Søren Kierkegaard
Biographie
Søren Aabye Kierkegaard naît à Copenhague le 5 mai 1813, dans une famille bourgeoise enrichie dans le commerce de la bonneterie. Il est le septième et dernier enfant de Michael Pedersen Kierkegaard (1756-1838) et d'Ane Sørensdatter Lund (1768-1834). Son père, originaire d'une famille paysanne du Jutland, s'était enrichi à Copenhague et avait acquis une certaine aisance sociale ; sa mère avait été d'abord servante dans la maison.
Une famille hantée par la culpabilité
L'atmosphère familiale est dominée par la personnalité écrasante du père, austère, intelligent, profondément religieux mais hanté par un sentiment de culpabilité. Selon ce que Kierkegaard apprendra plus tard, son père, dans son enfance misérable au Jutland, avait un jour maudit Dieu sur une lande. Cette malédiction, qu'il n'avait jamais pu oublier, lui semblait avoir attiré sur sa famille une condamnation divine. De ses sept enfants, cinq mourront prématurément du vivant du père. La mère elle-même mourra en 1834. À la mort du père en 1838, seuls Søren et son frère aîné Peter Christian (qui deviendra évêque luthérien) restent en vie.
Cette ambiance de mélancolie, de péché, de hantise religieuse marque profondément le jeune Søren. Lui-même évoquera dans ses Journaux (énormes carnets intimes, plus de dix mille pages, qui sont une source biographique exceptionnelle) le « tremblement de terre » : ce moment où, jeune homme, il aurait découvert le secret de son père, et compris pourquoi la famille semblait maudite.
La formation intellectuelle
Søren fréquente l'École de la Vertu Citoyenne (Borgerdyd) à Copenhague, où il reçoit une éducation classique solide. En 1830, il s'inscrit à la faculté de théologie de l'université de Copenhague. Mais sa formation est éclectique : il étudie la philosophie (en particulier Hegel, alors omniprésent dans les universités danoises), la littérature, l'histoire. Il devient un dialecticien redoutable, lecteur acharné, écrivain virtuose dans une langue (le danois) qu'il va contribuer à transformer.
L'étudiant est brillant mais désordonné. Il met dix ans à terminer ses études, pendant lesquels il mène une vie publique de jeune homme cultivé de Copenhague : cafés, théâtre, opéra, conversations brillantes. Il accumule les dettes que son père comble régulièrement. Cette dispersion correspond à ce qu'il appellera plus tard, en analysant les stades de l'existence, la vie « esthétique ».
Les fiançailles rompues
En 1837, Kierkegaard, alors âgé de 24 ans, rencontre Regine Olsen, une jeune fille de quatorze ans, fille d'un haut fonctionnaire de la Cour. Trois ans plus tard, en septembre 1840, il se fiance avec elle. Ces fiançailles, qui semblent annoncer un mariage bourgeois conventionnel, vont être brutalement rompues par Kierkegaard à l'automne 1841.
Les raisons de cette rupture sont multiples et restent en partie obscures. Kierkegaard les évoquera abondamment dans ses Journaux et, indirectement, dans plusieurs de ses œuvres pseudonymes (notamment Crainte et tremblement et La Répétition). Plusieurs facteurs entrent en jeu :
- Une mélancolie profonde qu'il juge incompatible avec le bonheur conjugal qu'il ne pourrait pas donner à Regine.
- Le sentiment d'une vocation religieuse exceptionnelle qui exclut le mariage.
- La conviction qu'il porte en lui un secret (la culpabilité paternelle, sa propre mélancolie) qui rendrait toute intimité conjugale impossible.
La rupture se fait au prix d'une cruauté calculée : Kierkegaard joue volontairement le rôle du séducteur méprisable pour faciliter la rupture à Regine, qui le supplie de rester. Il quitte Copenhague pour Berlin pendant l'hiver 1841-1842, où il assiste aux cours de Schelling et commence l'écriture de ses premières grandes œuvres. Regine épousera, quelques années plus tard, Johan Frederik Schlegel, un fonctionnaire danois.
Cette rupture est l'événement biographique majeur de l'existence de Kierkegaard. Regine restera la destinataire silencieuse de toute son œuvre. Il lui léguera ses biens (Schlegel refusera le legs).
L'explosion créatrice : 1843-1846
De retour à Copenhague, Kierkegaard se lance dans une production littéraire et philosophique d'une intensité extraordinaire. En quelques années, sous des pseudonymes multiples qui sont autant de masques philosophiques, il publie une œuvre considérable :
- Du concept d'ironie constamment rapporté à Socrate (1841), sa thèse de magistère.
- Ou bien... ou bien (Enten-Eller, 1843), grande œuvre en deux volumes, sous le pseudonyme « Victor Eremita ».
- Crainte et tremblement (1843), sous le pseudonyme « Johannes de Silentio ».
- La Répétition (1843), sous le pseudonyme « Constantin Constantius ».
- Miettes philosophiques (1844), sous le pseudonyme « Johannes Climacus ».
- Le Concept d'angoisse (1844), sous le pseudonyme « Vigilius Haufniensis ».
