Héraclite d'Éphèse

vers 540 av. J.-C. - vers 480 av. J.-C. 🇬🇷 grecque 13 min de lecture

Il a laissé une centaine de fragments où les contraires se tiennent ensemble et où le fleuve ne reste le même qu'à condition que ses eaux changent, formule qu'on lui prête d'ordinaire sous une version qu'il n'a peut-être pas écrite.

Biographie

Héraclite vit à Éphèse, sur la côte d'Asie Mineure, et son activité se situe autour de 500 avant notre ère. C'est à peu près tout ce qu'on peut en dire avec certitude.

Les anecdotes que l'Antiquité rapporte sur lui sont nombreuses et suspectes : on les a presque toutes déduites de ses propres phrases. On raconte qu'il appartenait à la famille royale d'Éphèse et qu'il renonça à ses privilèges en faveur de son frère, qu'il méprisait ses concitoyens au point de refuser de leur écrire des lois, qu'il se retira dans la montagne pour se nourrir d'herbes et qu'il mourut enseveli sous du fumier de bœuf. Ces récits illustrent les fragments plutôt qu'ils ne les éclairent, et les historiens les traitent comme de la biographie reconstruite.

Ce que l'on sait tient à un livre, dont on dit qu'il le déposa dans le temple d'Artémis. L'ouvrage est perdu. Il en reste plus d'une centaine de fragments, cités par des auteurs postérieurs qui les ont choisis selon leurs propres intérêts, et dont l'ordre d'origine ne se reconstitue pas. Théophraste, qui pouvait encore lire le livre entier, le trouvait inachevé.

Cette situation documentaire commande tout le reste. Lire Héraclite consiste à interpréter des phrases brèves, séparées de leur contexte, transmises par des lecteurs qui avaient souvent une thèse à défendre. Les désaccords sur sa doctrine viennent en partie de là.

Son style y est pour quelque chose. Héraclite écrit par sentences brèves, souvent construites sur une ambiguïté de syntaxe où un mot se rattache à ce qui précède autant qu'à ce qui suit. L'Antiquité l'avait surnommé l'Obscur, et les commentateurs se divisent sur la part de difficulté voulue dans cette obscurité.

On sait aussi contre qui il écrivait. Les fragments s'en prennent nommément à Homère, à Hésiode, à Pythagore et à Archiloque, et il raille l'accumulation des connaissances qui ne donne aucune intelligence. Il connaissait les cosmologies de Milet, celles de Thalès et d'Anaximandre, et c'est à cette tradition qu'il répond en déplaçant la question du principe matériel vers celle de la loi qui gouverne les changements.

Pensée principale

Le logos, et ceux qui ne l'entendent pas

Le premier fragment conservé fixe le ton. Tannery le traduit ainsi : « Ce verbe, qui est vrai, est toujours incompris des hommes, soit avant qu'ils ne l'entendent ». Le mot grec est logos, et il porte à la fois le discours d'Héraclite et ce dont ce discours parle, la loi selon laquelle les choses se tiennent. L'ambiguïté est assumée : comprendre la formule et comprendre le monde sont le même acte.

De là une opposition qui revient constamment, entre les quelques-uns qui saisissent cette loi et la plupart qui vivent comme endormis, chacun dans son monde privé. Héraclite rattache ailleurs les lois humaines à une loi divine unique dont elles se nourrissent.

L'unité des contraires

C'est sa thèse la plus reconnaissable. Le jour et la nuit, la veille et le sommeil, la vie et la mort, le chemin qui monte et celui qui descend : les contraires appartiennent à un même système et ne se comprennent que l'un par l'autre. « La guerre est père de tout, roi de tout », dit un fragment, où le conflit n'est pas un accident mais la forme même de l'ordre.

Il faut préciser ce que cette thèse ne dit pas. Héraclite n'affirme pas que les contraires sont identiques, ce qui serait une contradiction. Il soutient qu'ils se tiennent ensemble, à des moments différents ou sous des rapports différents et que leur tension produit la stabilité apparente des choses. L'arc et la lyre, dont la tension des cordes fait l'usage, lui servent d'images.

Le feu, et la mesure

Dans sa cosmologie, le feu est la réalité de base : « il a toujours été et sera toujours feu éternellement vivant ». Le choix est étrange pour qui cherche un principe permanent, puisque le feu est ce qui se consume et se renouvelle sans cesse. C'est pourquoi il convient : ce qui dure ici n'est pas une substance inerte mais un processus qui se maintient en se transformant. Les échanges du feu avec l'eau et la terre sont réversibles et conservent leurs proportions.

Le fleuve, et ce qu'il ne dit pas

Deux fragments passent pour dire la même chose, et ils ne la disent pas. Le premier, chez Tannery, se lit : « On ne peut pas descendre deux fois dans le même fleuve. » Le second : « À ceux qui descendent dans les mêmes fleuves surviennent toujours d'autres et d'autres eaux. »

Le second seul est tenu pour authentique par une partie des spécialistes, et il énonce autre chose que le premier. Il ne dit pas que rien ne demeure : il dit que le fleuve reste le même fleuve parce que ses eaux changent. Certaines choses ne subsistent qu'à condition de se renouveler, et le fleuve est leur modèle. C'est sur cette différence que repose le débat sur le flux universel, exposé dans la section des controverses.

