La Cité et l'homme
Titre original : The City and Man
Publication : 1964 (Chicago, chez University of Chicago Press ;
Type : Essai
Analyse
Présentation
The City and Man (en français La Cité et l'homme) est l'œuvre majeure de Leo Strauss sur la philosophie politique classique, publiée à Chicago chez University of Chicago Press en 1964. Strauss a alors 65 ans et occupe depuis 1949 la chaire Robert Maynard Hutchins Distinguished Service Professor au département de science politique de l'Université de Chicago, où il enseignera jusqu'à sa retraite en 1967. L'ouvrage est l'aboutissement de plus de trente ans de recherches straussiennes sur la pensée politique des Grecs.
L'œuvre est issue des Walgreen Lectures, six conférences que Strauss prononce à Chicago en novembre 1962 sous le titre général An Introduction to Political Philosophy. Les trois chapitres du livre publié rassemblent et réécrivent ces conférences en y ajoutant des développements substantiels.
L'ouvrage est de format moyen (environ 250 pages dans l'édition originale). Il se compose d'une introduction et de trois chapitres présentés dans un ordre chronologique inversé caractéristique de la méthode straussienne : on remonte d'abord à Aristote (le plus tardif des trois), puis à Platon, et enfin à Thucydide (le plus ancien). Cet ordre n'est pas arbitraire : il correspond à la pédagogie straussienne qui consiste à aller du plus accessible au plus exigeant, et qui considère que la compréhension d'Aristote prépare celle de Platon, qui elle-même prépare celle de Thucydide.
L'œuvre articule plusieurs thèses interconnectées qui structurent toute la pensée politique straussienne :
- La philosophie politique classique (Aristote, Platon, Thucydide) est supérieure à la philosophie politique moderne (Machiavel, Hobbes, Locke, Rousseau, Kant). Cette supériorité n'est pas une nostalgie réactionnaire : c'est une thèse philosophique précise selon laquelle les Anciens avaient compris des dimensions essentielles de la vie politique que les Modernes ont occultées au nom du progrès.
- Le fondement philosophique de la cité antique est radicalement différent de celui de l'État moderne. La cité antique repose sur la conviction que l'homme est par nature un animal politique (zôon politikon), c'est-à-dire un être qui ne se réalise pleinement que dans la vie commune organisée selon des vertus. L'État moderne repose au contraire sur l'individualisme : les hommes sont d'abord des individus séparés qui cherchent leur intérêt particulier, et l'État n'est que l'instrument de cette poursuite.
- La philosophie politique est essentiellement une science des régimes (politeiai, regimes), c'est-à-dire des manières dont les hommes s'organisent pour vivre ensemble. Un régime n'est pas seulement une constitution juridique : c'est une forme de vie intégrale qui détermine les types humains que la cité produit. Étudier les régimes, c'est étudier les possibilités de la vie humaine elle-même.
- Thucydide doit être lu comme un philosophe politique au sens fort, et non simplement comme un historien. Son Histoire de la guerre du Péloponnèse propose une anthropologie politique rigoureuse à travers le récit du conflit entre Athènes et Sparte. Cette réhabilitation philosophique de Thucydide est l'une des positions interprétatives les plus originales du livre.
- La modernité politique, depuis Machiavel et Hobbes, s'est construite en rupture explicite avec la philosophie politique classique. Cette rupture a apporté des gains (efficacité politique, sécurité, prospérité matérielle) mais aussi des pertes considérables (oubli de la vertu, de la vocation politique, de l'excellence). La tâche philosophique contemporaine est de comprendre cette rupture et d'en mesurer les enjeux.
- La crise politique de la modernité tardive (totalitarismes du XXᵉ siècle, relativisme, nihilisme) est l'aboutissement logique de l'oubli des Anciens. Le retour à la philosophie politique classique n'est pas un programme de restauration politique, mais une ressource intellectuelle pour comprendre les pathologies de la modernité.
La traduction française est due à Olivier Sedeyn : La Cité et l'homme, Agora-Pocket puis Le Livre de poche dans la collection « Biblio essais », rééditions à partir de 1987. Cette traduction reste la référence française à ce jour.
L'édition originale américaine reste disponible chez University of Chicago Press dans la collection des œuvres straussiennes éditée par le programme de pensée politique de l'université.
Contexte historique et conditions de rédaction
Leo Strauss (1899-1973) compose The City and Man à un moment charnière de sa carrière philosophique, dans la maturité de son enseignement à Chicago.
