Ou bien... ou bien
Titre original : Enten - Eller
Publication : 1843
Analyse
Paru à Copenhague en février 1843, « Ou bien... ou bien » est le premier grand livre de Søren Kierkegaard et l'un des plus étranges de la philosophie européenne. L'auteur n'y signe rien de son nom. L'ouvrage est présenté comme un ensemble de papiers trouvés par hasard dans le tiroir secret d'un secrétaire par un certain Victor Eremita, qui se contente de les éditer. Le lecteur est donc mis d'emblée devant un choix, sans qu'aucune autorité vienne lui dire lequel est le bon.
Un livre en deux volumes et deux voix
Le premier volume rassemble les papiers d'un homme désigné par la seule lettre A, esthète brillant et désabusé. On y trouve des aphorismes désenchantés, une étude sur l'érotisme musical qui fait du « Don Giovanni » de Mozart l'expression parfaite de la séduction immédiate, une réflexion sur le tragique antique et moderne, un traité ironique sur l'art de combattre l'ennui par la variation des plaisirs, et surtout le fameux « Journal du séducteur », récit méthodique de la conquête et de l'abandon d'une jeune fille.
Le second volume est composé de deux très longues lettres adressées à A par un ami plus âgé, le juge Wilhelm, qui plaide pour la vie éthique. Il y défend la valeur esthétique du mariage, c'est-à-dire l'idée que la durée et l'engagement ne tuent pas la poésie de l'amour mais en sont la condition, puis il montre l'équilibre à trouver entre l'esthétique et l'éthique dans la construction d'une personnalité. Le livre s'achève sur un texte plus bref, un sermon transmis par le juge, qui déplace tout le débat en affirmant que devant Dieu nous avons toujours tort.
L'alternative
Le titre ne désigne pas un choix entre deux options offertes à l'intérieur de l'existence. Il désigne le choix lui-même, opposé à l'indifférence de celui qui n'en fait aucun. L'esthète ne choisit pas : il subit ses humeurs, court après ce qui l'intéresse, organise savamment sa propre distraction, et son ironie le protège de tout engagement. Le juge lui oppose que se choisir soi-même, assumer sa propre histoire et se lier, est le seul acte par lequel on devient quelqu'un.
Kierkegaard construit ainsi ce que l'on nomme après lui les stades ou sphères de l'existence. Le stade esthétique vit dans l'instant et s'achève dans l'ennui puis dans le désespoir, souvent sans le savoir. Le stade éthique vit dans la continuité, dans le devoir et dans la répétition. Le sermon final laisse entrevoir un troisième stade, religieux, qui excède l'éthique et que les livres suivants exploreront, en particulier « Crainte et Tremblement », paru la même année.
On manquerait pourtant le livre en le réduisant à cette échelle. Le procédé pseudonymique n'est pas un déguisement : c'est ce que Kierkegaard appelle la communication indirecte. Il refuse de démontrer à son lecteur qu'il doit changer de vie, parce qu'une conviction reçue de l'extérieur ne serait pas la sienne. Il lui présente deux existences aussi séduisantes l'une que l'autre dans leur ordre, et le laisse devant l'alternative.
Un livre contre Hegel
La cible polémique est explicite. La philosophie de Hegel, alors dominante à Copenhague, procède par médiation : les contraires sont relevés et conservés dans une synthèse supérieure. Kierkegaard objecte que cette logique du « et... et » peut convenir à la pensée mais jamais à l'existence. Celui qui existe ne médiatise pas, il tranche, et il tranche sans garantie. L'alternative a la forme du ou bien, et personne ne décide à votre place.
Cette objection ne porte pas seulement sur un point de doctrine. Elle met en cause l'idée qu'un système puisse rendre compte de l'existence singulière de celui qui le construit.
Postérité
L'ouvrage a d'abord été lu comme une œuvre littéraire, et le « Journal du séducteur » a longtemps circulé séparément. Sa portée philosophique s'est imposée avec les traductions allemandes du début du XXe siècle. Karl Jaspers et Heidegger lui empruntent la description de l'existence individuelle, et l'existentialisme français de Sartre reprendra la thèse selon laquelle nul ne peut choisir à votre place. Le vocabulaire du choix, de l'engagement et de l'authenticité en descend directement, souvent sans que la dimension religieuse qui l'accompagnait chez Kierkegaard soit conservée.
Controverses
La question la plus débattue est de savoir si le livre tranche. Beaucoup de lecteurs tiennent le juge pour le porte-parole de l'auteur et lisent l'ouvrage comme une réfutation de l'esthétisme. D'autres font observer que la pseudonymie interdit cette identification, que le sermon final relativise la position éthique elle-même, et que Kierkegaard a toujours refusé de conclure à la place de son lecteur. La structure du livre, où l'esthète n'a pas droit de réponse, complique encore le débat.
Une deuxième discussion porte sur la lecture biographique. Kierkegaard écrit ce texte à Berlin peu après avoir rompu ses fiançailles avec Regine Olsen, et l'ombre de cette rupture plane sur le « Journal du séducteur » comme sur l'éloge du mariage. Certains commentateurs en font la clef de l'ouvrage, d'autres jugent que cette lecture réduit une construction philosophique délibérée à une confession déguisée.
Une troisième critique, venue de Theodor Adorno dans le livre qu'il consacre en 1933 à l'esthétique kierkegaardienne, reproche à cette philosophie de se réfugier dans une intériorité sans objet, coupée des conditions sociales et historiques qui font pourtant la matière de tout choix. La discussion reste ouverte entre ceux qui y voient une objection décisive et ceux qui répondent que l'intériorité kierkegaardienne n'est pas un repli mais une exigence.
Enfin, le « Journal du séducteur » a fait l'objet de lectures critiques nourries, qui interrogent la place assignée à la jeune fille séduite, réduite au rôle d'objet d'une expérience esthétique, et demandent si l'ironie de l'auteur suffit à mettre le texte à distance de ce qu'il décrit.
Pour commencer
Les aphorismes d'ouverture et le texte sur la variation des plaisirs donnent le ton du premier volume en peu de pages. La seconde lettre du juge Wilhelm, sur l'équilibre entre l'esthétique et l'éthique, contient l'essentiel de l'argument. Le « Journal du séducteur » se lit comme un récit autonome, mais il prend un tout autre sens replacé dans l'ensemble.