L'âme et la conduite

L'âme est pour Héraclite le centre de la vie morale et de la connaissance, et il la décrit par le sec et l'humide : l'ivresse mouille l'âme et lui fait perdre son chemin. En morale et en politique, il recommande la mesure, l'honneur et une pensée saine qu'il tient pour la plus grande vertu. Il préfère ouvertement le petit nombre à la foule, et loue un homme de valeur que les Éphésiens avaient banni. Les fragments sur le devenir et ceux sur la conduite relèvent d'une même exigence : voir la loi plutôt que les apparences.

Œuvres majeures

Un livre unique, et perdu

Héraclite n'a écrit qu'un ouvrage, dont la tradition dit qu'il le déposa dans le temple d'Artémis à Éphèse. Nous n'en avons pas une ligne continue. Ce qui subsiste, ce sont plus de cent fragments cités par des auteurs postérieurs, d'Aristote aux Pères de l'Église en passant par les stoïciens et les sceptiques, chacun retenant ce qui servait sa propre thèse.

Le titre même est incertain. L'Antiquité tardive parle d'un traité Sur la nature, divisé en trois parties sur l'univers, la politique et la théologie, mais ce découpage ressemble à une convention éditoriale appliquée après coup à l'ensemble des physiologues.

Ce que valent les fragments

Les fragments ne se valent pas tous. Certains sont des citations littérales introduites comme telles, d'autres des paraphrases, d'autres encore des reconstructions que le citateur attribue à Héraclite pour appuyer son propos. Les éditions modernes les classent et les numérotent, l'édition de Hermann Diels et Walther Kranz fournissant la référence standard par les numéros dits B.

Cette hiérarchie de fiabilité a des conséquences philosophiques directes. La doctrine du flux universel, longtemps tenue pour le cœur de sa pensée, repose sur des fragments que plusieurs spécialistes jugent reformulés par des lecteurs tardifs, alors que le fragment sur les eaux qui se renouvellent dans le même fleuve est donné comme authentique et dit autre chose.

Les traductions françaises

Paul Tannery a publié en 1887 une traduction des fragments dans Pour l'histoire de la science hellène, accompagnée d'une discussion des sources doxographiques. Elle est accessible librement et c'est elle que cite cette fiche. La numérotation y est celle de Tannery, antérieure à celle de Diels, et elle ne correspond pas aux numéros B d'usage aujourd'hui.

Les traductions du vingtième siècle sont nombreuses et divergent beaucoup, parce que traduire Héraclite suppose de trancher les ambiguïtés qu'il ménage. Comparer deux versions d'un même fragment est le meilleur moyen de mesurer ce que l'interprétation ajoute au texte.

Postérité et influence

Les stoïciens, et le logos

Le stoïcisme a fait d'Héraclite un ancêtre. Il lui emprunte le feu comme principe actif du monde et le logos comme raison qui gouverne l'univers, en les intégrant dans une physique et une théologie dont Héraclite n'avait pas le dispositif. Une bonne part des fragments nous est parvenue par cette voie, ce qui n'est pas sans effet : les stoïciens ont cité ce qui confirmait leur doctrine.

Platon, Aristote et la naissance d'un malentendu

Platon tient Héraclite pour l'auteur de la thèse selon laquelle rien ne demeure, et il l'attaque sous cette forme dans le Cratyle et dans le Théétète : si tout change à chaque instant, aucun discours n'est possible. Aristote reprend cette lecture et lui ajoute l'accusation de contredire le principe de non-contradiction.

Les travaux récents soutiennent que cette version provient moins d'Héraclite que de son disciple Cratyle, qui aurait durci la thèse jusqu'à l'absurde. Platon aurait donc combattu un héraclitéisme plutôt qu'Héraclite. Le malentendu a tenu deux mille ans et structure encore la manière dont on l'enseigne.

Hegel et la dialectique

Hegel lui réserve une place d'honneur dans ses leçons d'histoire de la philosophie : l'unité des contraires y devient la première formulation du mouvement dialectique, et Hegel déclare avoir repris dans sa logique toutes les propositions d'Héraclite. La lecture est puissante et elle est une interprétation : elle prête à l'Éphésien un concept de négation que ses fragments ne portent pas.

Nietzsche et Heidegger

Nietzsche, philologue de formation, le tient pour le seul présocratique dont la pensée ait gardé toute sa force, et il lui emprunte l'idée d'un monde sans arrière-monde où le devenir se justifie lui-même. Heidegger consacre aux fragments plusieurs cours et séminaires, en lisant dans le logos et dans la physis une pensée de l'être antérieure à la métaphysique, lecture que les hellénistes tiennent souvent pour une reconstruction.