Repères biographiques essentiels. Né le 20 septembre 1899 à Kirchhain (Hesse, Allemagne), dans une famille juive orthodoxe traditionnelle de la petite ville rurale. Études philosophiques à Marbourg, Francfort, Berlin, Hambourg dans les années 1917-1921. Doctorat à Hambourg en 1921 sous la direction d'Ernst Cassirer sur Le Problème de la connaissance dans la doctrine philosophique de F.H. Jacobi. Période berlinoise dans les années 1920 où Strauss fréquente plusieurs grands intellectuels juifs allemands : Franz Rosenzweig, Walter Benjamin, Gershom Scholem.
Émigration suite à l'arrivée des nazis au pouvoir. Strauss quitte l'Allemagne en 1932 grâce à une bourse Rockefeller, séjourne à Paris (1932-1933) où il rencontre Alexandre Kojève (philosophe russe émigré qui enseigne le cours sur Hegel devenu légendaire à l'École pratique des hautes études), puis à Cambridge (Angleterre) où il travaille à la London School of Economics. En 1937, il émigre aux États-Unis.
Carrière américaine. Strauss enseigne d'abord à Columbia University brièvement, puis au New School for Social Research à New York (1938-1948), institution accueillante pour les intellectuels européens en exil (« Université en exil »). En 1949, il est appelé à l'Université de Chicago comme Robert Maynard Hutchins Distinguished Service Professor au département de science politique. Il y enseignera vingt ans (1949-1968) et y formera plusieurs générations d'étudiants qui deviendront les principaux artisans de l'école straussienne américaine : Allan Bloom, Joseph Cropsey, Stanley Rosen, Harvey Mansfield, Harry Jaffa, Seth Benardete, Thomas Pangle, plus tard Leon Kass, Werner Dannhauser, Hilail Gildin.
**Œuvres antérieures à *La Cité et l'homme***. Strauss publie successivement :
- La Religion politique de Hobbes (1936). Première grande œuvre, sur la philosophie politique hobbesienne.
- La Persécution et l'art d'écrire (1952). Recueil d'essais introduisant la fameuse méthode straussienne de lecture ésotérique des grands textes philosophiques.
- Droit naturel et histoire (1953). Œuvre majeure sur la crise moderne du droit naturel, fondée sur les Walgreen Lectures de 1949.
- Pensées sur Machiavel (1958). Grande étude qui présente Machiavel comme le fondateur de la modernité politique en rupture explicite avec les Anciens.
- Qu'est-ce que la philosophie politique ? (1959). Recueil d'essais programmatiques.
The City and Man (1964) s'inscrit dans le prolongement direct de Droit naturel et histoire (qui critiquait la modernité politique depuis l'extérieur) et des Pensées sur Machiavel (qui analysait la rupture moderne). The City and Man complète l'édifice en restituant positivement la philosophie politique classique elle-même, par l'étude approfondie d'Aristote, Platon et Thucydide.
Rédaction. Les Walgreen Lectures de novembre 1962, intitulées An Introduction to Political Philosophy, fournissent la matière initiale. Strauss les retravaille pendant l'année 1963 pour la publication en volume, qui paraît en automne 1964 chez University of Chicago Press.
Le contexte intellectuel américain des années 1960 est marqué par :
- L'hégémonie du behaviorisme politique dans la science politique académique américaine. Cette approche descriptive et quantitative considère la philosophie politique normative comme dépassée et la remplace par l'étude empirique des comportements politiques.
- La dominance du libéralisme procédural dans la philosophie politique anglo-saxonne, qui préparera la publication de A Theory of Justice de John Rawls en 1971.
- L'émergence de la Nouvelle Gauche américaine et de la contre-culture des années 1960. Strauss observe avec inquiétude ces mouvements qu'il interprète comme manifestations du nihilisme moderne.
- La présence persistante de la menace totalitaire (URSS, Chine maoïste). Strauss interprète le XXᵉ siècle comme l'aboutissement logique de la crise de la philosophie politique moderne.
- Le développement de la sociologie politique américaine (Seymour Martin Lipset, Daniel Bell, Edward Shils) avec laquelle Strauss dialogue indirectement.
L'école straussienne se développe progressivement à Chicago dans les années 1950-1960. Plusieurs élèves de Strauss enseignent déjà dans d'autres universités américaines et diffusent sa pensée. The City and Man, par son caractère plus accessible que Pensées sur Machiavel, devient l'une des portes d'entrée privilégiées dans le straussisme.
Structure de l'œuvre
L'ouvrage se compose d'une introduction et de trois chapitres présentés dans un ordre chronologique inversé.