- Étapes sur le chemin de la vie (1845), pseudonymes multiples.
- Post-scriptum définitif et non scientifique aux Miettes philosophiques (1846), à nouveau « Johannes Climacus ».
Parallèlement, sous son propre nom, il publie des Discours édifiants, méditations religieuses qui complètent l'œuvre pseudonyme.
L'affaire du Corsaire et le tournant
En 1846, Kierkegaard provoque délibérément le journal satirique de Copenhague Le Corsaire, dirigé par Meïr Aaron Goldschmidt, qui le caricature alors quotidiennement. Pendant plusieurs mois, Kierkegaard est l'objet des moqueries de la presse populaire ; les enfants de la ville le suivent dans la rue en se moquant de ses pantalons trop courts et de sa silhouette voûtée. Cette épreuve, qu'il a lui-même provoquée, le marque profondément. Il en sort avec une conscience aiguë de la médiocrité de la « foule » et de la solitude essentielle de l'individu authentique.
La période religieuse
À partir de 1847, l'œuvre de Kierkegaard prend une tournure plus explicitement religieuse :
- Œuvres de l'amour (1847), sur l'amour chrétien du prochain.
- La Maladie à la mort / Traité du désespoir (1849), sous le pseudonyme « Anti-Climacus ».
- L'École du christianisme (1850), à nouveau « Anti-Climacus ».
- Pour un examen de conscience recommandé à ce temps (1851).
- Des Discours chrétiens nombreux.
Kierkegaard se considère désormais comme un « écrivain religieux ». L'analyse de l'existence se subordonne explicitement à la question chrétienne : comment devenir chrétien dans la chrétienté ? Comment accéder à la foi authentique au-delà du christianisme officiel devenu rituel ?
L'attaque contre l'Église officielle
Les dernières années de la vie de Kierkegaard sont consacrées à une violente polémique contre l'Église luthérienne officielle danoise. À la mort de l'évêque Mynster (1854), son successeur Martensen prononce un éloge qualifiant le défunt évêque de « témoin de la vérité ». Kierkegaard, qui considère Mynster comme l'incarnation de la mondanité ecclésiastique, dénonce publiquement cette qualification. La polémique enfle. En 1855, Kierkegaard publie une série d'articles dans Le Fædrelandet, puis lance sa propre publication, L'Instant (neuf numéros publiés entre mai et septembre 1855, un dixième numéro retrouvé après sa mort).
Dans ces textes, Kierkegaard mène une attaque radicale : l'Église officielle danoise n'est pas chrétienne ; les pasteurs sont des fonctionnaires bien payés qui dénaturent le message évangélique ; le christianisme authentique, exigeant, scandaleux, a disparu. Cette attaque scandalise et fascine, divise les milieux ecclésiastiques danois et au-delà.
La fin
Le 2 octobre 1855, Kierkegaard s'effondre dans une rue de Copenhague et est transporté à l'hôpital Frederik. Il y meurt le 11 novembre 1855, à 42 ans. La cause exacte de sa mort reste incertaine : tuberculose probablement, peut-être maladie de Pott (tuberculose vertébrale). Sur son lit de mort, il refuse de recevoir la communion de la main d'un pasteur de l'Église officielle.
Ses funérailles, le 18 novembre, donnent lieu à un incident : son neveu Henrik Lund interrompt la cérémonie pour protester contre le fait qu'un homme qui avait combattu publiquement l'Église officielle soit enterré selon ses rites. L'incident est emblématique de la position paradoxale de Kierkegaard, à la fois enraciné dans le christianisme luthérien et révolté contre ses formes institutionnelles.
Une vie aux marges
La vie de Kierkegaard est étrange et atypique. Pas de carrière universitaire (il refuse les postes proposés), pas de mariage, pas de voyages au-delà de quelques séjours à Berlin. Une vie presque entièrement vouée à l'écriture, dans une solitude soigneusement entretenue, ponctuée de longues promenades dans Copenhague pendant lesquelles il méditait à voix haute. Une fortune héritée du père qui lui permettait de vivre sans travailler. Une œuvre considérable produite en moins de quinze ans (1841-1855), comme dans une urgence permanente.
Cette vie aux marges de la vie sociale ordinaire est elle-même un argument philosophique : pour Kierkegaard, l'existence authentique se joue dans le rapport solitaire à soi, à autrui et à Dieu, en deçà ou au-delà des rôles sociaux. Sa biographie est le commentaire vivant de son œuvre.
Pensée principale
La question centrale de la pensée de Kierkegaard est celle de l'existence individuelle : comment devient-on un Soi authentique ? Comment, en particulier, devient-on chrétien ? Cette question, qui paraît simple, est en réalité d'une complexité vertigineuse, et c'est cette complexité que toute l'œuvre de Kierkegaard cherche à déployer. Pour la traiter, il invente une nouvelle manière de philosopher, marquée par la pluralité des pseudonymes, l'usage de l'ironie, l'analyse psychologique de l'angoisse et du désespoir, et la critique radicale du système hégélien.
