L'Étranger

Albert Camus

Publication : 1942

Analyse

Le livre commence par une phrase que tout le monde connaît et que peu de gens citent exactement : aujourd'hui, maman est morte, ou peut-être hier, je ne sais pas. Trois propositions, un passé composé, une incertitude qui ne gêne pas celui qui parle. Tout le roman est déjà là.

L'Étranger paraît chez Gallimard en 1942, sous l'Occupation. Camus a vingt-neuf ans, il vient d'Alger, et il publie la même année Le Mythe de Sisyphe. Les deux textes forment, avec la pièce Caligula, ce qu'il appellera le cycle de l'absurde : le roman donne à voir ce que l'essai argumente.

Un récit en deux temps

La première partie suit quelques semaines de la vie de Meursault, employé de bureau à Alger. L'enterrement de sa mère à l'asile de Marengo, la chaleur, la fatigue. Le lendemain, une baignade, un film comique, Marie. Les voisins : Salamano et son chien, Raymond Sintès et ses histoires de femmes. Puis un dimanche à la plage, le soleil, une dispute, et cinq coups de revolver tirés sur un homme que le texte n'appelle jamais autrement que l'Arabe.

La seconde partie se passe en prison et au tribunal. L'instruction, le procès, la condamnation à mort, la visite de l'aumônier. Le récit change de rythme sans changer de voix : le même ton plat, le même refus d'expliquer.

Ce que le procès révèle est le cœur du livre. Les débats portent très peu sur le meurtre et beaucoup sur l'enterrement. On reproche à Meursault de n'avoir pas pleuré, d'avoir fumé devant le cercueil, d'avoir pris un café au lait, d'être allé au cinéma le lendemain. Le procureur en tire qu'il a enterré sa mère avec un cœur de criminel. L'accusation ne juge pas un acte, elle juge un caractère.

Camus a résumé la chose dans une formule qu'il donnera plus tard : dans notre société, tout homme qui ne pleure pas à l'enterrement de sa mère risque d'être condamné à mort.

Un homme qui ne joue pas le jeu

Meursault n'est ni un révolté ni un cynique. Il ne ment pas, et c'est tout son défaut. Quand Marie lui demande s'il l'aime, il répond que cela ne veut rien dire mais qu'il ne le croit pas. Quand son patron lui propose Paris, il dit que cela lui est égal. Quand l'avocat lui suggère de dire qu'il a dominé ses sentiments à l'enterrement, il refuse parce que ce serait faux.

Ce refus n'est pas une position philosophique qu'il tiendrait, c'est une manière d'être qu'il ne songe même pas à justifier. Le tribunal, lui, a besoin de motifs, de remords, de sens. L'écart entre les deux est ce que le titre appelle l'étrangeté.

La question du meurtre reste, et Camus ne l'escamote pas. Interrogé sur ses raisons, Meursault répond que c'était à cause du soleil, et la salle rit. La réponse n'excuse rien. Elle dit seulement qu'il n'y avait pas de raison au sens où le tribunal en demande une, et c'est précisément ce qu'aucune institution ne peut entendre.

La dernière page

L'aumônier vient proposer à Meursault la consolation ordinaire. Il refuse d'abord poliment, puis explose. C'est la seule colère du livre, et elle contient tout ce que le personnage n'avait pas dit : que rien n'a d'importance et qu'il sait bien pourquoi ; que tous les autres sont des privilégiés qui seront condamnés eux aussi ; que du fond de son avenir une haleine obscure remontait vers lui à travers des années qui n'étaient pas encore venues.

Vient alors la paix. Devant la nuit chargée de signes et d'étoiles, Meursault s'ouvre pour la première fois à la tendre indifférence du monde, et se trouve heureux. Il ne lui reste qu'à souhaiter, pour que tout soit consommé, qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de son exécution et qu'ils l'accueillent avec des cris de haine.

Cette fin a été lue de bien des manières : acceptation stoïcienne, consentement à l'absurde, provocation finale. Camus a parlé, dans une préface tardive, du seul christ que nous méritions, et la formule a ajouté à la confusion plus qu'elle ne l'a dissipée.

Une écriture blanche

Sartre a écrit sur le roman, dès 1943, l'une des meilleures études qu'on en ait. Il y analyse l'usage du passé composé, qui isole chaque phrase et supprime la causalité que l'imparfait et le passé simple installeraient. Entre le lecteur et le monde, dit-il, Camus place une cloison transparente : on voit tout, on ne comprend rien, parce que les liens ont été retirés.

Roland Barthes, dix ans plus tard, range le livre à l'origine de ce qu'il nomme l'écriture blanche, une écriture délivrée des signes de la littérature. La postérité du style a été considérable, et elle dépasse de loin le public de la philosophie.

Le silence sur l'Arabe

La critique contemporaine a mis au centre ce que les premières lectures laissaient de côté : la victime n'a pas de nom. Edward Said, dans Culture et impérialisme, inscrit ce silence dans la manière dont la littérature coloniale traite les colonisés comme un décor, et il reproche à Camus de donner pour un décor naturel ce qui était une situation politique.

En 2013, l'écrivain algérien Kamel Daoud publie Meursault, contre-enquête, où le frère de la victime, nommée Moussa, reprend le récit du point de vue de la famille. Le livre a relancé la discussion sur la place de l'Algérie dans l'œuvre de Camus, un sujet qu'il faut traiter avec la double précaution de ne pas réduire un roman à sa politique, ni d'effacer celle-ci au nom de la littérature.

Il reste que L'Étranger se passe à Alger, en 1940, et que ce fait n'est pas indifférent à ce que le livre montre d'un tribunal français jugeant la mort d'un Arabe.

Sources

Sources principales

Camus, Albert, L'Étranger, Gallimard, 1942. Texte primaire, relu intégralement, en particulier l'ouverture, la scène de la plage, le réquisitoire du procureur et les dernières pages avec l'aumônier.

Camus, Albert, Le Mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942. Texte primaire, pour la formulation argumentée de l'absurde dont le roman donne l'équivalent narratif.

Sartre, Jean-Paul, « Explication de L'Étranger », 1943, repris dans Situations I. Cet article a servi pour l'analyse du passé composé et pour l'image de la cloison transparente.

Said, Edward, Culture et impérialisme, 1993. Cet ouvrage a servi pour la lecture postcoloniale et pour la question du décor algérien.

Barthes, Roland, Le Degré zéro de l'écriture, 1953, pour la notion d'écriture blanche et la place qu'il assigne au roman.

Bibliographie et lectures recommandées

Daoud, Kamel, Meursault, contre-enquête, Actes Sud, 2014 pour l'édition française, qui donne un nom et une famille à la victime.

Camus, Albert, Carnets, pour la genèse du roman et les notes de travail de 1938 à 1942.

Wikipédia FR et EN, articles « L'Étranger » et « The Stranger », consultés en novembre 2026.

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