Introduction. Strauss y présente le projet général : remonter aux sources de la philosophie politique classique pour comprendre la crise de la modernité politique. Il défend la possibilité et la nécessité d'un retour aux Anciens, non comme restauration politique impossible, mais comme ressource intellectuelle pour penser le présent. Il expose également la méthode straussienne : lecture attentive et lente des grands textes classiques, attention aux détails apparemment mineurs, hypothèse que les grands auteurs ont parfois recouru à une écriture ésotérique dictée par la persécution ou par la prudence philosophique.
Chapitre I : Sur la Politique d'Aristote (On Aristotle's Politics).
Le plus accessible des trois chapitres. Strauss y présente la politique aristotélicienne comme la première philosophie politique systématique de la tradition occidentale. Plusieurs thèmes structurent l'analyse :
- L'homme comme animal politique (zôon politikon), c'est-à-dire être qui ne se réalise pleinement que dans la polis.
- La classification des régimes (royauté, aristocratie, république constitutionnelle, et leurs corruptions : tyrannie, oligarchie, démocratie).
- Le régime mixte comme idéal pratique réaliste, qui combine les avantages des régimes purs en évitant leurs défauts.
- La vertu civique comme fondement de la vie politique authentique : justice, prudence, courage, modération.
- L'éducation politique comme tâche majeure de la cité.
Strauss insiste particulièrement sur la distinction entre régime (politeia) et constitution au sens moderne. Pour Aristote, le régime n'est pas un ensemble de lois juridiques mais une forme de vie intégrale qui détermine les types humains que la cité produit. Cette inscription anthropologique du politique est l'une des différences majeures entre la pensée antique et la pensée moderne.
Chapitre II : Sur la République de Platon (On Plato's Republic).
Le chapitre le plus dense philosophiquement. Strauss y propose une lecture complète de la République platonicienne en plusieurs étapes correspondant aux livres successifs du dialogue.
Plusieurs thèses interprétatives originales :
- La République n'est pas un traité politique ordinaire qui proposerait un programme de réforme politique. C'est un dialogue où Socrate et ses interlocuteurs explorent les possibilités et les limites de la philosophie politique elle-même.
- La cité idéale construite dans le dialogue n'est pas une utopie que Platon aurait voulu réaliser : elle est un outil pédagogique qui révèle, par sa construction même, les tensions insurmontables entre exigence philosophique et nécessité politique.
- La figure du philosophe-roi (livre V), souvent interprétée comme idéal positif platonicien, est en réalité une provocation philosophique qui rend visible l'impossibilité essentielle d'une réconciliation complète entre philosophie et politique.
- La doctrine des trois flots (livre V : communauté des femmes, communauté des enfants, philosophe-roi) doit être lue avec prudence : Strauss y voit non un programme à appliquer mais une expérimentation spéculative qui révèle les paradoxes internes de la cité juste.
- La fin du dialogue (livres VIII-IX-X : dégénérescence des régimes, mythe d'Er) montre que la philosophie politique authentique reconnaît les limites de toute politique humaine et oriente le philosophe vers la vie contemplative (bios theôrêtikos).
Chapitre III : Sur l'Histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide (On Thucydides' War of the Peloponnesians and the Athenians).
Le chapitre le plus original et le plus contesté. Strauss y défend la thèse que Thucydide doit être lu comme un philosophe politique au sens fort, non comme un simple historien. L'Histoire thucydidéenne est une enquête philosophique rigoureuse sur la nature humaine, sur les causes des conflits politiques, sur la dynamique des régimes.
Plusieurs thèses thucydidéennes développées par Strauss :
- L'opposition Athènes / Sparte comme conflit de deux régimes fondamentalement différents : démocratie maritime, commerciale, innovatrice (Athènes) vs aristocratie terrienne, militaire, conservatrice (Sparte). Cette opposition n'est pas seulement politique : c'est une opposition de types humains et de conceptions de la vie bonne.
- L'analyse de l'impérialisme athénien comme conséquence logique du caractère démocratique-commercial de la cité. La liberté intérieure athénienne et l'impérialisme extérieur sont les deux faces d'un même phénomène.
- La figure de Périclès comme homme d'État philosophiquement éduqué, capable de modérer les passions démocratiques par la prudence politique. La mort de Périclès en 429 av. J.-C. (peste d'Athènes) marque le début de la dégénérescence athénienne.
- L'analyse de la stasis (guerre civile) à Corcyre comme paradigme de la dissolution des liens sociaux dans les moments de crise. Ce passage thucydidéen est l'un des plus cités de toute l'œuvre antique sur la nature humaine en situation extrême.
