Friedrich Wilhelm Joseph Schelling
Penseur de l'idéalisme allemand longtemps éclipsé par Hegel, Schelling fonde la Naturphilosophie, théorise l'art comme organe de la philosophie et pense le mal radical comme renversement, anticipant l'existentialisme et la psychanalyse.
Biographie
Friedrich Wilhelm Joseph Schelling naît le 27 janvier 1775 à Leonberg, dans le duché de Wurtemberg (actuelle Allemagne), dans une famille de pasteurs luthériens. Son père Joseph Friedrich Schelling est ministre puis professeur de théologie. La précocité intellectuelle de l'enfant est exceptionnelle : à dix ans, il maîtrise déjà le latin, le grec et l'hébreu. À quinze ans, en 1790, il est admis par dérogation spéciale au Tübinger Stift, le séminaire de théologie de l'université de Tübingen, dont les étudiants ne sont normalement admis qu'à dix-huit ans.
Schelling partage à Tübingen une chambre avec deux étudiants plus âgés qui deviendront aussi des figures majeures : Friedrich Hölderlin (futur grand poète romantique) et Georg Wilhelm Friedrich Hegel. Ce trio génial est plongé dans l'effervescence intellectuelle créée par la Révolution française (1789) et par la philosophie kantienne. Ils plantent un « arbre de la liberté » dans les jardins de Tübingen pour saluer 1789. Ils lisent Kant et bientôt Fichte dans la fièvre.
Schelling publie son premier ouvrage philosophique à dix-neuf ans (De l'idée de la philosophie en général, 1794) et son second l'année suivante (Du Moi comme principe de la philosophie, 1795). À vingt-trois ans, en 1798, il est nommé professeur de philosophie à l'université d'Iéna, alors la capitale intellectuelle de l'Allemagne idéaliste et romantique. Goethe, qui dirige les affaires universitaires de Weimar-Iéna, a poussé sa nomination ; Schiller, Fichte (qui sera renvoyé pour athéisme la même année), August et Friedrich Schlegel, Novalis, Tieck fréquentent Iéna. Schelling tombe amoureux de Caroline Schlegel, brillante intellectuelle mariée à August ; elle divorcera et l'épousera en 1803.
C'est à Iéna que Schelling développe rapidement plusieurs systèmes philosophiques successifs : la Naturphilosophie (philosophie de la nature) à partir de 1797 (Idées pour une philosophie de la nature, 1797 ; De l'âme du monde, 1798), puis le système de l'idéalisme transcendantal en 1800, puis la philosophie de l'identité à partir de 1801. Cette rapidité de transformations vaut à Schelling la réputation, parfois moqueuse, d'avoir « plusieurs philosophies » plutôt qu'une seule.
En 1803, il quitte Iéna pour Würzburg puis Munich (1806), où il devient secrétaire général de l'Académie royale des Beaux-Arts. La mort de Caroline en 1809 le marque profondément. C'est cette année qu'il publie les Recherches philosophiques sur l'essence de la liberté humaine, dernier grand texte de la maturité avant un long silence éditorial. Il commence à travailler sur Les Âges du monde (Die Weltalter), texte qui restera inachevé et inédit de son vivant, et dont il publiera plusieurs versions sans en achever aucune.
Schelling enseigne à Erlangen puis revient à Munich (1827-1841). Sa relation avec Hegel, son ancien ami devenu rival philosophique dominant, est marquée par une rivalité progressive. Quand Hegel meurt en 1831, Schelling reste seul des grands idéalistes. En 1841, il est appelé à Berlin par le roi Frédéric-Guillaume IV pour « exorciser le dragon hégélien » dont la philosophie est jugée subversive. Ses cours berlinois sur la « philosophie positive » et la « philosophie de la révélation » sont suivis par tout ce que l'Allemagne compte d'esprits jeunes : Kierkegaard, Engels, Bakounine, Burckhardt assistent à ces leçons. Mais le succès n'est pas à la hauteur des attentes ; Schelling est attaqué, se retire de l'enseignement public en 1846.
