Manifeste du parti communiste

Friedrich Engels et Karl Marx

Titre original : Manifest der Kommunistischen Partei

Publication : février 1848

Analyse

C'est probablement le texte politique le plus lu de l'histoire, et il est presque toujours lu pour autre chose que ce qu'il dit. Quarante pages, écrites en six semaines sur commande, par deux hommes de vingt-neuf et vingt-sept ans, pour une organisation qui avait fixé un délai. Cette fiche procède par soustraction : on retire les malentendus, et l'on regarde ce qui reste.

Ce que c'est, matériellement

À l'automne 1847, la Ligue des communistes, petite organisation d'ouvriers allemands émigrés, tient congrès à Londres et charge deux de ses membres de rédiger une profession de foi. Marx et Engels sont désignés. Engels a préparé un catéchisme par questions et réponses ; Marx reprend la matière et l'écrit d'un seul jet, en retard sur le délai qu'on lui avait donné.

Le texte paraît à Londres à la fin de février 1848, en allemand, sans nom d'auteur. Il annonce lui-même sa raison d'être dans son ouverture, et cette ouverture est une réplique :

Un spectre hante l'Europe, le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le Pape et le Czar, Metternich et Guizot, les radicaux de France et les policiers d'Allemagne.

Marx et Engels, Manifeste du parti communiste, trad. Laura Lafargue

Il s'agit donc de répondre à une accusation en l'assumant : puisqu'on nous appelle communistes pour nous discréditer, disons ce que nous sommes. Le texte compte quatre sections, dont la troisième - un règlement de comptes avec les socialismes rivaux - est aujourd'hui la moins lue et la plus révélatrice.

Premier malentendu : « un pamphlet contre le capitalisme »

La première section contient l'éloge le plus énergique du capitalisme jamais écrit par ses adversaires. Il faut le lire pour le croire :

« La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle essentiellement révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens multicolores qui unissaient l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié, pour ne laisser subsister d'autre lien entre l'homme et l'homme que le froid intérêt, que le dur argent comptant. »

La phrase est admirative autant que critique, et c'est voulu. Pour Marx et Engels, le capitalisme n'est pas un mal à défaire mais une puissance historique qui a accompli une tâche nécessaire : dissoudre les attaches traditionnelles, unifier le monde par le marché, créer les forces productives dont le communisme héritera. On ne revient pas en arrière.

Le texte est donc moins une condamnation qu'un diagnostic, et la section I se lit encore aujourd'hui comme une description de la mondialisation - ce qui explique qu'on la cite aussi bien dans les écoles de commerce que dans les meetings.

Deuxième malentendu : « le programme du communisme »

La deuxième section énonce dix mesures, et elles surprennent qui attend un bouleversement : impôt fortement progressif, abolition de l'héritage, centralisation du crédit, éducation publique et gratuite, suppression du travail des enfants. Une partie de cette liste est devenue, en un siècle, le droit commun des démocraties européennes.

C'est que ces mesures sont présentées comme transitoires et adaptées à l'Allemagne de 1848, non comme la description d'une société communiste. Marx et Engels l'ont dit eux-mêmes : dans la préface de 1872, ils avertissent que ce programme a vieilli sur plusieurs points et qu'il ne faut plus y attacher d'importance décisive. Peu de lecteurs tiennent compte de cet avertissement, qui figure pourtant dans la plupart des éditions.

Troisième malentendu : « un texte de Marx »

L'ouvrage est signé des deux, et la part d'Engels n'est pas celle d'un secrétaire : le plan vient de son catéchisme, et c'est lui qui, pendant quarante ans, assurera la diffusion, les préfaces et les rééditions du texte. Il écrira plus tard que la pensée fondamentale appartenait à Marx, formule modeste qui a été prise au mot.

La question n'est pas d'attribution mais de lecture. Le Manifeste est un texte d'organisation, écrit à deux pour un congrès, avec les contraintes du genre - il faut convaincre, trancher, et tenir en quarante pages. Le lire comme on lit Le Capital revient à chercher une démonstration là où il y a une adresse.

Quatrième malentendu : « il annonce un effondrement imminent »

Le texte paraît quelques semaines avant les révolutions de 1848, et la coïncidence a longtemps passé pour une prophétie. Elle n'en est pas une : la brochure circulait à peine, elle n'a joué aucun rôle dans les événements du printemps, et il a fallu attendre les années 1870 pour qu'elle commence à être traduite et lue largement.

Quant à la thèse historique, elle est conditionnelle plus souvent qu'on ne le dit. La section I n'annonce pas une date : elle soutient que la bourgeoisie produit elle-même la classe qui la renversera, comme elle avait renversé la féodalité. Ce qui a été réfuté par le vingtième siècle n'est pas tant le mécanisme que son issue supposée nécessaire.

Ce qui reste quand on retire les malentendus

Trois choses, et elles sont considérables.

D'abord une thèse de méthode, énoncée en une ligne : « L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes de classes. » Qu'on l'accepte ou non, elle a changé la manière d'écrire l'histoire, et les historiens qui la refusent travaillent avec les questions qu'elle a posées.

Ensuite l'idée que le conflit social n'est pas un accident mais la structure. L'affirmation que « le gouvernement moderne n'est qu'un comité administratif des affaires de la classe bourgeoise » est le point de départ de toute la critique de l'État neutre, y compris chez ceux qui la jugent fausse.

Enfin une forme. Le Manifeste a inventé un genre : le texte politique court, qui expose une analyse puis une conclusion pratique, et qui se termine par un mot d'ordre. Sa dernière phrase - « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » - a été reprise, parodiée et détournée sur tous les continents.

Une troisième section qu'on ne lit plus

Si l'on veut comprendre ce qu'est réellement ce texte, c'est la section III qu'il faut ouvrir. Elle passe en revue les socialismes concurrents - réactionnaire, bourgeois, utopique - et les écarte un par un. Proudhon y est visé, comme les réformateurs philanthropes et les nostalgiques de la corporation.

Cette section montre que le Manifeste n'est pas un exposé mais une pièce dans une bataille entre tendances, et qu'une partie de son tranchant s'explique par des adversaires qu'il fallait écarter du mouvement ouvrier naissant. Les deux auteurs y jouent la place de leur courant autant que la vérité de leur analyse.

Comment on le lit

Il se lit en une heure. La section I suffit à qui veut l'essentiel, et c'est elle qu'il faut lire en entier plutôt qu'en citations, pour mesurer à quel point l'éloge et la critique y sont inséparables. La préface de 1872, de deux pages, évite les contresens sur les dix mesures. Et la section III, pour qui veut voir un texte politique au travail, est la plus instructive.

Pour la théorie, il faut aller ailleurs : L'Idéologie allemande, écrite trois ans plus tôt, pose la méthode, et Le Capital, vingt ans plus tard, fait le travail.

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