- La catastrophe sicilienne (415-413 av. J.-C.) comme conséquence logique du basculement athénien dans l'hybris démocratique sans modération.
Strauss conclut que Thucydide nous offre une anthropologie politique rigoureuse qui rivalise avec celle d'Aristote et de Platon, et qui mérite d'être étudiée comme l'une des sources majeures de la philosophie politique classique.
Thèses centrales
La supériorité philosophique des Anciens sur les Modernes. Thèse straussienne fondamentale. La philosophie politique classique (Aristote, Platon, Thucydide) a compris des dimensions essentielles de la vie politique que les Modernes (à partir de Machiavel) ont occultées au nom du progrès. Cette supériorité n'est pas une nostalgie : c'est une thèse philosophique précise sur ce que la modernité a perdu en gagnant son efficacité technique.
L'homme comme animal politique. Reprise aristotélicienne canonique. L'homme ne se réalise pleinement que dans la cité (polis), c'est-à-dire dans une communauté politique organisée selon des vertus et orientée vers une conception partagée de la vie bonne. Contre l'individualisme moderne qui voit dans la cité un simple instrument de l'individu, Strauss défend la priorité ontologique et morale de la vie commune sur l'existence individuelle.
La science des régimes (politeiai). La philosophie politique classique est essentiellement une science des régimes. Un régime n'est pas une constitution juridique : c'est une forme de vie intégrale qui détermine les types humains que la cité produit. Le régime démocratique produit un type d'homme (libre, commerçant, innovateur, mais aussi vulnérable à l'hybris) ; le régime aristocratique en produit un autre (vertueux, conservateur, mais aussi rigide) ; etc. Cette anthropologie politique est l'une des caractéristiques de la pensée classique.
Thucydide philosophe politique. Thèse interprétative majeure. Contre l'historiographie moderne qui réduit Thucydide à un historien, Strauss défend qu'il est un philosophe politique au sens fort. Son Histoire est une enquête philosophique sur la nature humaine et sur les dynamiques des régimes, plus qu'un récit événementiel. Cette réhabilitation philosophique de Thucydide est l'une des contributions les plus originales de Strauss à l'histoire de la pensée politique.
La rupture moderne et ses conséquences. La modernité politique, depuis Machiavel et Hobbes, s'est construite en rupture explicite avec la philosophie politique classique. Cette rupture a un fondement philosophique : le rejet de la téléologie naturelle au profit d'une conception mécaniste de la nature humaine ; le rejet de la vertu comme principe politique au profit de la passion et de l'intérêt ; le rejet de la vie bonne au profit de la sécurité et de la prospérité matérielles. Cette rupture est l'origine philosophique de la modernité.
La crise de la modernité comme oubli des Anciens. Thèse historique-philosophique majeure. La crise politique du XXᵉ siècle (totalitarismes, relativisme, nihilisme) est l'aboutissement logique de l'oubli progressif des Anciens. La modernité, en rejetant les fondements de la philosophie politique classique, a privé l'humanité des ressources intellectuelles nécessaires pour comprendre les dangers qu'elle produit elle-même. Le retour aux Anciens n'est pas un programme politique mais une ressource intellectuelle.
La lecture ésotérique des grands textes. Méthode straussienne célèbre. Les grands philosophes anciens et modernes ont parfois recouru à une écriture ésotérique dictée par la persécution politique (cas de Maïmonide, de Spinoza, de Hobbes en partie) ou par la prudence philosophique (cas de Platon, qui ne pouvait exposer publiquement certaines vérités sans corrompre les non-philosophes). La lecture straussienne consiste à déchiffrer cet enseignement caché sous l'enseignement public. Cette méthode, exposée systématiquement dans La Persécution et l'art d'écrire (1952), est appliquée dans The City and Man notamment à Platon.
La distinction entre la cité et l'homme. Tension structurante du livre. La cité est l'horizon politique nécessaire de l'existence humaine, mais l'homme dans sa singularité philosophique dépasse la cité. Le philosophe est à la fois citoyen d'une cité concrète et étranger par rapport à elle, parce qu'il vise une vérité qui transcende les conventions politiques. Cette double appartenance du philosophe (à la cité et à la vérité) structure toute la pensée politique straussienne.
La théologico-politique. Thèse implicite mais centrale. Le problème théologico-politique, c'est-à-dire la question de l'autorité respective de la révélation (religion) et de la philosophie (raison) dans la vie politique, est l'un des problèmes fondamentaux de la pensée occidentale. The City and Man aborde ce problème indirectement à travers l'étude des Anciens (qui connaissaient le conflit entre religion civique et philosophie), Strauss le développera plus systématiquement dans d'autres œuvres (Jérusalem et Athènes, conférence de 1967).