Contre Hegel : la primauté de l'existence individuelle
Le grand adversaire intellectuel de Kierkegaard est Hegel, alors omniprésent dans les universités danoises et européennes. Hegel proposait un système total, où la pensée se déploie selon une dialectique nécessaire et où l'individu n'est qu'un moment du déploiement de l'Esprit absolu. Pour Kierkegaard, ce système oublie l'essentiel : l'existence individuelle concrète.
L'existence n'est pas une pensée. Elle ne se déduit pas. Elle se vit, dans la singularité d'un Je qui dit « je », ici et maintenant, devant des choix qui l'engagent. « Subjectivité = vérité », formule provocatrice de Kierkegaard dans le Post-scriptum, ne signifie pas que tout est arbitraire, mais qu'il y a une vérité qui n'existe que dans le rapport personnel, engagé, du sujet à elle-même. Une vérité éthique ou religieuse qu'on contemplerait de l'extérieur, sans s'y engager, manquerait précisément ce qui en fait une vérité.
La critique de Hegel a une dimension proprement philosophique (sur la nature de la dialectique, sur les limites du système, sur le rapport pensée / existence), mais aussi une dimension polémique : Kierkegaard reproche à Hegel d'avoir voulu comprendre le christianisme (en l'intégrant dans le développement de l'Esprit absolu), alors que le christianisme n'est pas à comprendre mais à vivre, dans la difficulté, le scandale, le saut.
Les trois stades de l'existence
L'œuvre pseudonyme de Kierkegaard (de Ou bien... ou bien à Étapes sur le chemin de la vie) déploie une analyse fameuse des trois stades de l'existence : esthétique, éthique, religieux. Il ne s'agit pas de stades chronologiques (on ne passe pas mécaniquement de l'un à l'autre), mais de trois modes d'être, trois manières de mener son existence.
Le stade esthétique
L'existant esthétique vit dans l'immédiateté, le présent, la recherche du plaisir et de l'intéressant. Il est dispersé, il fuit l'ennui, il vit dans l'instant. Le séducteur, l'esthète, le viveur, le poète romantique sont les figures de ce stade. Dans Ou bien... ou bien, le tome I (les « Papiers de A », dont fait partie le célèbre Journal du séducteur) déploie magistralement cette existence. C'est une existence brillante, séduisante, qui peut être très réussie au regard du monde. Mais elle est sans profondeur, sans engagement, sans soi. À sa limite, elle débouche sur l'ennui, le désespoir, le sentiment du vide.
Le stade éthique
L'existant éthique a fait le pas du choix : il assume un engagement (le mariage, la profession, les devoirs sociaux), il accepte la continuité de l'existence dans le temps, il devient un sujet responsable. Dans Ou bien... ou bien, le tome II (les lettres du juge Wilhelm) est le grand plaidoyer pour cette existence éthique, contre l'esthète. L'homme éthique a une identité, un caractère, un destin qu'il assume. Il est sérieux, fidèle, courageux.
Mais ce stade aussi a ses limites. L'éthique générale (les devoirs universels valables pour tous) ne suffit pas à rendre compte de l'existence individuelle dans sa singularité. Et surtout, l'individu éthique se découvre tôt ou tard confronté à sa propre culpabilité, à son incapacité à réaliser pleinement ce que l'éthique exige. C'est ce qui ouvre la possibilité du stade religieux.
Le stade religieux
Le stade religieux est lui-même double chez Kierkegaard : religiosité A et religiosité B.
La religiosité A, ou religiosité de l'immanence, est une religiosité philosophique générale, où l'individu se rapporte à l'éternel par la conscience intime de sa finitude, de sa culpabilité, de sa dépendance. Elle est accessible à toute personne réfléchie, indépendamment de la révélation chrétienne.
La religiosité B, ou religiosité de la transcendance, est spécifiquement chrétienne. Elle suppose le scandale et le paradoxe : Dieu s'est fait homme dans le temps, en Jésus-Christ. Cette affirmation est absurde aux yeux de la raison. La foi consiste à croire ce paradoxe, non pas malgré sa rationalité, mais à cause de sa déraison. C'est ce que Kierkegaard appelle le saut : un acte de la volonté qui dépasse les limites de la raison, qui suspend les exigences de l'éthique générale, qui accepte de croire l'incroyable. La foi est en ce sens une « passion » au sens fort : un engagement total, jamais sécurisé, qui doit être renouvelé à chaque instant.
L'angoisse et la liberté
Une des analyses les plus fameuses de Kierkegaard est celle de l'angoisse, exposée dans Le Concept d'angoisse (1844). L'angoisse n'est pas la peur. La peur a un objet précis : on a peur de quelque chose. L'angoisse n'a pas d'objet précis : on est angoissé sans savoir de quoi. Elle est, dit Kierkegaard, le « vertige de la liberté » : la conscience que je peux faire ceci ou cela, que rien ne me détermine absolument, que je porte le poids du choix.
L'angoisse est ainsi l'expérience par excellence de la liberté humaine. Elle est aussi liée au péché : c'est dans l'angoisse que l'homme prend conscience de sa possibilité de chuter, c'est-à-dire de se trahir lui-même. L'analyse de l'angoisse fait de Kierkegaard l'un des grands penseurs de l'existence avant la lettre, repris ensuite par Heidegger (qui consacre des analyses fameuses à l'angoisse dans Être et Temps) et par Sartre (dans L'Être et le Néant).