Une présence hors de la philosophie

La formule du fleuve est passée dans la langue courante, généralement sous la forme que les spécialistes jugent la moins sûre. Les sciences qui étudient des systèmes maintenus par un flux, en biologie comme en thermodynamique, y reviennent comme à une image fondatrice. C'est peut-être l'auteur ancien dont on cite le plus volontiers ce qu'il n'a pas écrit.

Controverses et débats

Le flux universel est-il sa thèse ?

C'est la controverse principale, et elle décide de tout le reste. Platon et Aristote lui attribuent la doctrine selon laquelle rien ne demeure, et Jonathan Barnes a soutenu cette lecture à l'époque contemporaine. Geoffrey Kirk, Miroslav Marcovich et Daniel Graham défendent une version plus faible : Héraclite soutient que les choses se maintiennent par le changement, ce qui suppose une stabilité réelle des structures. Leonardo Tarán a continué de défendre la lecture platonicienne.

L'enjeu textuel est précis. Le fragment sur les eaux qui se renouvellent dans le même fleuve affirme une permanence relative. Celui qui interdit de descendre deux fois dans le même fleuve nie toute permanence. Si le second est une reformulation tardive, la doctrine du flux universel perd son appui principal.

Cratyle a-t-il durci la thèse ?

L'hypothèse est largement reçue : le héraclitéisme radical que Platon combat viendrait de Cratyle, qui aurait poussé la thèse jusqu'à renoncer au langage. Elle a l'avantage d'expliquer l'écart entre les fragments et la version platonicienne, et l'inconvénient de reposer sur une reconstruction : nous ne connaissons Cratyle que par Platon et Aristote.

Le logos, loi du monde ou discours de l'auteur ?

Le mot porte les deux sens, et les interprètes se partagent sur celui qui domine. Y lire une loi cosmique rapproche Héraclite des stoïciens et de la théologie ; y lire un discours, le sien, en fait d'abord une thèse sur la compréhension. La plupart des commentateurs refusent aujourd'hui de choisir et tiennent l'ambiguïté pour voulue, ce qui laisse ouverte la question de savoir ce qu'on traduit quand on traduit ce mot.

Contradiction ou tension ?

Aristote lui reproche de violer le principe de non-contradiction. Les défenseurs d'Héraclite répondent que ses contraires valent à des moments différents ou sous des rapports différents, ce qui ne constitue aucune contradiction logique. Les partisans d'une lecture forte maintiennent que certains fragments affirment bien l'identité des opposés, et qu'adoucir le propos revient à le normaliser. Le débat engage la question de savoir si l'on peut appliquer à un auteur du sixième siècle des exigences formulées un siècle plus tard.

Une doctrine ou un recueil ?

Théophraste trouvait le livre inachevé, et les fragments ne s'enchaînent pas. Certains interprètes y voient un ouvrage structuré dont l'ordre est perdu, d'autres un recueil de sentences sans architecture. L'hypothèse retenue change la méthode : reconstruire un système, ou lire chaque fragment pour lui-même.

Pour aller plus loin

Par où commencer

Lisez les fragments d'affilée, en une demi-heure, sans chercher le système. Reprenez-les ensuite groupés par thème, les contraires, le feu, l'âme et la critique des hommes. Comparez enfin deux traductions d'un même fragment : l'écart entre elles vous apprendra plus sur les difficultés du texte qu'une introduction.

Les textes

La traduction de Paul Tannery, dans Pour l'histoire de la science hellène, 1887, est accessible librement sur Wikisource avec la discussion des sources. Les éditions modernes en français comprennent celle de Jean-François Pradeau aux Éditions Flammarion, celle de Marcel Conche aux Presses universitaires de France et les Fragments traduits par Roger Munier chez Fayard. L'édition de référence internationale reste celle de Hermann Diels revue par Walther Kranz, dont les numéros B servent à citer les fragments.

Pour aller plus loin

Daniel W. Graham, « Heraclitus », Stanford Encyclopedia of Philosophy, pour l'état des débats et la discussion de l'authenticité des fragments du fleuve.

Geoffrey S. Kirk, Heraclitus. The Cosmic Fragments, Cambridge University Press, qui a ouvert la contestation de la lecture platonicienne.

Jean Bollack et Heinz Wismann, Héraclite ou la séparation, Minuit, 1972, pour une lecture attentive à la syntaxe et aux ambiguïtés voulues.

Marcel Conche, Héraclite. Fragments, Presses universitaires de France, texte, traduction et commentaire suivi.

Si vous préparez un examen

Trois choses à savoir. L'unité des contraires n'est pas une contradiction : les opposés valent sous des rapports différents. La formule la plus citée, celle qui interdit de descendre deux fois dans le même fleuve, est tenue par beaucoup de spécialistes pour une reformulation tardive, et il vaut mieux citer celle des eaux qui se renouvellent. Enfin, le flux universel que Platon combat vient probablement de Cratyle : attribuer sans réserve cette thèse à Héraclite est l'erreur la plus répandue.

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