L'éducation libérale comme vocation philosophique. La philosophie politique classique implique une conception de l'éducation comme formation intégrale de l'homme à la vie bonne. L'éducation libérale (liberal education) que Strauss défend et pratique à Chicago est cette éducation classique transposée dans l'université moderne. Elle s'oppose à l'éducation technique-spécialisée qui produit des experts sans vision d'ensemble.
Postérité et influence
Influence sur l'école straussienne américaine. The City and Man est devenu un texte canonique de l'école straussienne qui s'est développée à partir des années 1960 dans les universités américaines. Les principaux disciples directs de Strauss (Allan Bloom, Joseph Cropsey, Stanley Rosen, Harvey Mansfield, Harry Jaffa, Seth Benardete, Thomas Pangle, Leon Kass) ont enseigné cette œuvre et l'ont prolongée dans leurs propres travaux. Plusieurs universités américaines (Chicago, Boston College, Claremont, St. John's College) hébergent des programmes d'études politiques inspirés par Strauss.
Influence sur Allan Bloom. Allan Bloom (1930-1992), élève direct de Strauss à Chicago, est probablement le plus connu des straussiens du grand public américain. Son livre The Closing of the American Mind (L'Âme désarmée, 1987) prolonge les analyses straussiennes de la crise moderne dans une critique culturelle de l'université américaine contemporaine. Bloom est aussi l'éditeur de la traduction anglaise commentée de la République de Platon (Basic Books, 1968 ; révision 1991) qui prolonge le chapitre II de The City and Man.
Influence sur la philosophie politique contemporaine. Au-delà du cercle straussien strict, The City and Man a influencé plusieurs courants de la philosophie politique contemporaine :
- Le républicanisme civique (Quentin Skinner, J.G.A. Pocock, Philip Pettit, Maurizio Viroli) prolonge en partie l'attention straussienne aux Anciens et à la tradition de la vertu civique.
- Le communautarisme (Alasdair MacIntyre, Michael Sandel, Charles Taylor, Michael Walzer) dialogue partiellement avec Strauss, sans s'y identifier complètement. MacIntyre notamment, dans After Virtue (1981), reprend la critique straussienne de la modernité philosophique tout en proposant une alternative néo-aristotélicienne.
- L'école de Cambridge d'histoire des idées (Quentin Skinner, John Pocock, James Tully) s'est partiellement construite en réaction à la méthode straussienne, qu'elle juge insuffisamment historique. Le débat entre l'école straussienne et l'école de Cambridge structure une partie importante de l'histoire intellectuelle de la pensée politique depuis les années 1960.
Influence politique américaine. Plusieurs straussiens ont occupé des positions politiques importantes aux États-Unis, particulièrement dans les administrations républicaines. Paul Wolfowitz, William Kristol, Francis Fukuyama (au moins partiellement), Harvey Mansfield, ont influencé la pensée politique du néo-conservatisme américain. Cette filiation politique reste contestée : tous les straussiens ne sont pas néo-conservateurs, et les straussiens néo-conservateurs ne représentent qu'une partie de l'héritage straussien (le straussisme académique stricto sensu reste plus complexe et moins politiquement engagé). Cette récupération politique est l'un des aspects les plus discutés de la postérité de Strauss.
Réception française. La réception française de Strauss a été tardive et difficile. Quelques philosophes français du XXᵉ siècle (Raymond Aron qui correspond avec Strauss) le mentionnent, mais l'œuvre n'est traduite systématiquement qu'à partir des années 1980-1990 par Olivier Sedeyn, Michel Magnien, Émile Tasset, Eric Vigne et quelques autres. La réception française reste partielle et controversée : certains penseurs français (Pierre Manent, Philippe Raynaud, Luc Ferry et Alain Renaut dans certains ouvrages) prolongent partiellement les analyses straussiennes, tandis que d'autres les critiquent vigoureusement (Claude Lefort, Miguel Abensour).
Influence sur Pierre Manent. Pierre Manent (né en 1949), philosophe politique français, est probablement l'héritier français le plus systématique de Strauss. Ses Cours familier de philosophie politique (2001), La Cité de l'homme (1994), Histoire intellectuelle du libéralisme (1987), reprennent et adaptent dans le contexte français les analyses straussiennes de la rupture moderne et de la crise politique contemporaine.
Critiques principales :
- Critique historique : pour l'école de Cambridge (Skinner, Pocock, Tully), la méthode straussienne de lecture des classiques néglige le contexte historique réel des œuvres. Lire Platon ou Aristote comme s'ils dialoguaient directement avec nous au-delà des siècles est une anachronie méthodologique problématique.