Le désespoir
Le pendant éthico-religieux de l'angoisse est le désespoir, analysé dans La Maladie à la mort (1849). Le désespoir, pour Kierkegaard, n'est pas un simple état psychologique : c'est la maladie spirituelle de l'homme qui ne parvient pas à devenir le Soi qu'il est appelé à être. Plusieurs formes de désespoir sont distinguées :
- Le désespoir qui s'ignore (la majorité des hommes).
- Le désespoir de ne pas vouloir être soi-même.
- Le désespoir de vouloir être soi-même (par défi).
Le remède au désespoir n'est pas psychologique mais théologique : c'est la foi qui résout le désespoir, parce que la foi reconnaît que le Soi a été posé par un autre (Dieu) et qu'il doit se recevoir de lui. Cette analyse théologique du désespoir aura une influence considérable sur la théologie protestante du XXe siècle (Tillich, Bultmann, Barth).
Le paradoxe d'Abraham
L'un des textes les plus puissants de Kierkegaard est Crainte et tremblement (1843), qui médite sur la figure biblique d'Abraham. Dieu commande à Abraham de sacrifier son fils Isaac. Abraham obéit, prêt à frapper, jusqu'à ce que Dieu, au dernier moment, retienne sa main et lui substitue un bélier.
Que penser de l'acte d'Abraham ? Kierkegaard propose une analyse vertigineuse. Abraham n'est pas un héros tragique au sens grec : le héros tragique sacrifie son enfant pour un bien supérieur (la patrie chez Agamemnon). Abraham, lui, ne sacrifie pas Isaac pour un bien supérieur compréhensible, mais sur un ordre divin incompréhensible. Il y a là ce que Kierkegaard appelle une suspension téléologique de l'éthique : le rapport singulier de l'individu à Dieu peut suspendre, pour un instant, l'éthique universelle qui interdit l'infanticide.
Cette analyse est dérangeante. Elle ne signifie pas que la religion autorise la violence (Abraham ne tue pas finalement), mais elle pose la question vertigineuse du rapport entre l'éthique et la religion. Quand le commandement religieux entre en conflit avec l'éthique universelle, lequel prime ? Kierkegaard ne donne pas de réponse simple : il montre qu'Abraham est tenu, devant Dieu seul, dans une position que personne ne peut comprendre de l'extérieur. La foi est singulière, incommunicable.
L'ironie socratique
Avant d'être un penseur religieux, Kierkegaard a été un grand interprète de Socrate. Sa thèse de magistère, Du concept d'ironie constamment rapporté à Socrate (1841), est l'une de ses meilleures analyses. Pour Kierkegaard, Socrate représente le moment décisif où l'individualité concrète s'oppose, par l'ironie, à la totalité abstraite. L'ironie socratique n'est pas un simple procédé rhétorique : c'est une attitude existentielle qui maintient l'écart entre soi et toute affirmation théorique générale.
Kierkegaard se réclamera durablement de Socrate : sa propre œuvre, avec ses pseudonymes, son ironie, ses indirections, prolonge le geste socratique. L'écrivain qui s'efface derrière ses masques, qui propose et ne conclut jamais, qui interroge sans répondre, suit le modèle socratique.
La communication indirecte
L'utilisation des pseudonymes par Kierkegaard n'est pas un artifice. Elle correspond à une théorie de la communication indirecte. Les vérités existentielles, dit Kierkegaard, ne peuvent pas se communiquer comme des résultats objectifs. Si je dis directement à autrui « tu dois devenir toi-même », je le réduis à un objet de discours. Pour qu'il devienne lui-même, il faut qu'il découvre lui-même cette nécessité, dans son propre rapport à lui-même.
D'où la stratégie pseudonyme : Kierkegaard met en scène divers personnages qui représentent divers modes d'existence (l'esthète, l'éthicien, le religieux), sans jamais s'identifier à aucun. Le lecteur est forcé de prendre position, de choisir, sans pouvoir s'en remettre à l'autorité de l'auteur. C'est par ce détour que la pensée peut éveiller chez l'autre la prise de conscience existentielle, plutôt que de lui transmettre une doctrine.
Une œuvre paradoxale
L'œuvre de Kierkegaard est traversée par des tensions multiples. Elle est philosophique mais antiphilosophique (contre les systèmes). Elle est rationnelle mais célèbre le saut au-delà de la raison. Elle est solitaire mais s'adresse à chaque lecteur dans sa singularité. Elle critique l'Église officielle au nom du christianisme le plus exigeant. Ces tensions ne sont pas des contradictions : elles sont la structure même d'une pensée qui veut maintenir, contre toute tentation systématique, la primauté de l'existence individuelle concrète, irréductible et inachevée.
Œuvres majeures
L'œuvre de Kierkegaard, produite en moins de quinze ans (1841-1855), est considérable et structurée selon une dramaturgie complexe. Elle se compose d'œuvres pseudonymes et d'œuvres publiées sous son propre nom, qui se complètent et se répondent. À cela s'ajoutent les Journaux, énormes carnets intimes (plus de dix mille pages) publiés à titre posthume.
