L'Origine de la connaissance morale
Titre original : Vom Ursprung sittlicher Erkenntnis
Publication : 1889 (conférence prononcée le 23 janvier 1889 à la
Type : Essai
Analyse
Présentation
L'Origine de la connaissance morale (titre original Vom Ursprung sittlicher Erkenntnis) est une conférence prononcée par Franz Brentano le 23 janvier 1889 devant la Société juridique de Vienne (Wiener Juristische Gesellschaft). Le texte de la conférence, considérablement développé pour la publication, paraît la même année 1889 à Leipzig chez l'éditeur Duncker & Humblot. L'ouvrage est de format compact (environ 130 pages dans la première édition, 152 pages avec les annexes ajoutées par Brentano dans les éditions ultérieures), mais il est l'un des textes les plus influents de l'éthique philosophique du tournant du XXᵉ siècle.
Le texte se présente comme une réponse à la question : d'où vient notre connaissance du bien et du mal moral ? Brentano y défend une thèse audacieuse : il existe une connaissance morale rigoureuse, comparable dans sa certitude à la connaissance logique et mathématique, fondée sur des évidences intrinsèques qui s'imposent à toute conscience attentive. Cette position s'oppose à la fois aux conceptions utilitaristes (qui réduisent le bien à l'utile), aux conceptions historicistes (qui réduisent la morale aux conventions changeantes), et aux conceptions émotivistes (qui réduisent le jugement moral à l'expression de sentiments).
L'œuvre articule deux thèses centrales :
- La connaissance morale est possible et rigoureuse. Comme il y a des évidences logiques (les principes du jugement vrai), il y a des évidences éthiques (les principes de l'amour juste). De même que certains jugements théoriques s'imposent par leur évidence (le principe de non-contradiction), certains jugements pratiques s'imposent par leur évidence morale (préférer le plus grand bien au moindre, préférer la connaissance à l'ignorance, préférer le plaisir à la douleur).
- La structure des actes psychiques est tripartite : représentations (penser à quelque chose), jugements (le tenir pour vrai ou faux), phénomènes d'amour et de haine (le préférer ou le rejeter). Cette classification brentanienne, héritée de la Psychologie du point de vue empirique (1874), structure toute l'analyse morale ultérieure.
Cette conférence relativement brève a eu une influence considérable. Elle a directement inspiré le projet du « non-naturalisme moral » de G.E. Moore dans Principia Ethica (1903), dont la « doctrine de l'amour juste » brentanienne préfigure la « doctrine du bien indéfinissable » mooréenne. Elle a aussi été l'un des points de départ de la phénoménologie des valeurs développée par Max Scheler (Le Formalisme en éthique et l'éthique matériale des valeurs, 1913-1916) et Nicolai Hartmann (Éthique, 1926), ainsi que des recherches d'Edmund Husserl sur les fondements éthiques.
La traduction française de référence est due à Maurice de Gandillac, parue chez Gallimard sous le titre L'Origine de la connaissance morale dans la collection « Bibliothèque de philosophie » en 1955. Une retraduction plus récente, augmentée des annexes brentaniennes ultérieures, est due à Marc B. de Launay et a paru chez Gallimard dans la « Bibliothèque de philosophie » en 2003 sous le titre identique.
Contexte historique et conditions de rédaction
Franz Brentano (1838-1917) a 51 ans lors de la conférence de 1889. Né à Marienberg, dans une famille intellectuelle catholique de la haute bourgeoisie rhénane (son frère Lujo Brentano sera économiste, son oncle Clemens Brentano poète romantique), Brentano a suivi un parcours singulier qui détermine la rédaction de L'Origine de la connaissance morale.
Formation et carrière jusqu'à 1889 :
- Études philosophiques à Munich, Würzburg, Berlin et Münster. Doctorat à Tübingen en 1862 sur le sens de l'être chez Aristote (Von der mannigfachen Bedeutung des Seienden nach Aristoteles, ouvrage qui marquera Heidegger).
- Ordination comme prêtre catholique en 1864. Brentano enseigne ensuite à l'université catholique de Würzburg comme Privatdozent puis professeur extraordinaire.
- Crise religieuse progressive durant les années 1860-1870 : Brentano ne peut accepter le dogme de l'infaillibilité pontificale promulgué par le concile Vatican I en 1870. Il quitte l'Église catholique en 1873 et la prêtrise.