Il meurt à Bad Ragaz en Suisse le 20 août 1854, à l'âge de soixante-dix-neuf ans, ayant survécu d'une génération à Hegel et à l'idéalisme allemand classique.
Pensée principale
Plusieurs philosophies en une
Schelling est l'un des rares penseurs à avoir produit plusieurs systèmes philosophiques successifs et profondément différents au cours de sa vie. On distingue traditionnellement cinq grandes phases : la philosophie du Moi d'inspiration fichtéenne (1794-1796), la Naturphilosophie (1797-1799), le système de l'idéalisme transcendantal (1800), la philosophie de l'identité (1801-1809), et la philosophie positive ou philosophie de la liberté et de la révélation (1809-1854). Cette plasticité a longtemps été interprétée comme une versatilité, voire une incohérence ; les commentateurs contemporains voient plutôt une recherche cohérente menée sous des angles successifs.
La Naturphilosophie
C'est par la philosophie de la nature que Schelling se rend célèbre dans les années 1797-1799. Sa thèse centrale rompt avec le dualisme kantien et avec l'idéalisme subjectif de Fichte. Pour Fichte, le Moi est le principe absolu et la nature n'est qu'un « non-Moi » posé par le Moi pour son propre déploiement moral. Schelling refuse cette subordination : la nature a une réalité propre, elle est productive de sa propre richesse.
Sa formule célèbre : « La nature est l'esprit visible, l'esprit est la nature invisible » (Die Natur soll der sichtbare Geist, der Geist die unsichtbare Natur seyn, 1797). Esprit et nature ne sont pas deux substances séparées mais deux manifestations d'une même réalité absolue. La nature est traversée par une activité productive qui est analogue à la pensée - elle « pense » à travers ses propres organisations croissantes : matière inerte, force chimique, vie organique, conscience.
La Naturphilosophie cherche à dériver toutes les forces de la nature (gravité, lumière, électricité, magnétisme, chimie, vie) d'un seul principe originel (Urkraft) par la dialectique de ses polarités. Cette intuition - l'unité fondamentale des forces de la nature - a paradoxalement inspiré des découvertes scientifiques réelles (Ørsted découvre l'électromagnétisme en 1820, partiellement guidé par Schelling), mais a aussi produit beaucoup de spéculations gratuites discréditées par la science expérimentale ultérieure.
L'idéalisme transcendantal et l'art
Dans le Système de l'idéalisme transcendantal (1800), Schelling articule la Naturphilosophie avec une philosophie du sujet d'inspiration fichtéenne. Il y développe sa célèbre thèse sur l'art : l'art est « l'organe de la philosophie », parce qu'il manifeste sensiblement l'identité de la productivité consciente (l'esprit, l'intention de l'artiste) et de la productivité inconsciente (la nature, ce qui dans l'œuvre dépasse l'intention).
Cette thèse - l'œuvre d'art dit plus que ce que son auteur a voulu dire - inaugure l'esthétique romantique et influence profondément les arts du XIXᵉ siècle. L'artiste devient le médiateur entre nature et esprit, le seul à pouvoir présenter sensiblement l'absolu. Cette valorisation de l'art à un niveau quasi métaphysique est un des grands apports de Schelling.
La philosophie de l'identité
À partir de 1801, Schelling formule la philosophie de l'identité (Identitätsphilosophie). L'absolu est désormais conçu comme l'identité indifférenciée du subjectif et de l'objectif, du réel et de l'idéal. La nature et l'esprit, le réel et l'idéal sont deux pôles d'une même réalité absolue, l'identité qui contient en elle la possibilité de toute différence.