La thèse : Du concept d'ironie (1841)
Om Begrebet Ironi med stadigt Hensyn til Socrates, soutenu en 1841. Mémoire de maîtrise (équivalent du doctorat danois de l'époque). Étude de l'ironie socratique, présentée comme le moment où la subjectivité s'oppose à la totalité abstraite. Œuvre déjà magistrale, malgré son cadre académique.
L'œuvre pseudonyme principale (1843-1846)
Ou bien... ou bien (Enten - Eller, 1843)
Long ouvrage en deux volumes, sous le pseudonyme « Victor Eremita ». Le tome I, signé d'un mystérieux « A », contient une série d'essais esthétiques, dont le Journal du séducteur (autoportrait d'un séducteur dévoyé). Le tome II, signé du juge « Wilhelm » (« B »), contient deux longues lettres défendant l'existence éthique contre la vie esthétique. C'est l'œuvre où la dialectique des stades esthétique et éthique se déploie pour la première fois.
La Répétition (Gjentagelsen, 1843)
Sous le pseudonyme « Constantin Constantius ». Récit semi-autobiographique sur la possibilité ou non de retrouver le passé. Aborde indirectement la question des fiançailles rompues avec Regine.
Crainte et tremblement (Frygt og Bæven, 1843)
Sous le pseudonyme « Johannes de Silentio ». Méditation sur la figure d'Abraham, sur la foi, la suspension téléologique de l'éthique, le paradoxe. L'un des textes les plus puissants et les plus discutés de Kierkegaard. Œuvre relativement courte (~ 150 pages), accessible.
Miettes philosophiques (Philosophiske Smuler, 1844)
Sous le pseudonyme « Johannes Climacus ». Texte court et dense qui pose la question : comment une vérité éternelle peut-elle s'incarner dans le temps ? Préparation à l'analyse du christianisme comme paradoxe.
Le Concept d'angoisse (Begrebet Angest, 1844)
Sous le pseudonyme « Vigilius Haufniensis ». Traité de psychologie philosophique sur l'angoisse, le péché, la liberté. Œuvre fondamentale pour l'existentialisme du XXe siècle (Heidegger, Sartre).
Étapes sur le chemin de la vie (Stadier paa Livets Vei, 1845)
Pseudonymes multiples. Reprise et approfondissement des stades esthétique, éthique, religieux. Contient notamment In vino veritas, banquet philosophique sur l'amour, et les Études psychologiques du frère Tacite (« Coupable - non coupable ? »).
Post-scriptum définitif et non scientifique aux Miettes philosophiques (1846)
Afsluttende uvidenskabelig Efterskrift. À nouveau « Johannes Climacus ». Œuvre considérable (plus de 600 pages), la plus systématique de Kierkegaard. Critique du système hégélien, thèse de la subjectivité comme vérité, analyse de la religiosité A (immanente) et B (chrétienne paradoxale). Texte technique mais fondamental.
L'œuvre religieuse (1843-1855)
Parallèlement à l'œuvre pseudonyme, Kierkegaard publie sous son propre nom des Discours édifiants (Opbyggelige Taler) et des Discours chrétiens (Christelige Taler), méditations religieuses qui prolongent et complètent la production pseudonyme.
Œuvres de l'amour (Kjerlighedens Gjerninger, 1847)
Sous son propre nom. Méditation sur l'amour chrétien du prochain, ses formes, ses exigences. L'une des œuvres les plus profondes sur la charité.
La Maladie à la mort / Traité du désespoir (Sygdommen til Døden, 1849)
Sous le pseudonyme « Anti-Climacus ». Analyse théologique et psychologique du désespoir comme « maladie spirituelle ». Le titre alternatif Traité du désespoir s'est imposé dans les traductions françaises.
L'École du christianisme (Indøvelse i Christendom, 1850)
À nouveau « Anti-Climacus ». Méditation sur l'imitation du Christ, sur le scandale chrétien, sur les exigences du christianisme authentique. Préparation à l'attaque finale contre l'Église officielle.
Pour un examen de conscience recommandé à ce temps (1851)
Sous son propre nom. Méditation pastorale et autocritique.
Les écrits polémiques de la dernière période
L'Instant (Øjeblikket, 1855)
Neuf numéros parus entre mai et septembre 1855, plus un dixième posthume. Attaque frontale et virulente contre l'Église luthérienne officielle danoise, accusée d'avoir trahi le message évangélique. Texte court, mordant, sans concession.
Les Journaux (1834-1855)
Journaux et carnets (en danois Papirer, en éditions plus récentes Skrifter). Énorme corpus de carnets intimes tenus pendant vingt ans. Mélange de méditations philosophiques, de notes de lecture, de réflexions autobiographiques, d'ébauches d'œuvres. Source biographique et philosophique exceptionnelle, encore en cours d'édition complète en français.
L'édition critique danoise (Søren Kierkegaards Skrifter), en cours depuis 1997, comprendra 55 volumes quand elle sera achevée.
