Michel de Montaigne

28 février 1533 - 13 septembre 1592 🇫🇷 française 13 min de lecture

Retiré dans sa librairie à trente-sept ans, Montaigne a passé vingt ans à s'écrire pour comprendre l'homme, persuadé que chacun porte en lui la forme entière de l'humaine condition.

Biographie

Michel Eyquem de Montaigne naît le 28 février 1533 au château de Montaigne, en Périgord, dans une famille de marchands bordelais anoblie depuis deux générations. Son père applique un programme éducatif singulier : l'enfant est confié à un précepteur allemand qui ne lui parle que latin, de sorte qu'il apprend cette langue avant le français. Il entre ensuite au collège de Guyenne à Bordeaux, puis étudie le droit.

Devenu conseiller au parlement de Bordeaux, il y rencontre Étienne de La Boétie, auteur du Discours de la servitude volontaire. Leur amitié, courte et décisive, s'achève avec la mort de La Boétie en 1563. Montaigne a passé le reste de sa vie à en écrire. Quand on lui demandait de l'expliquer, il répondait : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi. »

Son père meurt en 1568 et lui laisse la terre et le nom. En 1570 il vend sa charge et se retire dans sa librairie, une tour ronde dont il fait peindre les poutres de sentences grecques et latines. C'est là qu'il commence à écrire, vers 1572, pendant que les guerres de religion ravagent la France. La première édition des Essais paraît à Bordeaux en 1580, en deux livres.

La retraite n'a jamais été un retrait. Il voyage dix-sept mois en Allemagne, en Suisse et en Italie, séjourne à Rome où la censure pontificale examine son livre avec une indulgence qui l'étonne, et apprend en route son élection comme maire de Bordeaux. Il exerce deux mandats à partir de 1581, dans une ville traversée par la peste et par la guerre civile. Catholique resté fidèle à son Église, il sert de négociateur entre Henri de Navarre et la cour, puis plaide pour la tolérance civile moins par principe théologique que par horreur de la cruauté.

Les éditions suivantes des Essais ne corrigent presque rien et ajoutent beaucoup. Celle de 1588 compte un troisième livre et des centaines d'additions. Montaigne continue ensuite d'annoter son propre exemplaire dans les marges, préparant une édition qu'il ne verra pas : c'est l'exemplaire de Bordeaux, retrouvé plus tard et devenu au vingtième siècle la base du texte de référence, non sans que les spécialistes continuent d'en débattre.

Il meurt le 13 septembre 1592 au château de Montaigne. Marie de Gournay, qu'il appelait sa fille d'alliance, publie en 1595 l'édition posthume qui a fait lire les Essais pendant trois siècles.

Pensée principale

Un livre qui prend son auteur pour objet

Montaigne annonce à son lecteur que son livre est de bonne foi et qu'il n'y a d'autre matière que lui-même. L'annonce paraît modeste, elle est hardie : l'étude de soi y remplace la métaphysique. Le pari tient à une phrase du troisième livre, « chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition ». Si elle est vraie, un homme qui s'examine sans complaisance apprend quelque chose sur tous les autres, et le détour par l'intime devient la seule voie d'accès au général.

Encore faut-il que l'objet tienne en place, et il ne tient pas. « Je ne peins pas l'être, je peins le passage », écrit-il. Ce qu'il observe est un moi changeant d'une heure à l'autre, et son livre épouse cette instabilité au lieu de la corriger : les additions successives ne retranchent presque jamais, elles juxtaposent ce qu'il pensait hier et ce qu'il pense aujourd'hui.

L'exercice du jugement

Essais veut dire tentatives, mises à l'épreuve. Ce qui est mis à l'épreuve est son propre jugement, sur des sujets choisis sans ordre apparent : les coches, les pouces, l'odeur, la cruauté ou l'art de conférer. Le désordre est délibéré. Un esprit qui suit un plan prouve ce qu'il voulait prouver, un esprit qui divague se surprend.

De là vient l'usage particulier qu'il fait de ses lectures. Sénèque et Plutarque le fournissent en exemples, Lucrèce et Cicéron en arguments, mais les citations ne servent pas d'autorités : elles sont des pièces versées au dossier, qu'il contredit à l'occasion.

Le doute, et jusqu'où il va

L'« Apologie de Raymond Sebond », le plus long chapitre du livre, assemble l'arsenal des sceptiques grecs que Sextus Empiricus avait transmis. Les sens trompent, la raison se plie à ce qu'on lui demande, les animaux en savent autant que nous dans leur ordre et les philosophes se contredisent depuis deux mille ans. D'où la devise frappée sur sa médaille, « Que sais-je ? », formulée comme une question pour ne pas devenir une thèse.