Cette philosophie est fortement marquée par Spinoza, qu'on accuse d'ailleurs Schelling de paraphraser en l'enrichissant de la dialectique. Hegel, à partir de 1807 (Phénoménologie de l'esprit), commencera à se distinguer de Schelling sur ce point : pour Hegel, l'absolu n'est pas une identité indifférenciée mais un processus de différenciation et de réconciliation - « l'absolu doit être pensé non comme substance mais aussi comme sujet ». Cette critique hégélienne du « ciel nocturne où toutes les vaches sont noires » (raillerie célèbre adressée à la philosophie de l'identité) blesse Schelling et provoque la rupture des deux anciens amis.
La liberté humaine et le mal
Le tournant décisif intervient en 1809 avec les Recherches philosophiques sur l'essence de la liberté humaine. Schelling y aborde un problème que ni Kant ni Hegel n'avaient traité de façon satisfaisante : la réalité du mal. Si tout être dérive de Dieu et participe de l'absolu, comment expliquer la possibilité du mal radical, qui semble s'opposer à Dieu lui-même ?
Schelling propose une distinction audacieuse au sein de Dieu lui-même : il faut distinguer en Dieu le fond ténébreux (Grund) et l'existence éclairée. Le fond est l'aspect obscur, désirant, irrationnel de la divinité - ce qui en Dieu n'est pas encore Dieu, ce qui aspire à exister sans encore être lui-même. L'existence est l'aspect lumineux, rationnel, ordonné. Cette dualité interne à l'absolu fonde la possibilité du mal : l'être humain, par son libre arbitre, peut séparer ce qui en lui devrait rester uni - donner la primauté au fond particulier sur l'unité avec le tout, à l'égoïsme sur l'amour.
Cette pensée du mal radical comme renversement plutôt que comme simple privation marque une rupture profonde avec la tradition augustinienne et thomiste. Elle inaugure la pensée moderne du mal et exerce une influence profonde sur Heidegger, sur la psychanalyse, sur la philosophie politique du XXᵉ siècle.
Les Âges du monde
À partir des années 1810-1820, Schelling travaille à un grand projet, Les Âges du monde (Die Weltalter), qu'il ne parvient jamais à achever. Il s'agit d'une cosmogonie philosophique en trois parties : le passé (l'origine de Dieu lui-même, par le conflit du fond et de l'existence), le présent (l'histoire humaine), et le futur (la réconciliation finale). Plusieurs versions du « passé » existent (1811, 1813, 1815, 1827) mais aucune n'est publiée du vivant de l'auteur.
Le texte est métaphysiquement audacieux : il pense Dieu lui-même comme un processus, traversé par des conflits internes, et qui n'est pas dès le départ « Dieu » au sens plein. Cette pensée d'une divinité en devenir anticipe certaines théologies du process (Whitehead) et certaines pensées contemporaines de l'immanence.
La philosophie positive et la critique de Hegel
Dans ses dernières années, Schelling distingue philosophie négative (qui pense le concept, le possible, les essences) et philosophie positive (qui pense l'existence, le contingent, l'événement). Hegel, selon lui, est resté prisonnier de la philosophie négative : son système prétend déduire l'existence du concept, alors que l'existence est toujours un excédent factuel par rapport au concept.
Cette critique - on ne peut pas déduire l'existence de la pensée pure - sera reprise par Kierkegaard et fondera la critique existentialiste de l'hégélianisme. C'est par cette dernière philosophie que Schelling, longtemps éclipsé par Hegel, exercera une influence décisive sur la philosophie du XXᵉ siècle.
Œuvres majeures
Idées pour une philosophie de la nature (Ideen zu einer Philosophie der Natur, 1797)
Premier grand texte de la Naturphilosophie. Schelling y formule la thèse de l'unité fondamentale de la nature et de l'esprit, et cherche à dériver les forces naturelles d'un principe unique.
De l'âme du monde (Von der Weltseele, 1798)
Approfondissement de la Naturphilosophie. Schelling y développe la thèse d'une « âme du monde » qui anime l'ensemble de la nature comme un organisme vivant.
Système de l'idéalisme transcendantal (System des transcendentalen Idealismus, 1800)
Œuvre charnière qui articule la Naturphilosophie avec une philosophie du sujet. Contient la thèse fondatrice sur l'art comme « organe de la philosophie ». L'un des grands textes du romantisme philosophique.
