Le Capital. Critique de l'économie politique

Karl Marx

Titre original : Das Kapital. Kritik der politischen Ökonomie

Publication : 1867 (livre premier)

Type : Traite

Analyse

Le livre commence par une analyse de l'échange de vingt mètres de toile contre un habit et finit par l'histoire de l'expropriation des paysans anglais. Entre les deux, Marx se propose de montrer que le profit n'est pas un vol ni une récompense, mais la forme que prend un rapport social quand la force de travail devient une marchandise.

Un seul livre paru du vivant de l'auteur

Das Kapital. Kritik der politischen Ökonomie paraît à Hambourg en 1867, chez Otto Meissner. C'est le livre premier, consacré au développement de la production capitaliste, et c'est le seul que Marx publiera : il meurt en 1883 en laissant des milliers de pages de manuscrits. Engels tirera des brouillons le livre deuxième en 1885 et le livre troisième en 1894, puis Karl Kautsky les Théories sur la plus-value.

Cette histoire éditoriale n'est pas une anecdote. Les thèses les plus discutées de l'ouvrage - la baisse tendancielle du taux de profit, la transformation des valeurs en prix - se trouvent dans un livre que Marx n'a pas achevé, dans un état de rédaction qu'Engels a dû ordonner. Une partie des querelles sur le marxisme porte sur ce travail d'édition.

L'édition française, qui est un autre livre

Le lecteur français dispose d'un texte à part. La traduction de Joseph Roy paraît par livraisons chez Maurice Lachâtre entre 1872 et 1875, et Marx la relit lui-même. Il s'en explique dans un avis au lecteur daté de Londres, le 28 avril 1875 :

« M. J. Roy s'était engagé à donner une traduction aussi exacte et même littérale que possible ; il a scrupuleusement rempli sa tâche. Mais ses scrupules mêmes m'ont obligé à modifier la rédaction, dans le but de la rendre plus accessible au lecteur. »

Et il va plus loin : « Ayant une fois entrepris ce travail de révision, j'ai été conduit à l'appliquer aussi au fond du texte original. [...] Quelles que soient donc les imperfections littéraires de cette édition française, elle possède une valeur scientifique indépendante de l'original et doit être consultée même par les lecteurs familiers avec la langue allemande. »

L'édition française réorganise d'ailleurs la matière en huit sections là où l'allemande en compte sept. On a donc deux versions d'auteur du même livre, ce qui est rare, et qui explique que les éditions savantes françaises indiquent aujourd'hui les divergences.

La marchandise, et ce qu'elle cache

Marx ne commence pas par les usines ni par les salaires, mais par l'objet le plus banal : la marchandise. La raison de ce début est méthodique, et c'est elle qui fait de l'ouvrage un livre de philosophie autant que d'économie.

Une marchandise a une utilité, qui dépend de ce qu'elle est, et une valeur d'échange, qui ne lui ressemble en rien : vingt mètres de toile valent un habit, bien qu'on ne puisse ni se vêtir de toile ni se couvrir d'un lit d'habits. Qu'ont-ils donc en commun qui permette de les égaler ? Pas leurs propriétés physiques, qui diffèrent. La réponse de Marx, qu'il reprend à Adam Smith et à Ricardo pour la transformer, est le travail - non pas le travail concret du tisserand ou du tailleur, mais le travail humain considéré abstraitement, mesuré en temps.

De là vient le passage le plus cité du livre, celui du fétichisme. La traduction de Joseph Roy le donne ainsi : les rapports entre les producteurs prennent « la forme fantastique d'un rapport des choses entre elles », et Marx cherche l'analogie du côté de la religion : « Là les produits du cerveau humain ont l'aspect d'êtres indépendants, doués de corps particuliers, en communication avec les hommes et entre eux. Il en est de même des produits de la main de l'homme dans le monde marchand. C'est ce qu'on peut nommer le fétichisme attaché aux produits du travail. »

L'idée est que le marché ne dissimule pas un secret : il affiche la vérité sous une forme qui la rend méconnaissable. Le prix est un fait social, et il se présente comme une propriété de la chose, au même titre que son poids.