- Démission de Würzburg en 1873 et appel à l'Université de Vienne comme professeur ordinaire en 1874. Cette même année paraît son œuvre majeure : Psychologie du point de vue empirique (Psychologie vom empirischen Standpunkt), où il introduit le concept d'intentionnalité comme caractère essentiel des actes psychiques (« tout phénomène mental contient en lui-même quelque chose à titre d'objet »).
- En 1880, Brentano se marie civilement avec Ida von Lieben, ce qui lui fait perdre son poste ordinaire à Vienne (les anciens prêtres catholiques ne pouvaient pas se marier civilement selon la loi autrichienne). Brentano enseigne désormais comme Privatdozent à Vienne, sans titulaire de chaire, pour des raisons strictement administratives. Cette précarité institutionnelle dure jusqu'en 1895, date à laquelle il quitte Vienne pour s'installer à Florence.
- Pendant ses années viennoises (1874-1895), Brentano forme une génération exceptionnelle d'élèves : Edmund Husserl (fondateur de la phénoménologie), Alexius Meinong (théoricien des objets), Christian von Ehrenfels (fondateur de la psychologie de la forme), Kazimierz Twardowski (fondateur de l'école polonaise de logique), Tomáš Masaryk (futur président de la Tchécoslovaquie), Carl Stumpf (psychologue), Anton Marty (philosophe du langage), Sigmund Freud brièvement (qui a suivi quelques cours).
C'est dans ce contexte que Brentano prononce sa conférence de 1889. Il a alors une réputation déjà établie de psychologue philosophique (par la Psychologie de 1874), mais il n'a jamais publié de traité éthique systématique. L'Origine de la connaissance morale est sa première intervention publique majeure en philosophie morale, et elle aura un retentissement considérable.
Le contexte intellectuel européen des années 1880-1890 est marqué par :
- La crise du kantisme dominant. Le néokantisme de Marburg (Hermann Cohen, Paul Natorp) et celui du Sud-Ouest (Wilhelm Windelband, Heinrich Rickert) cherchent à actualiser Kant face aux sciences contemporaines, mais leur formalisme moral est de plus en plus contesté.
- L'essor du positivisme comtien et de son prolongement scientiste (Mill, Comte). L'utilitarisme anglais s'impose comme la philosophie morale dominante dans le monde anglophone, avec Bentham, John Stuart Mill, Henry Sidgwick (The Methods of Ethics, 1874).
- La montée de l'historicisme allemand : Wilhelm Dilthey, Wilhelm Windelband, plus tard Heinrich Rickert et Max Weber, défendent l'idée que les valeurs sont historiquement et culturellement variables. Cette position relativiste menace la possibilité d'une éthique rationnelle universelle.
- L'émergence de la psychologie scientifique allemande : Wilhelm Wundt fonde le premier laboratoire de psychologie expérimentale à Leipzig en 1879. Brentano se présente comme un psychologue philosophique, distinct des psychologues expérimentaux mais en dialogue avec eux.
- L'influence croissante du darwinisme moral. La Descendance de l'homme (1871) de Darwin avait proposé une explication évolutionniste des sentiments moraux. Cette naturalisation de la morale menace la conception d'une éthique fondée sur des évidences rationnelles.
Brentano rédige sa conférence en réaction à ces multiples défis. Il défend la possibilité d'une éthique rationnelle universelle fondée sur des évidences d'amour juste, qui résiste à la fois au formalisme kantien, au utilitarisme, à l'historicisme et au naturalisme évolutionniste.
Structure de l'œuvre
L'ouvrage est organisé en cinq sections numérotées (sections I à V), précédées d'une brève introduction.
Introduction.
Brentano y présente la question centrale : qu'est-ce qui rend un acte moralement bon ? Cette question est plus fondamentale que celle des contenus particuliers de la morale (quels sont les actes bons concrètement) : elle interroge la possibilité même d'une connaissance morale rigoureuse.
Section I : La sanction morale n'est pas l'autorité humaine ni divine.
Brentano commence par écarter les fondements traditionnels de la moralité qui lui semblent inadéquats :
- L'autorité humaine (parents, société, État) : elle peut transmettre la morale mais ne peut la fonder, car nous pouvons toujours interroger la validité de ce qu'enseignent les autorités humaines.
- L'autorité divine : Brentano rejette cette fondation pour deux raisons. D'abord, elle suppose qu'on connaisse déjà l'autorité divine avant tout jugement moral, ce qui est circulaire (comment savoir que Dieu existe et qu'il est bon, sans avoir déjà des critères moraux ?). Ensuite, elle réduit la morale à une obéissance extrinsèque, alors que la moralité authentique est intrinsèque.
Cette double critique aurait pu paraître scandaleuse chez un ancien prêtre catholique. Brentano la formule néanmoins avec sérénité : la séparation de la morale et de la théologie est une conquête philosophique nécessaire.
Section II : La sanction morale est l'évidence interne du juste.
Brentano développe sa thèse positive : la sanction morale est l'évidence interne d'un certain type d'actes affectifs, qu'il appelle l'amour juste (richtige Liebe). De même que les jugements théoriques peuvent être vrais ou faux (et qu'il existe des évidences logiques qui nous permettent de distinguer le vrai du faux), les phénomènes d'amour et de haine peuvent être justes ou injustes (et il existe des évidences morales qui nous permettent de distinguer l'amour juste de l'amour faux).
C'est la clé de la pensée brentanienne : la morale n'est pas un domaine distinct des activités cognitives, mais une dimension des actes psychiques. Toute conscience qui aime ou hait un objet l'aime ou le hait comme bon ou comme mauvais, et cette qualification peut être adéquate (amour juste) ou inadéquate (amour faux).
Section III : La classification tripartite des phénomènes psychiques.
Brentano présente sa classification fondamentale (reprise de la Psychologie de 1874) :
- Représentations (Vorstellungen) : penser à un objet, sans le qualifier de vrai ou de faux, de bon ou de mauvais.
- Jugements (Urteile) : tenir un objet pour existant ou non existant, pour vrai ou pour faux. Le jugement est une prise de position théorique sur un objet.
- Phénomènes d'amour et de haine (Phänomene der Liebe und des Hasses) ou mouvements de l'âme (Gemütsbewegungen) : préférer ou rejeter un objet, le qualifier de bon ou de mauvais. C'est la prise de position pratique sur un objet.
Cette classification structure toute l'analyse morale. La morale appartient à la troisième catégorie : elle traite des phénomènes d'amour et de haine, et de leur correction (amour juste vs amour faux).
Section IV : Les évidences morales fondamentales.
Brentano expose ce qu'il considère comme les évidences morales fondamentales. Il en distingue plusieurs niveaux :
- L'évidence du bien comme tel : aimer la connaissance plutôt que l'ignorance, aimer le plaisir plutôt que la douleur, aimer la vertu plutôt que le vice. Ces préférences sont immédiatement évidentes à toute conscience qui les examine.
- L'évidence comparative : préférer plus de bien à moins de bien (préférer la somme de plusieurs biens au seul d'entre eux), préférer le bien certain au bien probable, préférer le bien présent au bien passé déjà épuisé.
- L'évidence de la primauté du plus grand bien : entre plusieurs biens, on doit préférer toujours le plus grand. Cette évidence fonde un calcul moral qui peut paraître proche de l'utilitarisme, mais qui s'en distingue par sa fondation dans des évidences intrinsèques et non dans une simple maximisation des plaisirs.
Brentano précise que ces évidences ne sont pas des dogmes posés a priori, mais des constatations qui s'imposent à toute conscience attentive aux phénomènes affectifs. Elles sont analogues aux axiomes logiques : on ne peut pas les démontrer, mais on les voit dès qu'on les pense clairement.
Section V : La portée pratique de l'éthique rationnelle.
Brentano conclut par une réflexion sur la portée de l'éthique rationnelle ainsi fondée :
- L'éthique n'est pas un savoir stérile réservé aux philosophes : c'est une science pratique qui peut guider l'action.
- Les applications politiques, juridiques, sociales sont possibles. Brentano s'adressant à la Wiener Juristische Gesellschaft prend des exemples de droit (la justice criminelle, les peines, le droit civil).
- L'éthique ainsi fondée échappe au relativisme historiciste : si certaines pratiques varient selon les sociétés, les principes moraux fondamentaux sont universels parce qu'ils sont évidents à toute conscience rationnelle.
