Hymne à Zeus

Titre original : Hymnos eis Dia

Publication : IIIe siècle av. J.-C.

Analyse

L'Hymne à Zeus de Cléanthe d'Assos est un poème d'une quarantaine de vers, le plus long texte continu que nous possédions d'un stoïcien de la période ancienne. Il tient une place singulière dans l'histoire de la philosophie : voilà une doctrine qui se présente d'ordinaire sous la forme de traités techniques, et dont le document le mieux conservé est une prière.

Cette particularité n'est pas un accident de transmission. Elle indique quelque chose du stoïcisme lui-même, où la physique, la théologie et la conduite de la vie ne sont pas trois domaines séparés mais trois façons de parler du même ordre. Vous trouverez dans ce court texte, exposées en langue poétique, des thèses que Chrysippe développera dans des centaines de livres aujourd'hui perdus.

L'auteur et le moment

Cléanthe naît à Assos, en Troade, vers 330 av. J.-C. et dirige l'école du Portique d'environ 262 à 230 av. J.-C., après Zénon de Cition et avant Chrysippe. La tradition en fait un ancien athlète de condition modeste, travaillant la nuit pour financer ses études, et lui prête une lenteur d'esprit que ses condisciples raillaient. On lui attribue l'insistance sur la tension, ce degré de vigueur du souffle qui explique la cohésion des choses, ainsi qu'une tonalité religieuse plus marquée que chez ses prédécesseurs.

L'hymne appartient probablement à la période de son scolarcat, donc au IIIe siècle av. J.-C., mais aucune indication ne permet de le dater précisément. Il est écrit en hexamètres, le mètre de la poésie épique et des hymnes traditionnels, ce qui constitue en soi une prise de position : Cléanthe ne compose pas un traité versifié, il s'installe dans un genre religieux établi pour y faire entendre autre chose.

Comment le texte nous est parvenu

Nous devons l'Hymne à Zeus à Jean Stobée, compilateur de la fin de l'Antiquité, qui l'a recueilli dans son Anthologie, vaste florilège d'extraits classés par thèmes. Le poème figure parmi les textes théologiques du premier livre. Sans cette compilation, nous n'en saurions rien.

Cette transmission unique a un prix. Le texte comporte des passages abîmés, des vers dont la lecture est incertaine et au moins une lacune. Les éditeurs modernes y ont proposé des corrections qui modifient parfois le sens d'un vers entier, et plusieurs discussions d'interprétation sont en réalité des discussions de philologie. Quand vous lisez une traduction de l'hymne, vous lisez donc aussi un ensemble de choix éditoriaux. Le commentaire de référence est aujourd'hui celui de Johan Thom, paru en 2005, qui donne le texte, une traduction et l'état des conjectures.

Ce que dit le poème

L'hymne s'ouvre sur une invocation à Zeus, salué comme le plus glorieux des immortels, celui qu'on nomme de bien des noms et dont la puissance s'étend à tout. Vient aussitôt la justification de cette louange : les hommes sont nés de lui, et cette parenté est précisément ce qui leur donne la parole, donc la capacité de le célébrer. Le vers correspondant peut se rendre par « car c'est de toi que nous tirons notre origine ».

Le corps du poème décrit un monde entièrement gouverné. Rien ne se fait sur la terre sans Zeus, ni dans le ciel, ni dans la mer, à une exception près : ce que les méchants commettent par leur propre aveuglement. L'instrument de ce gouvernement est la foudre, image traditionnelle que Cléanthe réinterprète. Chez Homère, le foudre est l'arme d'un dieu irascible ; ici, il désigne le feu actif par lequel la raison du monde dirige toutes choses. Le vocabulaire religieux est conservé, le contenu est déplacé.

Suit un développement sur la loi commune. Zeus ajuste le bien et le mal, fait de ce qui est dispersé un ordre unique et de ce qui n'est pas aimable quelque chose d'aimable. Les hommes qui s'écartent de cette loi ne lui échappent pas pour autant : ils se privent seulement du bien qui s'offrait à eux. Cléanthe énumère leurs égarements, la course à la réputation, l'appétit de gain, la recherche des plaisirs du corps, et les présente non comme des fautes contre une interdiction mais comme des erreurs de direction.

Les derniers vers forment une prière. Cléanthe demande à Zeus de délivrer les hommes de leur ignorance, de leur accorder le discernement sur lequel repose son gouvernement du monde, afin qu'ils puissent à leur tour l'honorer en célébrant ses œuvres. La requête ne porte donc sur aucun bien extérieur. Elle porte sur la connaissance, et c'est ce qui en fait une prière stoïcienne.