La plus-value, ou l'énigme du profit

Vient alors la question que Marx tient pour centrale. Si l'échange est un échange d'équivalents, d'où sort le profit ? Acheter pour revendre plus cher déplace la richesse mais ne la crée pas ; et si le capitaliste achetait toutes ses marchandises sous leur valeur, il faudrait que d'autres les vendent au-dessus, et le compte global serait nul.

La solution de Marx tient à une marchandise particulière : la force de travail. L'ouvrier ne vend pas son travail, il vend sa capacité de travailler, pour une journée. Cette capacité a une valeur, qui est le coût de son entretien et de sa reproduction. Mais son usage pendant une journée produit plus de valeur qu'elle n'en coûte. La différence est la plus-value, et elle n'est pas un vol : l'échange a bien été un échange d'équivalents.

C'est le cœur de l'argument, et il a une conséquence politique directe. Si le profit ne vient ni de la ruse ni de l'injustice d'un contrat, alors le dénoncer moralement ne sert à rien : ce qui est en cause est la structure, c'est-à-dire le fait que la force de travail soit une marchandise.

Le reste du livre premier déploie cette mécanique. La plus-value s'accroît par l'allongement de la journée - et Marx consacre à la journée de travail un chapitre nourri des rapports des inspecteurs des fabriques britanniques - ou par l'augmentation de la productivité, c'est-à-dire par la machine. La dernière section, sur l'accumulation primitive, montre enfin par quelles expropriations et quelles violences la classe des travailleurs sans terre a été produite.

Ce que Marx garde de Hegel, et ce qu'il en fait

Marx a été formé dans la philosophie allemande, et l'ouvrage en porte la marque. La méthode procède par catégories qui se développent les unes des autres - marchandise, valeur, monnaie, capital - comme dans la logique de Hegel, et la postface de la deuxième édition allemande, reprise dans l'édition française, l'explique sans détour : la dialectique est la même, mais le mouvement n'est plus celui de l'idée.

Ce que Marx retourne, c'est le point de départ. Ce ne sont pas les idées qui produisent les rapports sociaux, ce sont les rapports de production qui donnent aux idées leur forme. Il l'avait écrit avec Engels dans L'Idéologie allemande dès 1845 ; Le Capital en est la mise en œuvre sur un objet précis.

Postérité et objections

Le livre se vendit lentement. C'est Engels qui en organisa la diffusion, puis les partis sociaux-démocrates qui en firent un texte de référence, souvent par résumés.

Les objections techniques sont anciennes et sérieuses. Eugen von Böhm-Bawerk soutient dès la fin du dix-neuvième siècle que le passage des valeurs aux prix, exposé dans le livre troisième, est incohérent - c'est le problème dit de la transformation, qui a occupé des générations d'économistes. Les travaux de Piero Sraffa, au vingtième siècle, reformulent la théorie de la valeur sur d'autres bases. Et la prévision d'une paupérisation croissante des salariés ne s'est pas vérifiée dans les pays industriels du vingtième siècle.

La postérité philosophique est d'une autre nature. Georg Lukács tire du chapitre sur le fétichisme une théorie de la réification qui nourrira l'école de Francfort. La lecture française des années soixante en fait un livre d'épistémologie plus que de prophétie. Et depuis les années quatre-vingt-dix, une relecture allemande du texte, attentive aux différences entre les éditions, s'intéresse moins aux prédictions qu'à l'analyse des formes - la valeur, l'argent, le capital - comme formes sociales objectives.

Par où entrer

Le livre premier suffit, et personne ne commence par les trois. À l'intérieur, les quatre premiers chapitres sont les plus abstraits et rebutent la plupart des lecteurs ; il est plus efficace de lire d'abord le chapitre sur la journée de travail, qui est un récit, puis la section sur l'accumulation primitive, et de revenir ensuite à la marchandise avec une idée de ce qu'on cherche. Le chapitre premier, section 4, sur le fétichisme, se lit seul et donne la mesure du livre.

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