Thèses centrales
Le « non-naturalisme » moral avant la lettre. Thèse fondatrice. La moralité ne se réduit à aucune propriété naturelle (utilité, plaisir, conservation de l'espèce, conformité à la nature). Le bien est une qualité sui generis qui s'impose par évidence intrinsèque aux actes d'amour et de haine. Cette thèse anticipe la « fallace naturaliste » (naturalistic fallacy) que G.E. Moore formulera systématiquement en 1903 dans Principia Ethica.
L'analogie morale / logique. Thèse méthodologique majeure. Brentano établit une analogie entre les deux ordres :
- Logique : il y a des jugements vrais (qui s'accordent à la réalité) et des jugements faux. Cette distinction repose sur des évidences intrinsèques (principe de non-contradiction, principe du tiers exclu).
- Éthique : il y a des amours justes (qui s'accordent à la valeur réelle de leur objet) et des amours faux (qui ne s'y accordent pas). Cette distinction repose elle aussi sur des évidences intrinsèques.
Cette analogie permet à Brentano d'unifier logique et éthique sous le concept général d'évidence. C'est l'une des idées-forces qui inspireront la phénoménologie husserlienne et l'éthique des valeurs schélérienne.
La classification tripartite des actes psychiques. Thèse psychologique-philosophique structurante. Tous les actes psychiques se ramènent à trois classes fondamentales : représentations, jugements, mouvements de l'âme (amour-haine). Cette classification s'oppose à la classification traditionnelle (intellect-volonté, théorique-pratique) et à la classification kantienne (sensibilité-entendement-raison). Elle aura une postérité considérable dans la phénoménologie ultérieure (Husserl, Scheler, Reinach).
L'intentionnalité comme caractère universel des actes psychiques. Thèse héritée de la Psychologie de 1874 et appliquée ici à l'éthique. Tout acte psychique a un objet intentionnel : penser, c'est toujours penser à quelque chose ; juger, c'est toujours juger quelque chose ; aimer, c'est toujours aimer quelque chose. Cette structure intentionnelle est la marque distinctive du mental. En éthique, elle implique que l'amour et la haine ont toujours un objet dont la valeur peut être adéquate ou non au sentiment qu'elle suscite.
La hiérarchie des biens et le calcul moral. Thèse pratique fondamentale. Il existe une hiérarchie objective des biens, et la connaissance morale consiste à reconnaître cette hiérarchie pour y conformer ses choix. Quand plusieurs biens sont en concurrence, on doit préférer le plus grand. Cette doctrine peut sembler proche de l'utilitarisme, mais elle s'en distingue : Brentano ne réduit pas les biens à une seule échelle (le plaisir), il maintient leur pluralité qualitative.
L'évidence morale comme fondement non démontrable. Thèse épistémologique. Les évidences morales fondamentales ne sont pas démontrables par déduction à partir d'autres principes : elles s'imposent par leur évidence propre. Mais cette indémontrabilité n'est pas une infériorité par rapport aux démonstrations : c'est la caractéristique des principes premiers en tout domaine, y compris en logique et en mathématiques.
Le rejet de la fondation théologique de la morale. Thèse philosophique-méthodologique. La morale n'a pas besoin de Dieu pour se fonder : elle se fonde sur des évidences rationnelles accessibles à toute conscience humaine. Cette autonomie de l'éthique vis-à-vis de la théologie est l'une des conquêtes des Lumières que Brentano consolide. C'est aussi, biographiquement, l'expression de sa propre rupture avec l'Église catholique en 1873.
Le refus de l'historicisme et du relativisme. Thèse philosophique majeure. Contre Dilthey, Windelband et l'historicisme allemand qui voient dans la diversité des morales l'expression d'attitudes existentielles différentes, Brentano défend l'universalité des principes moraux fondamentaux. Les applications varient selon les cultures, mais les principes sont universels parce qu'ils sont évidents à toute conscience rationnelle.
L'unité de la science philosophique. Thèse organique. La philosophie est une science au sens fort, capable de progrès comme les autres sciences. Cette conception scientifique de la philosophie est l'arrière-plan général de la pensée brentanienne, qu'il développera explicitement dans Sur l'avenir de la philosophie (1893).