Pseudonymes : récapitulatif
Pour clarifier la dramaturgie pseudonyme :
- Victor Eremita : éditeur d'Ou bien... ou bien.
- A : « l'esthète », auteur du tome I d'Ou bien... ou bien.
- Le juge Wilhelm (B) : « l'éthicien », auteur du tome II d'Ou bien... ou bien.
- Johannes de Silentio : auteur de Crainte et tremblement.
- Constantin Constantius : auteur de La Répétition.
- Johannes Climacus : auteur des Miettes philosophiques et du Post-scriptum.
- Vigilius Haufniensis : auteur du Concept d'angoisse.
- Anti-Climacus : auteur de La Maladie à la mort et de L'École du christianisme.
- Hilarius Bogbinder : éditeur des Étapes sur le chemin de la vie.
Kierkegaard tient à la distinction entre ses œuvres pseudonymes (qui mettent en scène diverses positions existentielles sans qu'il s'y identifie) et ses œuvres signées (qui expriment plus directement sa propre voix). Cette distinction n'est cependant pas étanche : les pseudonymes développent souvent des thèses que Kierkegaard partage.
Éditions et traductions françaises
Kierkegaard a été traduit en français de manière exemplaire par Paul-Henri Tisseau et Else-Marie Jacquet-Tisseau (deux décennies de travail, des années 1930 aux années 1960). Cette traduction a longtemps fait référence.
Aujourd'hui, plusieurs entreprises éditoriales :
- Œuvres complètes en vingt volumes, traduction Paul-Henri Tisseau et Else-Marie Jacquet-Tisseau, éditions de l'Orante, années 1960-1980. Référence historique.
- Nouvelles traductions par Régis Boyer (le grand traducteur des littératures scandinaves), notamment pour Crainte et tremblement (Rivages poche) et Le Concept d'angoisse (Folio essais).
- Traité du désespoir (titre alternatif de La Maladie à la mort), édition Tel-Gallimard.
- Ou bien... ou bien : édition Tel-Gallimard, traduction Tisseau.
Pour entrer dans l'œuvre, Crainte et tremblement (150 pages, accessible) est le meilleur point de départ. Le Concept d'angoisse approfondit l'analyse existentielle. Le Traité du désespoir aborde la dimension théologique. Ou bien... ou bien (en sélections, le tome entier étant long) déploie magnifiquement la dialectique des stades.
Postérité et influence
L'influence de Kierkegaard a été tardive mais considérable. Méconnu de son vivant en dehors du Danemark, il n'a véritablement été découvert par la philosophie européenne qu'à la fin du XIXe siècle, et son influence ne s'est imposée qu'au XXe siècle. Aujourd'hui, il est unanimement reconnu comme l'un des grands penseurs européens, à la source des principales traditions existentialistes, phénoménologiques et théologiques contemporaines.
La méconnaissance du XIXe siècle
Du vivant de Kierkegaard, son œuvre n'a connu de diffusion qu'au Danemark, où elle a divisé : admirée par quelques-uns, scandalisée par d'autres, ignorée par la majorité. Les obstacles à la diffusion étaient multiples :
- La langue (le danois, parlé par quelques millions de personnes seulement).
- La complexité formelle de l'œuvre (pseudonymes, ironie, indirections).
- Le caractère dérangeant des thèses (attaque contre l'Église officielle, défense du paradoxe contre la raison).
Pendant trente ans après sa mort, Kierkegaard reste un auteur essentiellement danois, lu et discuté dans les cercles théologiques scandinaves, mais largement ignoré de la philosophie européenne.
La première découverte allemande (1880-1914)
C'est à partir des années 1880 que l'œuvre de Kierkegaard commence à être traduite en allemand. Christoph Schrempf, Albert Bärthold puis surtout Theodor Haecker (qui traduit la plus grande partie de l'œuvre dans les années 1910-1920) font connaître Kierkegaard aux philosophes allemands.
Friedrich Nietzsche, bien qu'il n'ait pratiquement pas lu Kierkegaard (Georg Brandes le lui avait recommandé peu avant son effondrement de 1889), partage avec lui plusieurs intuitions : critique du système hégélien, défense de l'individu contre la foule, polémique contre le christianisme officiel (mais dans une perspective inverse). La rencontre Nietzsche-Kierkegaard, dans l'esprit des lecteurs ultérieurs, sera un des grands événements philosophiques du tournant du siècle.
Karl Barth et la théologie dialectique
L'influence de Kierkegaard sur la théologie protestante du XXe siècle est immense. Karl Barth, dans le Commentaire de l'épître aux Romains (1922) qui inaugure la « théologie dialectique » (ou « théologie de la crise »), revient à Kierkegaard pour combattre le libéralisme théologique du XIXe siècle. La « différence qualitative infinie entre le temps et l'éternité », formule centrale de Barth, est directement empruntée à Kierkegaard.
D'autres théologiens protestants majeurs sont marqués : Rudolf Bultmann, Paul Tillich, Dietrich Bonhoeffer, plus tard Eberhard Jüngel. La théologie catholique est aussi touchée, plus tard : Hans Urs von Balthasar consacrera à Kierkegaard des analyses substantielles.