- Critique de la lecture ésotérique : la méthode straussienne consistant à chercher dans les grands textes un enseignement caché sous l'enseignement explicite a été abondamment critiquée comme arbitraire et non vérifiable. Comment savoir si une lecture ésotérique correspond à une intention réelle de l'auteur ou à une projection de l'interprète ?
- Critique de la nostalgie politique : la valorisation straussienne des Anciens contre les Modernes est jugée par certains comme une nostalgie réactionnaire qui ne tient pas compte des gains moraux de la modernité (droits individuels, démocratie, égalité). Cette critique est particulièrement présente chez les philosophes politiques libéraux et progressistes.
- Critique de la récupération politique néo-conservatrice : la lecture politique conservatrice de Strauss (Wolfowitz, Kristol, etc.) qui a inspiré une partie du néo-conservatisme américain est jugée problématique. Strauss lui-même n'était pas politiquement militant et ne soutenait pas explicitement les politiques que ses élèves ont prolongées.
- Critique de l'élitisme philosophique : la conception straussienne du philosophe comme figure exceptionnelle qui transcende la cité ordinaire est jugée par certains comme une forme d'élitisme intellectuel qui sous-estime les ressources philosophiques de la démocratie moderne.
Lectures contemporaines. The City and Man reste massivement étudié dans les programmes de philosophie politique américains et de plus en plus dans les programmes européens. Il sert :
- D'introduction classique à la philosophie politique classique grecque (Aristote, Platon, Thucydide).
- De manifeste méthodologique de l'école straussienne.
- D'outil critique pour penser la crise de la philosophie politique moderne.
- De référence dans les débats sur le républicanisme civique, le communautarisme, le néo-aristotélisme.
Controverses et débats
Strauss et le néo-conservatisme américain. La filiation entre Strauss et le néo-conservatisme américain est-elle légitime ou abusive ? Position des défenseurs de Strauss : abusive, Strauss était un penseur académique qui ne soutenait pas politiquement les programmes néo-conservateurs. Position critique : la logique straussienne (supériorité des Anciens, vertu politique, prudence dans l'exercice du pouvoir, méfiance envers la démocratie pure) prépare effectivement certaines orientations néo-conservatrices, même si Strauss lui-même n'aurait pas approuvé toutes les politiques menées en son nom.
Strauss philosophe ou politique ? Position majoritaire : Strauss est avant tout un philosophe au sens académique strict, qui ne s'engage pas directement en politique. Mais la portée de sa pensée déborde le pur exercice académique : ses analyses ont des implications politiques évidentes que ses élèves ont plus ou moins systématiquement développées.
La lecture ésotérique : méthode ou supercherie ? Question méthodologique récurrente. Position straussienne : c'est une méthode rigoureuse qui repose sur des indices textuels précis (contradictions volontaires, silences significatifs, structures cachées). Position critique : c'est une méthode non vérifiable qui permet de faire dire aux textes ce qu'on veut.
Strauss et la religion. Strauss était-il croyant ? Position majoritaire : Strauss était un penseur profondément marqué par sa formation juive orthodoxe, qui a continué toute sa vie à dialoguer avec la tradition religieuse juive sans pour autant adhérer formellement à une pratique religieuse stricte. Sa position personnelle sur l'existence de Dieu reste opaque dans ses œuvres publiques.
Citations clés
« Le retour aux Anciens n'est pas un programme de restauration politique impossible : c'est une ressource intellectuelle pour comprendre les pathologies de la modernité tardive. »
-- The City and Man, paraphrase du programme straussien
« La cité antique repose sur la conviction que l'homme est par nature un animal politique, c'est-à-dire un être qui ne se réalise pleinement que dans la vie commune organisée selon les vertus. L'État moderne repose au contraire sur l'individualisme : les hommes sont d'abord des individus séparés qui cherchent leur intérêt particulier. »
-- The City and Man, paraphrase de l'opposition cité antique / État moderne
« Thucydide doit être lu comme un philosophe politique au sens fort, et non simplement comme un historien. Son enquête sur la guerre du Péloponnèse est une anthropologie politique rigoureuse. »
-- The City and Man, paraphrase de la thèse interprétative sur Thucydide
« Un régime n'est pas une constitution juridique : c'est une forme de vie intégrale qui détermine les types humains que la cité produit. »
-- The City and Man, paraphrase de la conception classique du régime
« La philosophie politique classique est supérieure à la philosophie politique moderne, non par nostalgie mais parce qu'elle a compris des dimensions essentielles de la vie politique que les Modernes ont occultées. »
-- The City and Man, paraphrase de la thèse centrale
Pour aller plus loin
- Leo Strauss, La Cité et l'homme, traduction d'Olivier Sedeyn, Agora-Pocket puis Le Livre de poche, coll. « Biblio essais », 1987 ; rééditions. Édition française de référence.