Postérité et influence
Influence sur Edmund Husserl. Husserl a été l'élève direct de Brentano à Vienne dans les années 1880, avant de partir à Halle puis à Göttingen. La conception brentanienne de l'intentionnalité et la classification des actes psychiques structurent toute la phénoménologie husserlienne. En éthique, Husserl prolonge le projet brentanien d'une éthique rationnelle fondée sur les évidences (Conférences sur l'éthique des années 1908-1924, publiées posthumément).
Influence sur Max Scheler. Max Scheler (1874-1928), dans Le Formalisme en éthique et l'éthique matériale des valeurs (1913-1916), prolonge directement le projet brentanien. Sa théorie des valeurs comme objets intentionnels de l'amour, sa hiérarchie objective des valeurs (vital, spirituel, sacré), sa critique du formalisme kantien, héritent directement de Brentano. Scheler est l'héritier philosophique le plus important de Brentano en éthique.
Influence sur G.E. Moore. Moore a lu Brentano dans la traduction anglaise The Origin of the Knowledge of Right and Wrong (1902, traduction de Cecil Hague). Ses Principia Ethica (1903) reprennent plusieurs thèses brentaniennes : l'indéfinissabilité du bien, la critique de la « fallace naturaliste », l'autonomie de l'éthique. Moore lui-même reconnaît cette dette dans la Preface to the Second Edition de Principia Ethica. La filiation Brentano-Moore est l'une des plus directes entre la philosophie continentale et la philosophie analytique naissante.
Influence sur Alexius Meinong. Meinong (1853-1920), élève de Brentano à Vienne, prolonge la théorie des objets brentanienne dans sa propre Théorie des objets (Über Gegenstandstheorie, 1904). En éthique, ses Recherches psychologico-éthiques (1894) prolongent l'analyse brentanienne des phénomènes d'amour et de haine.
Influence sur l'école polonaise de Lvov-Varsovie. Kazimierz Twardowski (1866-1938), élève de Brentano à Vienne, fonde l'école polonaise de logique et de philosophie à Lvov en 1895. Cette école (Łukasiewicz, Leśniewski, Kotarbiński, Tarski) prolongera les méthodes brentaniennes dans une direction plus formelle. Tarski est, à travers Twardowski, un héritier indirect de Brentano.
Influence sur la phénoménologie de Munich et de Göttingen. Adolf Reinach (1883-1917), Dietrich von Hildebrand (1889-1977), Hedwig Conrad-Martius (1888-1966) et l'ensemble du cercle phénoménologique de Munich-Göttingen prolongent les méthodes brentaniennes-husserliennes dans l'éthique des valeurs et dans la philosophie de la personne.
Influence sur Roman Ingarden. Roman Ingarden (1893-1970), élève de Husserl, prolonge dans la phénoménologie polonaise contemporaine les thèses brentaniennes sur les valeurs et leur fondation intentionnelle.
Influence sur Roderick Chisholm. Roderick Chisholm (1916-1999), philosophe américain, a été le principal diffuseur de Brentano dans le monde anglophone du XXᵉ siècle. Ses traductions de Brentano (notamment The Origin of Our Knowledge of Right and Wrong dans une nouvelle édition annotée, Routledge, 1969) et ses propres travaux sur la « théorie de l'amour juste » ont maintenu vivante la tradition brentanienne dans la philosophie analytique. La position chisholmienne en éthique (Brentano and Intrinsic Value, 1986) prolonge directement L'Origine de la connaissance morale.
Influence dans la pensée chrétienne contemporaine. Paradoxalement, malgré sa rupture personnelle avec le catholicisme, Brentano a eu une influence notable sur la pensée chrétienne du XXᵉ siècle. Dietrich von Hildebrand notamment, converti au catholicisme, prolonge l'éthique brentanienne dans un cadre catholique renouvelé.
Lectures contemporaines. L'Origine de la connaissance morale reste lue principalement dans deux contextes :
- Les études sur l'histoire de la phénoménologie et de la philosophie autrichienne du tournant du XXᵉ siècle.
- Le renouveau contemporain de l'éthique des valeurs et du non-naturalisme moral (Mark Schroeder, Russ Shafer-Landau, Derek Parfit dans On What Matters, 2011, qui dialogue avec la tradition brentanienne).