Exposition de mon système de philosophie (Darstellung meines Systems der Philosophie, 1801)
Premier exposé de la philosophie de l'identité. L'absolu y est conçu comme l'identité indifférenciée du sujet et de l'objet.
Bruno ou sur le principe divin et naturel des choses (Bruno, 1802)
Dialogue platonicien d'inspiration à la fois spinoziste et néoplatonicienne, en hommage à Giordano Bruno. L'une des œuvres les plus accessibles de la phase identitaire.
Recherches philosophiques sur l'essence de la liberté humaine (Freiheitsschrift, 1809)
L'œuvre la plus importante de la maturité, et probablement la plus lue aujourd'hui. Sur la liberté, le mal, le rapport entre Dieu et le monde. Texte d'environ 100 pages, dense et difficile mais essentiel. Texte commenté par Heidegger dans un cours célèbre de 1936.
Les Âges du monde (Die Weltalter, plusieurs versions 1811-1827, inachevé)
Le grand projet inachevé. Cosmogonie philosophique en trois parties (passé, présent, futur). Aucune version n'est publiée du vivant de Schelling ; les fragments sont édités au XIXᵉ et XXᵉ siècles.
Philosophie de la mythologie et Philosophie de la révélation (cours, années 1820-1841)
Cours donnés à Munich puis à Berlin. Constituent ce que Schelling appelle sa « philosophie positive ». Édition posthume par son fils.
Postérité et influence
L'éclipse hégélienne
Pendant tout le XIXᵉ siècle, Schelling est largement éclipsé par Hegel et par la postérité hégélienne (Feuerbach, Marx, la gauche hégélienne). Sa réputation est celle d'un philosophe doué mais inconstant, qui aurait été dépassé par son ancien camarade de chambre. Ses œuvres tardives ne sont pas publiées ou peu lues.
La critique de Hegel par Kierkegaard
Kierkegaard assiste aux cours de Schelling à Berlin en 1841-1842. Sa critique du système hégélien (l'existence ne se déduit pas, elle se vit) doit beaucoup à la distinction schellingienne entre philosophie négative et philosophie positive. Schelling est ainsi l'un des inspirateurs cachés de la pensée existentielle.
La renaissance heideggérienne
Heidegger consacre à Schelling un cours majeur en 1936 (publié sous le titre Schelling. Le Traité de 1809 sur l'essence de la liberté humaine). Cette lecture redonne à Schelling une place centrale dans l'histoire de la métaphysique : il aurait pensé plus profondément que Hegel le rapport entre l'être et le néant, la liberté et le mal radical.
Le marxisme : Engels et Bakounine
Engels et Bakounine assistent aussi aux cours berlinois de 1841-1842. Engels publie alors trois pamphlets contre Schelling, jugé réactionnaire ; mais sa propre philosophie de la nature porte des traces durables de la Naturphilosophie schellingienne. Cette tension dans la postérité marxiste de Schelling est l'objet de débats contemporains.
La psychanalyse
La pensée du fond obscur (Grund) et du conflit interne à la divinité a influencé la pensée de l'inconscient. Carl Gustav Jung reconnaît explicitement la dette de sa propre conception de l'inconscient collectif envers Schelling et la Naturphilosophie. La distinction du conscient et de l'inconscient comme productivités dialectiques est déjà chez Schelling.
La théologie contemporaine
Paul Tillich, théologien protestant majeur du XXᵉ siècle, fait sa thèse sur Schelling et reconnaît en lui une influence centrale. La théologie du « ground of being » tillichienne porte la marque directe du Grund schellingien. D'autres théologiens (Pannenberg, Moltmann) puisent à la même source.
La philosophie contemporaine : un retour récent
Depuis les années 1980-1990, on assiste à une réelle renaissance des études schellingiennes : Manfred Frank, Slavoj Žižek, