Vérité (fragments)

Titre original : Alêtheia

Publication : milieu du Ve siècle av. J.-C.

Type : Traite

Analyse

Vérité est le livre perdu de Protagoras dont la première phrase est devenue l'une des formules les plus citées de la philosophie grecque. Nous n'en possédons rien d'autre que cette phrase, quelques allusions et deux résumés hostiles. Cette fiche présente donc un ouvrage dont il ne reste presque que l'incipit, et c'est en soi un cas intéressant : rarement une ligne aura autant occupé l'histoire de la pensée.

Un titre, peut-être deux

Les sources antiques désignent cet écrit par le mot Vérité. Elles lui donnent aussi un second titre, que l'on traduit d'ordinaire par Discours démolisseurs ou Discours qui renversent, formé sur un verbe emprunté au vocabulaire de la lutte : il s'agit de jeter l'adversaire à terre. Les commentateurs discutent la relation entre les deux titres. Peut-être s'agissait-il d'un ouvrage unique portant un titre et un sous-titre, peut-être de deux écrits distincts que la tradition a confondus.

Le second titre éclaire le premier. Il suggère que le livre ne présentait pas une doctrine positive mais démontait les positions d'autrui. Un traité de combat, donc, où la vérité est moins exposée que retirée à ceux qui prétendaient la détenir.

La phrase d'ouverture

Ce que nous avons se réduit à ceci : l'homme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont pour ce qui est de leur être, et de celles qui ne sont pas pour ce qui est de leur non-être. La formule nous vient de Platon, qui la cite dans le Théétète en précisant qu'elle ouvrait le livre, et de plusieurs auteurs tardifs qui la reprennent.

La traduction n'est pas neutre. Le mot grec rendu par « mesure » désigne l'instrument qui permet d'évaluer, l'étalon. Celui qui est traduit par « homme » peut se comprendre comme l'individu singulier ou comme l'espèce humaine. Et le verbe « être » supporte en grec une gamme de sens, de l'existence à la qualification, que le français découpe autrement. Chaque choix de traduction engage une interprétation de toute la thèse.

Ce que le livre soutenait, autant qu'on puisse le reconstituer

Deux reconstitutions se partagent le terrain, et il faut les présenter comme telles.

La première, restrictive, s'appuie sur les exemples que Platon lui-même donne : le même vent semble froid à l'un et tiède à l'autre, le même vin paraît doux à l'homme en santé et amer au malade. Dans cette lecture, Protagoras constate que les qualités sensibles ne sont pas des propriétés des choses, mais des relations entre un corps qui perçoit et un objet perçu. Personne ne se trompe, parce qu'il n'y a rien d'autre à atteindre que ce qui apparaît. La thèse est alors une théorie de la perception, défendable et modeste.

La seconde, extensive, est celle que Platon retient pour la combattre. Elle étend la mesure à tous les jugements, y compris ceux qui portent sur le juste, le beau et l'utile. Il n'y aurait alors aucune vérité au-dessus des opinions, seulement des opinions qui apparaissent à ceux qui les tiennent. C'est cette version qui a fait la réputation de Protagoras et qui a nourri, pendant vingt-quatre siècles, la discussion sur le relativisme.

Un argument indirect plaide pour la version extensive. Si Protagoras n'avait parlé que du chaud et du froid, on comprendrait mal pourquoi le livre s'intitulait Vérité et pourquoi il passait pour renverser les positions adverses. Un argument plaide en sens contraire : nous ne connaissons la version extensive que par un adversaire qui avait intérêt à la rendre intenable.

L'objection du retournement

La discussion du Théétète a produit une objection qui n'a jamais cessé d'être discutée. Si toute opinion est vraie pour celui qui la tient, alors l'opinion de ceux qui jugent la thèse de Protagoras fausse est vraie pour eux. Protagoras doit donc concéder que sa propre doctrine est fausse, du moins pour la plupart des hommes. La thèse se détruit par son propre principe.

L'argument est élégant et il a été repris, sous des formes diverses, contre toutes les positions relativistes. Il a aussi suscité d'innombrables tentatives de sauvetage, y compris dans les commentaires anciens : on peut soutenir que Protagoras ne dit pas que toute opinion est vraie mais qu'aucune n'est vraie absolument, ce qui ne se retourne plus de la même façon. Le débat n'est pas clos.

Un ouvrage de méthode autant que de doctrine

Si l'on rapproche Vérité de l'autre grand écrit de Protagoras, les Antilogies, une cohérence se dessine. D'un côté, l'affirmation que ce qui est vrai l'est relativement à celui qui en juge ; de l'autre, la pratique consistant à soutenir sur chaque sujet deux discours contraires. La première justifie la seconde : si aucune position ne peut invoquer un tribunal supérieur, alors la manière rationnelle de traiter une question est d'exposer les raisons de chaque camp et de délibérer.

Cette lecture fait de Vérité le fondement théorique d'une pratique politique plutôt qu'une provocation métaphysique. Elle est plausible, elle n'est pas démontrable.

Réception

Le livre a été lu par Platon, par Aristote, qui discute la thèse dans sa Métaphysique en soutenant qu'elle contredit le principe de non-contradiction, puis par les sceptiques antiques, qui ont cherché à distinguer leur propre suspension du jugement de ce qu'ils considéraient comme une position dogmatique inversée. Il a ensuite disparu.

Sa formule d'ouverture, elle, a survécu à tout. Reprise à la Renaissance comme devise d'un humanisme confiant dans les capacités de l'homme, ce qui était un contresens aimable, elle a été relue au dix-neuvième siècle comme le premier énoncé d'une philosophie du point de vue, puis au vingtième siècle comme un ancêtre des positions qui doutent qu'il existe une description du monde indépendante de tout observateur. Chacune de ces époques y a trouvé ce qu'elle cherchait, ce qui est le privilège des textes perdus.

Comment lire un livre qui n'existe plus

L'honnêteté commande de rappeler ce que nous ignorons : la longueur de l'ouvrage, son plan, la nature de ses arguments, les adversaires nommément visés, et la manière dont Protagoras articulait sa thèse à sa pratique d'enseignant. Ce que nous appelons Vérité est une ligne entourée de reconstructions. La fiche vous invite donc moins à lire un livre qu'à suivre une discussion : elle commence au Théétète et elle continue aujourd'hui.

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