Ce doute n'est pas une paralysie. Il dégage la coutume : si nos certitudes sont des habitudes, celles des autres peuples en sont aussi et il n'y a plus de raison de brûler quelqu'un pour les siennes. « Des cannibales » retourne l'accusation de barbarie contre les Européens qui écartèlent leurs semblables. Montaigne n'en conclut pourtant pas que tout se vaut : il tient la cruauté pour le pire des vices, et son ton change quand il en parle.

Vivre, et mourir sans y penser

Les premiers chapitres recommandent, avec les stoïciens, de s'exercer à la mort pour l'apprivoiser. Les derniers abandonnent cet exercice : il vaut mieux cultiver son jardin et laisser la nature instruire, puisqu'elle nous apprend à mourir sans leçon. La sagesse qu'il finit par décrire est faite d'attention au présent, de fidélité à sa propre forme et d'un refus des grands systèmes. « Il n'est rien si beau et légitime que de faire bien l'homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie », écrit-il au dernier chapitre.

Œuvres majeures

Les Essais, livre I (1580)

Le premier livre compte cinquante-sept chapitres, souvent brefs, qui ressemblent encore à des recueils d'exemples empruntés aux anciens. On y trouve pourtant déjà ce qui fera la suite : « De l'oisiveté » explique la naissance du livre, « De l'institution des enfans » expose une pédagogie qui préfère le jugement formé à la mémoire remplie, et « De l'amitié » sert de tombeau à La Boétie. « Des cannibales » renverse l'opposition du civilisé et du sauvage en comparant les usages du Brésil à ceux des guerres de religion françaises. En savoir plus

Les Essais, livre II (1580)

Le deuxième livre contient l'« Apologie de Raymond Sebond », dont la longueur excède celle de bien des traités. Chargé de défendre un théologien qui prétendait démontrer la foi par la raison, Montaigne le défend en ruinant la raison : si elle ne peut rien établir, la foi n'a plus de rivale. L'argumentation rassemble les tropes sceptiques grecs, la variabilité des sens, le désaccord des philosophes et la comparaison avec l'intelligence des bêtes. C'est le chapitre qui a fait de Montaigne un adversaire pour Descartes et une énigme pour Pascal.

Les Essais, livre III (1588)

Treize chapitres longs, écrits d'un seul mouvement par un homme de cinquante-cinq ans qui n'a plus besoin de se cacher derrière les anciens. « Du repentir » pose la formule du livre entier sur le passage et sur la forme entière de l'humaine condition. « De la vanité », « De l'art de conférer » et « De l'expérience » forment une morale de l'usage, attentive au corps, à la conversation et à la mesure. C'est la partie la plus personnelle et la plus lue aujourd'hui.

L'exemplaire de Bordeaux

Après 1588, Montaigne couvre les marges de son propre exemplaire d'additions destinées à une édition qui n'a pas eu lieu. Ce volume, redécouvert et étudié au dix-neuvième siècle, sert de base aux éditions savantes du vingtième, où les trois couches du texte se distinguent par des lettres. Les spécialistes discutent encore de son autorité : brouillon de travail pour certains, dernier état voulu par l'auteur pour d'autres, qui préfèrent alors l'édition posthume de 1595 établie par Marie de Gournay.

Postérité et influence

Un adversaire utile pour le dix-septième siècle

Pascal a lu les Essais avec une attention inquiète. Il reproche à Montaigne son « sot projet de se peindre » et lui emprunte presque tout le reste : la critique de la coutume, l'inconstance du moi, le divertissement et jusqu'au tour de ses phrases. Descartes ne le nomme pas, mais le doute méthodique de la première Méditation répond point par point aux arguments de l'« Apologie », en les reprenant pour les dépasser. L'Église a fini par mettre les Essais à l'Index à la fin du dix-septième siècle.

Les moralistes, puis les Lumières

La Rochefoucauld, La Bruyère et Saint-Évremond tiennent de lui l'art du fragment moral. Au siècle suivant, Montesquieu et Voltaire retrouvent dans « Des cannibales » et dans « Des coches » l'arme du relativisme comparatif, et Diderot sa méfiance envers les systèmes. Rousseau le lit en l'accusant de ne s'être peint qu'à demi, reproche qui sert de programme aux Confessions.

Nietzsche, et la lignée des moralistes modernes

Nietzsche écrivait que le fait qu'un tel homme ait écrit augmente le plaisir de vivre sur cette terre, et il le compte parmi les rares auteurs qui lui apprennent quelque chose. Emerson lui consacre un chapitre de ses Hommes représentatifs sous le titre du sceptique. La lignée se poursuit au vingtième siècle, où l'on reconnaît en lui l'ancêtre de l'essai comme genre et d'une philosophie qui part de l'expérience particulière.