L'existentialisme allemand
Heidegger, dans Être et Temps (1927), reconnaît explicitement sa dette envers Kierkegaard, qu'il cite dans plusieurs notes. Les analyses heideggeriennes de l'angoisse (qui révèle le néant et la finitude), de la mort comme possibilité la plus propre, de l'inauthenticité (le « On »), de la résolution existentielle, doivent énormément à Kierkegaard. Heidegger discutera plus tard, dans son cours sur Hegel, le rapport de Kierkegaard au système hégélien.
Karl Jaspers, l'autre grand existentialiste allemand, place Kierkegaard parmi les penseurs fondateurs (avec Nietzsche) de la pensée contemporaine. Sa Philosophie (1932) et ses cours sur les Grands philosophes en font une figure centrale.
L'existentialisme français
En France, l'influence de Kierkegaard arrive par plusieurs canaux. Jean Wahl, en 1938, publie Études kierkegaardiennes, qui restera longtemps la référence française. Régis Boyer, à partir des années 1960-70, propose de nouvelles traductions et de nouvelles études.
Sartre, dans L'Être et le Néant (1943), reprend l'analyse de l'angoisse, du désespoir, du choix, en les sécularisant (Sartre est athée). Camus discute Kierkegaard dans Le Mythe de Sisyphe (1942), avec à la fois admiration et désaccord (Camus refuse le saut de la foi).
Gabriel Marcel, philosophe existentialiste chrétien, est profondément marqué par Kierkegaard, qu'il rapproche de ses propres analyses de la fidélité, de l'engagement, du mystère. Emmanuel Levinas discute Kierkegaard avec une certaine réserve (notamment sur la suspension téléologique de l'éthique, qui pose pour Levinas un problème fondamental).
La philosophie analytique : une réception plus tardive
La philosophie analytique anglo-saxonne a longtemps été méfiante à l'égard de Kierkegaard, considéré comme un penseur « littéraire » plutôt que rigoureusement philosophique. Cette méfiance s'est progressivement levée, notamment grâce aux travaux de :
- Alasdair MacIntyre, qui dans Après la vertu (1981) consacre des analyses à Kierkegaard comme représentant d'une vision tragique de la modernité morale.
- C. Stephen Evans (Kierkegaard's Fragments and Postscript, 1983, et plusieurs autres ouvrages), qui propose une lecture rigoureuse des thèses kierkegaardiennes en philosophie de la religion.
- Merold Westphal, Robert Roberts, John Lippitt, qui ont contribué à intégrer Kierkegaard dans les débats philosophiques contemporains.
La littérature
L'influence de Kierkegaard sur la littérature du XXe siècle est considérable. Franz Kafka l'a lu intensément (son rapport entre la loi, la culpabilité et le père doit beaucoup à Kierkegaard). W.H. Auden, Walker Percy, John Updike, parmi d'autres, le revendiquent. En français, Albert Camus, mais aussi Maurice Blanchot, Jacques Riviére, en sont marqués.
L'œuvre éditoriale contemporaine
Le XXe siècle a vu un immense travail éditorial sur Kierkegaard.
- L'édition critique danoise Søren Kierkegaards Skrifter, en cours depuis 1997, sera achevée en 55 volumes. C'est désormais la référence pour les chercheurs.
- En anglais, l'édition de la Princeton University Press (les Kierkegaard's Writings, en 26 volumes) propose une traduction de référence.
- En français, les Œuvres complètes d'Else-Marie Jacquet-Tisseau et Paul-Henri Tisseau (éd. de l'Orante) ont longtemps fait référence ; des traductions plus récentes (Régis Boyer notamment) modernisent et complètent.
Les enjeux contemporains
Au XXIe siècle, Kierkegaard reste un interlocuteur majeur dans plusieurs débats contemporains :
- Philosophie de la religion : sa pensée du paradoxe, de la foi comme saut, de la singularité religieuse, est constamment discutée. Les analyses de Derrida (Donner la mort, 1992) sur le sacrifice d'Isaac sont une relecture importante.
- Éthique : la suspension téléologique de l'éthique pose des questions toujours actuelles sur le rapport entre l'éthique universelle et l'engagement singulier (cf. Levinas, Derrida).
- Phénoménologie : les analyses kierkegaardiennes de l'angoisse, du désespoir, de la temporalité existentielle restent fondamentales pour la phénoménologie contemporaine.
- Critique de la modernité : la critique de la « foule », du conformisme social, de la presse, anticipe certaines analyses contemporaines de la société de masse et de la post-modernité.
Un philosophe qu'on ne dépasse pas
Plus de 170 ans après sa mort, Kierkegaard continue à être lu, traduit, commenté, discuté. Sa difficulté formelle et conceptuelle, qui aurait pu l'enfermer dans un cercle savant, n'a pas empêché sa réception large. Le paradoxe est qu'un penseur qui se voulait si profondément danois et chrétien luthérien est devenu une référence philosophique universelle. C'est probablement parce que les questions qu'il pose, sur la possibilité d'une existence authentique dans un monde devenu impersonnel, traversent les particularités culturelles et religieuses pour rejoindre quelque chose d'humain fondamental. Lire Kierkegaard, aujourd'hui encore, c'est s'exposer à une question qu'aucun système ne dissout : comment, dans la singularité de mon existence, deviens-je ce que je suis ?