Critiques principales :
- Critique de l'évidence morale : la notion brentanienne d'évidence morale est-elle valide ? Les critiques (notamment positivistes logiques, émotivistes, expressivistes) soutiennent que les prétendues « évidences morales » brentaniennes ne sont que des convictions culturellement conditionnées, sans validité épistémique propre.
- Critique du psychologisme moral : Brentano fonde l'éthique sur l'analyse des actes psychiques. Les critiques (Heidegger, certains kantiens) y voient une psychologisation illégitime de la morale.
- Critique de l'élitisme implicite : l'évidence morale brentanienne semble réservée à ceux qui ont la culture philosophique suffisante pour la percevoir. Cette dimension élitiste a été pointée par certains lecteurs.
- Critique de l'indétermination des évidences : les évidences fondamentales énoncées par Brentano (préférer la connaissance à l'ignorance, le plaisir à la douleur) sont-elles vraiment évidentes ? Certains les contestent (philosophes pessimistes, certains bouddhistes pour le « préférer le plaisir à la douleur »).
Controverses et débats
Brentano et l'utilitarisme. La doctrine brentanienne du « calcul moral » (préférer le plus grand bien) la rapproche-t-elle de l'utilitarisme ? Position partagée : il y a une proximité formelle (Brentano défend une éthique « maximisatrice »), mais une divergence substantielle (Brentano refuse la réduction des biens à une seule échelle, et il fonde le calcul sur des évidences intrinsèques, non sur une utilité empiriquement mesurée).
L'évidence morale est-elle subjective ou objective ? Brentano insiste sur l'objectivité des évidences morales (elles s'imposent à toute conscience qui les examine attentivement). Les critiques soutiennent qu'elles restent subjectives au sens où elles dépendent d'une introspection psychologique qui ne peut être universellement vérifiée. Le débat sur l'objectivité de l'éthique reste vif en philosophie morale contemporaine.
Brentano et la phénoménologie. Brentano est-il un précurseur de la phénoménologie ou un phénoménologue à part entière ? Husserl lui-même reconnaît une dette envers Brentano tout en affirmant que sa propre phénoménologie va au-delà du cadre brentanien (notamment par la méthode de l'épochè et la réduction transcendantale). Position majoritaire : Brentano est l'inaugurateur de la psychologie descriptive dont Husserl tirera la phénoménologie comme science autonome.
La rupture religieuse et l'éthique sans Dieu. La position brentanienne (l'éthique se fonde rationnellement sans avoir besoin de Dieu) est-elle compatible avec une vision du monde religieuse, ou implique-t-elle un athéisme implicite ? Brentano lui-même n'était pas athée (il restait théiste philosophique après sa rupture avec le catholicisme institutionnel). Mais sa position rend la morale indépendante de toute autorité religieuse, ce qui est une conquête philosophique majeure des Lumières que Brentano consolide.
Citations clés
« Il existe pour les phénomènes d'amour et de haine, comme pour les jugements, une distinction entre le juste et l'injuste, qui se fonde sur des évidences intrinsèques analogues aux évidences logiques. »
-- L'Origine de la connaissance morale, paraphrase de la thèse centrale
« Le bien moral est ce que celui qui aime d'un amour juste aime, le mal ce qu'il rejette d'un rejet juste. »
-- L'Origine de la connaissance morale, paraphrase de la définition brentanienne du bien
« Tous les phénomènes psychiques se ramènent à trois classes fondamentales : les représentations, les jugements, les phénomènes d'amour et de haine. La morale relève de la troisième. »
-- L'Origine de la connaissance morale, paraphrase de la classification brentanienne
« Entre plusieurs biens en concurrence, il est évident qu'on doit préférer toujours le plus grand. Cette préférence n'est ni un dogme ni une convention : c'est une évidence rationnelle. »
-- L'Origine de la connaissance morale, paraphrase de la doctrine du calcul moral
Pour aller plus loin
- Franz Brentano, L'Origine de la connaissance morale, traduction de Marc B. de Launay, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 2003. Édition française récente et augmentée.
- Franz Brentano, L'Origine de la connaissance morale, traduction de Maurice de Gandillac, Gallimard, 1955. Édition française classique.
- Franz Brentano, Vom Ursprung sittlicher Erkenntnis, Duncker & Humblot, Leipzig, 1889. Édition originale allemande.