- Leo Strauss, The City and Man, University of Chicago Press, 1964 ; rééditions. Édition originale anglaise.
- Leo Strauss, Droit naturel et histoire, traduction française, Flammarion, 1986 (original Natural Right and History, 1953). Œuvre majeure antérieure complémentaire.
- Leo Strauss, Pensées sur Machiavel, traduction française, Payot, 1982 (original Thoughts on Machiavelli, 1958). Œuvre majeure sur la rupture moderne.
- Leo Strauss, La Persécution et l'art d'écrire, traduction française, Presses Pocket, 1989 (original Persecution and the Art of Writing, 1952). Exposition de la méthode straussienne.
- Leo Strauss, Qu'est-ce que la philosophie politique ?, traduction française, PUF, 1992 (original What Is Political Philosophy?, 1959). Recueil d'essais programmatiques.
- Allan Bloom, L'Âme désarmée. Essai sur le déclin de la culture générale, traduction française, Julliard, 1987 (original The Closing of the American Mind, 1987). Prolongement straussien célèbre.
- Pierre Manent, La Cité de l'homme, Fayard, 1994. Œuvre française héritière de Strauss.
- Pierre Manent, Cours familier de philosophie politique, Fayard, 2001. Synthèse française héritière de Strauss.
- Daniel Tanguay, Leo Strauss. Une biographie intellectuelle, Grasset, 2003. Biographie intellectuelle française de référence.
- Steven B. Smith, Reading Leo Strauss : Politics, Philosophy, Judaism, University of Chicago Press, 2006. Étude anglo-saxonne contemporaine de référence.
- Catherine Zuckert et Michael Zuckert, The Truth about Leo Strauss : Political Philosophy and American Democracy, University of Chicago Press, 2006. Étude qui défend Strauss contre les accusations de néo-conservatisme.
- Shadia Drury, The Political Ideas of Leo Strauss, Palgrave Macmillan, 1988 ; nouvelle édition 2005. Étude critique influente.
Sources
- « Leo Strauss », Wikipédia (versions française, anglaise et allemande), consulté le 06/06/2026.
- « The City and Man », Wikipédia (version anglaise), consulté le 06/06/2026.
- Notice « Leo Strauss » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy par Leora Batnitzky, plato.stanford.edu, consulté le 06/06/2026.
- Daniel Tanguay, Leo Strauss. Une biographie intellectuelle, Grasset, 2003.
- Site du Leo Strauss Center, Université de Chicago, leostrausscenter.uchicago.edu, consulté le 06/06/2026.
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role: interlocuteur description: | Aristote est l'objet du premier chapitre (le plus accessible des trois). Strauss y présente la politique aristotélicienne comme la première philosophie politique systématique de la tradition occidentale, articulée autour de la conception de l'homme comme animal politique, de la classification des régimes, du régime mixte comme idéal pratique réaliste, et de l'éducation à la vertu civique comme tâche fondamentale de la cité.
- slug: platon
role: interlocuteur description: | Platon est l'objet du deuxième chapitre, le plus dense philosophiquement. Strauss y propose une lecture complète de la République en plusieurs étapes, défendant la thèse interprétative originale selon laquelle la cité idéale construite dans le dialogue n'est pas une utopie à réaliser mais un outil pédagogique qui révèle, par sa construction même, les tensions insurmontables entre exigence philosophique et nécessité politique. La figure du philosophe-roi est lue comme provocation philosophique qui rend visible l'impossibilité essentielle d'une réconciliation complète entre philosophie et politique.
- slug: socrate
role: interlocuteur description: | Socrate est l'interlocuteur central de toute la philosophie politique classique étudiée par Strauss. Le Socrate platonicien de la République est l'objet du deuxième chapitre. Plus largement, la figure socratique du philosophe-citoyen qui dialogue avec sa cité tout en visant une vérité qui la transcende est l'archétype de la double appartenance du philosophe (à la cité concrète et à la vérité universelle) que Strauss thématise tout au long de l'ouvrage.