Pour aller plus loin
Introductions accessibles
- Régis Boyer, Kierkegaard, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1997. Courte synthèse par le grand traducteur français.
- Hélène Politis, Kierkegaard en France au XXe siècle, Kimé, 2005. Sur la réception française.
- André Clair, Kierkegaard, penser le singulier, Le Cerf, 1993. Bonne introduction philosophique.
- Henri-Bernard Vergote, Sens et répétition. Essai sur l'ironie kierkegaardienne, deux volumes, Cerf-Orante, 1982. Étude fondamentale, plus technique.
Études approfondies
- Jean Wahl, Études kierkegaardiennes, Vrin, 1938 (rééd. 1949). Étude pionnière en français, encore lisible.
- André Clair, Pseudonymie et paradoxe. La pensée dialectique de Kierkegaard, Vrin, 1976.
- Nelly Viallaneix, Kierkegaard. L'unique devant Dieu, Le Cerf, 1974. Présentation théologique substantielle.
- Geneviève Deledalle, Kierkegaard, le singulier dans l'histoire, Aubier, 1957.
- Pierre Bühler, Kierkegaard, Cerf, 2012. Synthèse récente et accessible.
Études anglo-saxonnes
- C. Stephen Evans, Kierkegaard's Fragments and Postscript, Humanities Press, 1983 (rééd.). Lecture analytique rigoureuse.
- Alastair Hannay, Kierkegaard, Routledge, 1982 (rééd. 1991). Une référence en anglais.
- George Pattison, Kierkegaard, Religion and the Nineteenth-Century Crisis of Culture, Cambridge UP, 2002.
- Alastair Hannay et Gordon Marino (dir.), The Cambridge Companion to Kierkegaard, Cambridge UP, 1998. Recueil d'études par les grands spécialistes.
- Merold Westphal, Becoming a Self: A Reading of Kierkegaard's Concluding Unscientific Postscript, Purdue UP, 1996.
Œuvres de Kierkegaard : par où commencer
L'œuvre est dense et peut sembler intimidante. Une progression possible :
- Crainte et tremblement (1843) : court (~ 150 pages), accessible, fondamental. Excellente entrée en matière.
- Traité du désespoir / La Maladie à la mort (1849) : court, dense, analyse psychologique et théologique du désespoir.
- Le Concept d'angoisse (1844) : plus technique, mais essentiel pour comprendre l'analyse existentielle.
- Ou bien... ou bien (1843) : long, mais en sélections (notamment le Journal du séducteur et le diapason esthétique-éthique), permet de saisir la dialectique des stades.
- Post-scriptum définitif et non scientifique (1846) : long et technique, la « somme » de l'œuvre pseudonyme. À aborder plus tard.
Sur des thèmes spécifiques
- Sur l'ironie : la thèse de Kierkegaard, Du concept d'ironie constamment rapporté à Socrate (1841), accessible dans la traduction Tisseau (Orante).
- Sur l'amour : Œuvres de l'amour (1847), méditations sur l'amour chrétien du prochain.
- Sur la critique de l'Église : L'Instant (1855), neuf numéros mordants.
Sur l'existentialisme
- Pierre Boutang, Réflexions sur la philosophie de l'existence, plusieurs articles dispersés.
- Jean Wahl, Petite histoire de l'existentialisme, Club Maintenant, 1947. Pour situer Kierkegaard dans le mouvement existentialiste.
- Jean-Paul Sartre, L'existentialisme est un humanisme, Nagel, 1946. Discussion de Kierkegaard.
- Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942. Discussion critique de Kierkegaard.
Sur la théologie kierkegaardienne
- Karl Barth, Le Commentaire de l'épître aux Romains, 1922. Pour comprendre l'influence sur la théologie dialectique.
- Hans Urs von Balthasar, Le Chrétien Bernanos, et plusieurs études sur Kierkegaard.
- Marie Mikulová Thulstrup, Kierkegaard et le christianisme, Éditions de l'Orante, 1978.
Sur la vie de Kierkegaard
- Joakim Garff, Kierkegaard. Sa vie et son œuvre, traduit du danois par Else-Marie Jacquet-Tisseau, Princeton UP, 2007 (édition originale 2000). Biographie monumentale, désormais référence.
- Régis Boyer, Kierkegaard, Cerf, 1996.
Ressources en ligne
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, article « Søren Kierkegaard » par C. Stephen Evans et William McDonald, plato.stanford.edu.
- Le Søren Kierkegaard Research Centre de Copenhague (sks.dk) publie l'édition critique et propose de nombreuses ressources.
Kierkegaard est un auteur exigeant mais récompensant. Sa prose, dans une bonne traduction, peut être d'une grande beauté. Son humour, son sens de l'ironie, ses observations psychologiques précises rendent souvent la lecture plus accessible qu'on ne le craint au premier abord. Crainte et tremblement peut être lu en quelques heures et donne une excellente première idée du style et de la pensée.