Une présence hors de la philosophie

Les Essais comptent dans l'histoire de la langue française, dont ils fixent une prose souple et concrète, et dans celle de l'autobiographie, qu'ils précèdent sans la fonder. L'anthropologie les cite pour le regard porté sur les Tupinambas, l'histoire des sciences pour la critique de l'autorité et la médecine pour les pages sur la maladie écrites par un homme qui souffrait de la gravelle. Peu de livres de philosophie ont été autant lus par des gens qui ne lisent pas de philosophie.

Controverses et débats

Sceptique, stoïcien ou chrétien ?

La question divise depuis quatre siècles. Les uns lisent les Essais comme l'œuvre d'un pyrrhonien conséquent, qui suspend son jugement sur tout et se range aux usages de son pays faute de mieux. D'autres y voient un fidéisme : la raison ruinée laisse le champ libre à la foi, et l'« Apologie de Raymond Sebond » servirait exactement ce dessein. D'autres encore, comme Ann Hartle, tiennent la démarche pour dialectique plutôt que sceptique, l'opposition des arguments y produisant un déplacement du jugement et non sa suspension. Sa fidélité catholique est lue tour à tour comme sincère, comme une simple conformité de coutume et comme le masque d'une incroyance.

Les trois périodes, une thèse abandonnée

Pierre Villey avait proposé de découper la vie intellectuelle de Montaigne en trois moments, stoïcien puis sceptique puis épicurien, chacun correspondant à une couche du texte. La reconstruction a dominé la critique une bonne partie du vingtième siècle. Elle est aujourd'hui largement rejetée : les additions ne suivent pas cet ordre, et l'auteur de 1588 retouche indifféremment des chapitres de toutes les époques.

Quel texte lire ?

Le désaccord porte sur l'objet lui-même. L'exemplaire de Bordeaux donne les dernières intentions manuscrites de Montaigne, et les éditions savantes s'y sont ralliées. Mais il s'agit d'un exemplaire de travail, raturé, où toutes les additions ne sont pas également arrêtées. L'édition posthume de 1595, préparée par Marie de Gournay sur une copie aujourd'hui perdue, contient des passages absents de l'exemplaire et a formé tous les lecteurs jusqu'au vingtième siècle. Choisir l'un ou l'autre change le texte de plusieurs centaines d'endroits.

Relativiste, vraiment ?

« Des cannibales » et « De la coutume » servent depuis longtemps de preuves du relativisme culturel de Montaigne. Le même livre condamne pourtant la cruauté sans réserve ni comparaison, et parle de devoirs qui ne dépendent d'aucun usage. On peut y voir une inconséquence, ou la marque d'un auteur qui relativise les croyances sans relativiser les souffrances. La lecture retenue commande l'usage que l'anthropologie et la philosophie morale peuvent faire des Essais.

Pour aller plus loin

Par où commencer

N'ouvrez pas les Essais au début pour les lire dans l'ordre : le livre ne le demande pas. Commencez par trois chapitres du livre III, « Du repentir », « De l'art de conférer » et « De l'expérience », où la voix est la plus libre. Remontez ensuite au livre I pour « De l'amitié », « De l'institution des enfans » et « Des cannibales ». Gardez l'« Apologie de Raymond Sebond » pour plus tard : elle est longue et elle suppose les autres.

Les textes

L'édition de référence est celle de Pierre Villey revue par Verdun-Louis Saulnier, aux Presses universitaires de France, qui suit l'exemplaire de Bordeaux et marque les trois couches du texte. L'édition de Jean Balsamo, Michel Magnien et Catherine Magnien-Simonin, dans la Bibliothèque de la Pléiade, retient au contraire l'édition posthume de 1595. Pour une première lecture, les éditions en français modernisé de la collection Quarto chez Gallimard ou de GF-Flammarion conviennent mieux que l'orthographe du seizième siècle. Le texte original est accessible librement sur Wikisource.

Pour aller plus loin

Hugo Friedrich, Montaigne, Gallimard, pour la synthèse la plus complète sur la composition du livre et ses sources antiques.

Jean Starobinski, Montaigne en mouvement, Gallimard, 1982, qui lit les Essais comme le parcours d'un retrait vers un retour au monde.

Antoine Compagnon, Un été avec Montaigne, Éditions des Équateurs, 2013, quarante courts chapitres qui servent d'entrée très accessible.

Ann Hartle, Michel de Montaigne: Accidental Philosopher, Cambridge University Press, 2003, pour la lecture dialectique opposée au scepticisme.

Si vous préparez un examen

Trois points reviennent constamment : le statut du moi comme objet d'étude, la portée exacte du « Que sais-je ? » et le rapport entre coutume et vérité. Sachez aussi que la thèse des trois périodes de Villey n'est plus reçue : la citer comme établie est une erreur.

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