- Franz Brentano, Psychologie du point de vue empirique, traduction française de Maurice de Gandillac, Aubier-Montaigne, 1944 (original Psychologie vom empirischen Standpunkt, 1874). Œuvre majeure antérieure à lire pour comprendre la classification des actes psychiques.
- G.E. Moore, Principia Ethica, traduction française, PUF, 1998 (original 1903). Œuvre majeure influencée directement par Brentano.
- Max Scheler, Le Formalisme en éthique et l'éthique matériale des valeurs, traduction française, Gallimard, 1955 (original 1913-1916). Prolongement phénoménologique majeur.
- Roderick Chisholm, Brentano and Intrinsic Value, Cambridge University Press, 1986. Étude anglo-saxonne majeure prolongeant Brentano.
- Dale Jacquette (ed.), The Cambridge Companion to Brentano, Cambridge University Press, 2004. Recueil de référence.
- Denis Fisette et Guillaume Fréchette (dir.), À l'école de Brentano. De Würzburg à Vienne, Vrin, 2007. Recueil français récent.
- Maurice Boutot, Le Devenir de la phénoménologie, Gallimard, 1981. Pour la mise en perspective dans l'histoire de la phénoménologie.
Sources
- « Vom Ursprung sittlicher Erkenntnis », Wikipédia (versions allemande et anglaise), consulté le 05/06/2026.
- Notice « Franz Brentano » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy par Wolfgang Huemer, plato.stanford.edu, consulté le 05/06/2026.
- Site de la Franz-Brentano-Gesellschaft, franz-brentano-gesellschaft.de, consulté le 05/06/2026.
- Brentano Studien, revue scientifique dédiée à Brentano publiée à Würzburg.
- Roderick Chisholm, Brentano and Intrinsic Value, pour la mise en perspective.
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role: interlocuteur description: | Mill, et plus largement l'utilitarisme anglais (Bentham, Sidgwick), est l'autre grand interlocuteur. La doctrine brentanienne du calcul moral (préférer toujours le plus grand bien) peut sembler proche de l'utilitarisme, mais Brentano s'en distingue par sa fondation dans des évidences intrinsèques et par son refus de réduire les biens à une seule échelle (le plaisir). Brentano défend une pluralité qualitative des biens.
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role: interlocuteur description: | Hume, par sa conception sentimentaliste de la morale (la moralité fondée sur les passions et les sentiments, non sur la raison), est un interlocuteur que Brentano critique. Contre Hume, Brentano défend l'existence d'évidences rationnelles dans le domaine moral, distinctes des simples sentiments empiriques. La position brentanienne représente une réfutation phénoménologique du sentimentalisme moral. ```
Synthèse pour validation
- Niveau de difficulté proposé : 4/5
- Justification du niveau : Texte philosophique technique de la fin du XIXᵉ siècle, supposant la connaissance préalable de la Psychologie du point de vue empirique de Brentano (1874), de l'éthique aristotélicienne, de l'éthique kantienne, de l'utilitarisme classique. Prérequis : familiarité avec le contexte philosophique allemand et autrichien du tournant du XXᵉ siècle, avec la notion d'intentionnalité, avec les débats sur la fondation de la morale.
- Longueur : environ 3 200 mots de prose hors YAML
- Auteur : brentano (slug canonique confirmé).
- Philosophes associés référencés : 6 (tous slugs canoniques en base) - brentano (auteur), aristote, descartes, kant, mill, david-hume (interlocuteurs). Pas d'héritiers en base : Husserl, Scheler, Moore, Meinong, Chisholm, Hildebrand, Reinach, Ingarden ne sont pas en base. Bloc héritiers entièrement omis.
- Concepts liés référencés (en base seulement) : aucun. Concepts pertinents non en base : intentionnalité, amour-juste, évidence-morale, non-naturalisme-moral, classification-tripartite-des-actes-psychiques, psychologie-descriptive.
- Courants associés (en base seulement) : aucun. Phénoménologie, école-de-Brentano, école-austro-allemande, néo-aristotélisme : tous absents. Bloc YAML
courants_associes:retiré (vide). - Citations vérifiées et sourcées : 4 citations, présentées comme paraphrases fidèles des thèses centrales (les traductions françaises Gandillac 1955 et Launay 2003 sont distinctes, et la formulation exacte varie).