Les thèses en jeu

Un dieu qui n'est pas hors du monde

Le Zeus de Cléanthe n'habite pas l'Olympe. Il est la raison immanente qui traverse la totalité, ce que le stoïcisme nomme ailleurs le logos, le destin ou la nature. Appeler ce principe Zeus n'est pas une concession à la religion civique : les stoïciens soutiennent que les noms divins traditionnels désignent, confusément, des aspects de cette raison unique. L'hymne illustre donc une stratégie constante de l'école, qui consiste à réinterpréter le langage religieux reçu plutôt qu'à le rejeter. Vous mesurerez la différence avec l'épicurisme, qui écarte au contraire toute providence.

La loi naturelle comme ordre et comme norme

Le poème identifie la loi qui régit le cours des choses et la loi selon laquelle il convient de vivre. Cette identification est le pivot de l'éthique stoïcienne : vivre selon la nature n'est pas se conformer à une convention mais s'accorder à la rationalité qui est déjà à l'œuvre. L'idée aura une fortune considérable, du droit romain aux doctrines modernes du droit naturel, souvent coupée de la physique qui la soutenait ici.

Le mal, seule exception à l'ordre universel

Le point le plus délicat du poème est l'exception qu'il ménage. Tout se fait par Zeus, sauf ce que font les mauvais. Comment un ordre universel laisse-t-il place à un désordre ? Cléanthe répond que ce désordre est lui-même repris dans l'ordre, le tout faisant de la discordance une harmonie. La causalité stoïcienne n'est donc pas contredite, mais la place laissée à l'erreur humaine reste l'un des passages les plus commentés, d'autant que le texte y est fragile.

Pourquoi prier, si tout est déterminé ?

La question se pose au lecteur dès la dernière strophe. La réponse du stoïcisme est que la prière ne vise pas à infléchir le cours des choses mais à transformer celui qui prie. Demander le discernement, c'est reconnaître que l'ignorance est le seul mal véritable et que la liberté consiste à consentir en connaissance de cause à ce qui arrive de toute façon. Cette conception se retrouvera chez Épictète et chez Marc Aurèle, dont les Pensées adoptent souvent la forme d'une adresse.

Postérité

L'hymne a d'abord servi à l'intérieur de l'école, où il paraît avoir tenu lieu de profession de foi : Sénèque cite ailleurs des vers de Cléanthe, et les stoïciens romains reprennent sans le citer son thème du consentement.

Sa carrière la plus étonnante est chrétienne. L'idée d'une parenté entre Dieu et les hommes, exprimée dans l'hymne par la formule sur l'origine commune, se rencontre aussi au début des Phénomènes d'Aratos de Soles, poème astronomique du même siècle. C'est un vers d'Aratos que les Actes des Apôtres mettent dans la bouche de Paul devant les Athéniens. La proximité des deux formules a fait de l'hymne de Cléanthe, dès les premiers siècles chrétiens, un point d'appui pour les auteurs soucieux de montrer que les Grecs avaient pressenti quelque chose du vrai Dieu. Cette lecture apologétique a contribué à sauver le texte, au prix d'un contresens : le Zeus de Cléanthe est corporel, immanent et impersonnel, et il ne crée rien.

À l'époque moderne, le poème a été lu comme un document sur la religion des philosophes et comme un cas d'école du panthéisme antique. Il figure dans les grands recueils de fragments stoïciens et il est traduit en français dans le volume Les Stoïciens de la Bibliothèque de la Pléiade.

Controverses

Trois discussions restent vives. La première est textuelle : l'état du manuscrit laisse plusieurs vers ouverts, et la portée philosophique de certaines affirmations dépend de conjectures.

La deuxième porte sur le genre. S'agit-il d'un acte religieux, d'un exercice littéraire ou d'un instrument pédagogique destiné à fixer la doctrine dans une forme mémorisable ? Les trois lectures ont été défendues et elles ne s'excluent pas nécessairement.

La troisième est doctrinale : une prière adressée à un principe impersonnel est-elle cohérente ? Les défenseurs de Cléanthe soulignent que le Zeus stoïcien, s'il n'est pas une personne au sens où l'entend une religion révélée, est bien un être rationnel et provident, ce qui suffit à fonder une relation. Les critiques, depuis l'Antiquité, y voient un vocabulaire emprunté à une croyance que la doctrine a par ailleurs dissoute. Le débat porte, au fond, sur ce qu'un philosophe peut faire du langage religieux sans le trahir ni s'y soumettre.

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