Par où commencer
Pyrrhon n'ayant rien écrit, il n'existe pas de lecture directe. Le chemin le plus court passe par les « Esquisses pyrrhoniennes » de Sextus Empiricus, dont le premier livre expose la méthode sceptique de façon ordonnée et accessible, à condition de garder en tête qu'il s'agit du pyrrhonisme tardif et non de Pyrrhon.
Le livre IX des « Vies et doctrines des philosophes illustres » de Diogène Laërce se lit d'une traite et donne la matière biographique, anecdotes comprises. Lisez-le comme une galerie de portraits plutôt que comme une enquête.
Pour aller plus loin
Les fragments de Timon de Phlionte et le témoignage d'Aristoclès conservé par Eusèbe de Césarée sont les pièces du dossier. Plusieurs éditions savantes les rassemblent et les traduisent, souvent accompagnés du commentaire qui permet de mesurer les écarts de lecture.
Sur la question de l'interprétation, les travaux de Richard Bett en anglais et ceux de Marcel Conche en français donnent deux positions nettes et opposées, utiles à lire ensemble. Les études de Jonathan Barnes et de Myles Burnyeat sur la possibilité de vivre son scepticisme restent la référence du débat contemporain.
Pour situer Pyrrhon dans l'ensemble des philosophies hellénistiques, les grandes synthèses disponibles en français sur le stoïcisme, l'épicurisme et le scepticisme offrent le cadre comparatif qui manque aux sources anciennes.
Prolongements
Si la question du doute vous intéresse pour elle-même, trois lectures modernes dialoguent directement avec l'héritage pyrrhonien : l'« Apologie de Raymond Sebond » de Montaigne, les « Méditations métaphysiques » de Descartes et la conclusion du premier livre du « Traité de la nature humaine » de Hume. Vous y verrez le même problème traité trois fois, et trois fois résolu autrement.