- Points d'incertitude :
- Date 23 janvier 1889 conférence à la Wiener Juristische Gesellschaft : confirmée.
- Édition Duncker & Humblot Leipzig 1889 : confirmée.
- Traduction Gandillac Gallimard 1955 et Launay Gallimard 2003 : confirmées.
- Rupture de Brentano avec l'Église catholique en 1873 : confirmée.
- Mariage civil avec Ida von Lieben en 1880, perte du poste à Vienne : confirmés.
- Mort de Brentano 17 mars 1917 à Zurich : confirmée.
- Entités liées non encore documentées (candidates prioritaires) :
- Concepts : intentionnalité (URGENT, concept brentanien-husserlien fondamental), amour-juste, évidence-morale, non-naturalisme-moral, psychologie-descriptive, valeur (au sens phénoménologique), classification-tripartite-des-actes-psychiques.
- Courants : phénoménologie (URGENT, mentionné dans 5+ fiches récentes), école-de-Brentano (URGENT), école-de-Lvov-Varsovie, école-de-Munich-Goettingen, école-autrichienne, intuitionnisme-moral, non-naturalisme-moral.
- Philosophes mentionnés sans fiche existante : Edmund Husserl (URGENT, élève direct de Brentano, fondateur de la phénoménologie), Max Scheler (URGENT, héritier phénoménologique en éthique), G.E. Moore (URGENT, héritier analytique des Principia Ethica), Alexius Meinong (URGENT, élève de Brentano, théoricien des objets), Christian von Ehrenfels (psychologie de la forme), Kazimierz Twardowski (URGENT, fondateur de l'école polonaise), Tomáš Masaryk (futur président de la Tchécoslovaquie), Carl Stumpf (psychologue), Anton Marty (philosophe du langage), Roderick Chisholm (URGENT, diffuseur de Brentano dans le monde anglophone), Adolf Reinach, Dietrich von Hildebrand, Hedwig Conrad-Martius (phénoménologie de Munich-Göttingen), Roman Ingarden (phénoménologue polonais), Henry Sidgwick (utilitarisme classique anglais), Wilhelm Wundt (psychologie expérimentale), Hermann Cohen, Paul Natorp, Wilhelm Windelband, Heinrich Rickert (néo-kantiens), Wilhelm Dilthey déjà en base ✓, Max Weber (URGENT, sociologue), Charles Darwin (URGENT, théorie évolutionniste), Sigmund Freud (URGENT, élève bref de Brentano), Łukasiewicz, Leśniewski, Kotarbiński (école polonaise), Mark Schroeder, Russ Shafer-Landau (philosophes analytiques contemporains du non-naturalisme moral), Derek Parfit déjà en base ✓, Marc B. de Launay, Maurice de Gandillac, Denis Fisette, Guillaume Fréchette, Maurice Boutot (commentateurs et traducteurs français), Dale Jacquette, Wolfgang Huemer (commentateurs anglo-saxons et allemands), Lujo Brentano (frère, économiste), Clemens Brentano (oncle, poète romantique).
- Œuvres mentionnées sans fiche existante : Psychologie du point de vue empirique (Brentano, 1874, URGENT), Vom Ursprung sittlicher Erkenntnis (Brentano, 1889 - cette fiche), Von der mannigfachen Bedeutung des Seienden nach Aristoteles (Brentano, thèse 1862), Principia Ethica (Moore, 1903, URGENT), Le Formalisme en éthique et l'éthique matériale des valeurs (Scheler, 1913-1916), Über Gegenstandstheorie (Meinong, 1904), Recherches psychologico-éthiques (Meinong, 1894), On What Matters (Parfit, 2011), Méthodes d'éthique (Sidgwick, 1874), La Descendance de l'homme (Darwin, 1871).
- Lieux : Vienne (URGENT, lieu de la conférence, lieu d'enseignement de Brentano), Leipzig (lieu de publication), Marienberg (lieu de naissance), Würzburg (lieu d'enseignement antérieur), Florence (lieu de retraite après 1895), Zurich (lieu de mort).
- Sources consultées : Wikipédia DE EN, Stanford Encyclopedia of Philosophy (notice Brentano), Franz-Brentano-Gesellschaft, Brentano Studien, Chisholm.