Antilogies (fragments)

Titre original : Antilogiai

Publication : milieu du Ve siècle av. J.-C.

Type : Traite

Analyse

Les Antilogies sont le second grand écrit attribué à Protagoras. Le contenu en est perdu, et cette fois il ne subsiste même pas de phrase d'ouverture. Ce que nous savons tient à un titre, à une indication de longueur et à une thèse que les sources anciennes rattachent constamment à cet ouvrage : sur toute chose, deux discours contraires peuvent être tenus.

Une fiche consacrée à un livre dont il ne reste rien peut sembler étrange. Elle se justifie parce que le procédé dont ce livre portait le nom a eu une postérité considérable, et parce que la manière dont les Antilogies ont été comprises, puis condamnées, éclaire l'histoire du soupçon qui pèse sur l'art d'argumenter.

Le titre et la thèse

Le mot grec forme un composé transparent : des discours qui se tiennent contre. La tradition antique, notamment la notice que Diogène Laërce consacre à Protagoras, mentionne un ouvrage en deux livres portant ce titre, et lui rattache la formule selon laquelle deux discours opposés existent sur toute question.

Cette formule n'est pas un paradoxe. Elle décrit une expérience que les Athéniens du cinquième siècle avant notre ère faisaient tous les jours. Devant un tribunal, deux parties exposent des versions rivales des mêmes faits. Devant l'assemblée, deux orateurs recommandent des décisions opposées en invoquant l'intérêt de la cité. Les médecins de la même époque, dans leurs écrits, opposent régulièrement deux explications d'un même symptôme. La thèse de Protagoras généralise ce constat et en fait une propriété de tout sujet de discussion.

Ce que devait contenir l'ouvrage

Toute reconstitution est ici conjecturale. L'hypothèse la plus répandue est que le livre offrait une série de couples d'arguments, exposant sur chaque question les raisons du pour et celles du contre, à la manière d'un recueil d'exercices destiné aux élèves. Un tel ouvrage aurait été à la fois un manuel de formation et une démonstration de la thèse générale.

On rapproche souvent des Antilogies un court texte anonyme conservé à la suite d'un manuscrit de Sextus Empiricus, que l'on appelle les Discours doubles. Ce texte fait exactement ce que l'on attend des Antilogies : il aligne des paires d'arguments sur le bien et le mal, le juste et l'injuste, le beau et le laid. Il date probablement de la fin du cinquième ou du début du quatrième siècle avant notre ère. Son auteur est inconnu, et l'attribuer à Protagoras serait imprudent. Il témoigne néanmoins de l'existence du genre, et le lire donne une idée plausible de ce que pouvaient être les Antilogies.

Rendre fort le discours faible

Une autre formule est associée à Protagoras et vient compléter le tableau : il promettait de rendre plus fort l'argument le plus faible. Aristophane s'en est moqué dans une comédie où le Discours juste et le Discours injuste s'affrontent devant le public, et Aristote signale l'expression dans sa Rhétorique comme le motif du discrédit attaché à la profession.

La formule admet deux lectures, et c'est tout l'enjeu. Dans la lecture défavorable, elle décrit une technique pour faire triompher une cause indéfendable, et c'est l'aveu même du cynisme sophistique. Dans la lecture favorable, l'argument faible est celui qui part avec un désavantage de réputation, d'éloquence ou de statut social, et lui donner ses moyens relève de l'équité : un accusé pauvre devant un tribunal a besoin qu'on renforce sa cause. Les deux lectures sont grammaticalement possibles et nous n'avons pas le texte qui permettrait de trancher.

Une critique ancienne, toujours actuelle

L'objection classique est simple : si l'on peut argumenter pour et contre n'importe quoi, l'argumentation ne mène à rien et la délibération devient un concours d'habileté. Platon développe cette critique, non contre les Antilogies directement, mais contre l'idée qu'un même art puisse servir indifféremment toutes les causes.

La réponse possible, que Protagoras n'a pas laissée par écrit, serait que l'existence de discours contraires ne dit rien de leur valeur respective. Exposer les deux côtés est le moyen de choisir, non un obstacle au choix. C'est l'usage que la procédure judiciaire moderne fait du principe du contradictoire, et celui que l'enseignement fait de l'exercice consistant à défendre une position que l'on ne partage pas.

Postérité d'une méthode

L'ouvrage a disparu mais la forme a proliféré. La disputation médiévale, qui examine une question en alignant les objections avant de répondre, en est une descendante lointaine, tout comme la structure du Sic et non d'Abélard ou celle des articles de la scolastique, où les arguments contraires précèdent la solution. La dissertation scolaire française, avec sa thèse et son antithèse, en est un héritage plus tardif et plus scolaire. Les procédures parlementaires et judiciaires en font un principe d'organisation.

Protagoras n'a probablement pas inventé la pratique de l'argumentation contradictoire, qui est aussi vieille que les tribunaux. Il semble avoir été le premier à l'énoncer comme thèse générale et à en faire un objet d'enseignement. C'est ce que nous retenons d'un livre dont nous n'avons pas lu une ligne.

Ce que nous ignorons

Il faut le dire nettement. Nous ne connaissons ni le plan, ni les exemples, ni la langue des Antilogies. Nous ne savons pas si les deux livres mentionnés formaient un ensemble cohérent. Nous ne savons pas si Protagoras y prenait parti ou s'il se contentait d'exposer. Et nous ne savons pas dans quelle mesure la thèse des discours opposés, que les sources lui attribuent, figurait dans cet ouvrage plutôt que dans Vérité. Tout ce qui précède est une lecture prudente d'un dossier mince.

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