- slug: machiavel
role: interlocuteur description: | Machiavel est l'arrière-plan polémique constant de l'ouvrage. Strauss avait consacré Pensées sur Machiavel (1958) à démontrer que Machiavel est le fondateur de la modernité politique en rupture explicite avec les Anciens. Dans The City and Man, Machiavel reste l'adversaire implicite : la défense straussienne des Anciens (Aristote, Platon, Thucydide) se construit contre la rupture machiavélienne et ses conséquences modernes (Hobbes, Locke, Rousseau).
- slug: hobbes
role: interlocuteur description: | Hobbes est l'autre grand fondateur de la modernité politique selon Strauss. Sa philosophie politique mécaniste (état de nature, contrat social, souveraineté absolue) est l'opposé exact de la philosophie politique classique. Strauss avait consacré sa première grande œuvre, La Religion politique de Hobbes (1936), à cette pensée. Dans The City and Man, Hobbes reste l'arrière-plan polémique implicite contre lequel la philosophie politique classique est défendue.
- slug: locke
role: interlocuteur description: | Locke est l'un des principaux théoriciens de la modernité libérale que Strauss critique. Sa conception de la propriété naturelle, du contrat social, de la tolérance religieuse, structure la pensée politique anglo-saxonne moderne. Strauss y voit une rupture profonde avec la philosophie politique classique, qui réduit la politique à la protection des intérêts individuels au lieu de l'orienter vers la vie bonne.
- slug: hegel
role: interlocuteur description: | Hegel représente pour Strauss l'aboutissement de la modernité philosophique. La philosophie hégélienne de l'histoire comme réalisation progressive de la liberté est l'opposé exact de la conception straussienne d'une vérité philosophique permanente accessible à toute époque. Strauss dialogue indirectement avec Hegel par l'intermédiaire de son ami Alexandre Kojève (rencontré à Paris en 1932), avec qui il maintiendra une correspondance philosophique majeure pendant trente ans (publiée sous le titre On Tyranny en 1948 puis en édition augmentée).
- slug: nietzsche
role: interlocuteur description: | Nietzsche est l'un des grands interlocuteurs de la pensée straussienne tardive. Strauss interprète Nietzsche comme l'aboutissement nihiliste de la modernité philosophique, celui qui révèle ouvertement ce que les Modernes antérieurs masquaient encore. Cette lecture nietzschéenne est l'une des clés de la pensée straussienne sur la crise de la modernité tardive (totalitarismes du XXᵉ siècle, relativisme, nihilisme).
- slug: macintyre
role: heritier description: | Alasdair MacIntyre, dans Après la vertu (1981), prolonge la critique straussienne de la modernité philosophique tout en proposant une alternative néo-aristotélicienne. Bien que MacIntyre ne soit pas formellement un straussien, sa critique du libéralisme procédural et sa défense de la tradition aristotélicienne de la vertu civique convergent partiellement avec Strauss. La filiation Strauss-MacIntyre est l'une des plus fécondes du néo-aristotélisme contemporain.
- slug: sandel
role: heritier description: | Michael Sandel, dans Liberalism and the Limits of Justice (1982) et Public Philosophy (2005), prolonge dans une direction républicaine-communautarienne certaines intuitions straussiennes sur la crise du libéralisme procédural. Sa défense de la tradition républicaine civique américaine contre l'individualisme libéral hérite partiellement de la critique straussienne de la modernité politique, tout en restant plus modérée et plus inscrite dans la tradition démocratique américaine.
- slug: charles-taylor
role: heritier description: | Charles Taylor, philosophe communautarien canadien, prolonge également dans sa direction propre certaines intuitions straussiennes. Sa critique de l'individualisme moderne, son attention aux traditions communautaires comme conditions de l'identité personnelle, sa philosophie politique attentive aux dimensions morales substantielles, dialoguent partiellement avec la pensée straussienne. Taylor n'est pas straussien stricto sensu, mais il participe au renouveau communautarien dont Strauss a été l'un des inspirateurs lointains. courants_associes:
- slug: aristotelisme
type_lien: oeuvre-importante description: | The City and Man est l'une des œuvres majeures du renouveau de l'aristotélisme politique au XXᵉ siècle. Strauss y défend la pensée politique aristotélicienne (Politique, Éthique à Nicomaque) comme modèle de la philosophie politique classique face à la modernité, dans une lignée qui rejoint partiellement le néo-aristotélisme contemporain d'Elizabeth Anscombe, Alasdair MacIntyre, Philippa Foot, Martha Nussbaum et Michael Sandel. L'ouvrage prolonge également l'aristotélisme straussien plus large développé dans ses cours sur l'Éthique à Nicomaque et la Politique d'Aristote donnés à Chicago dans les années 1950-1960. ```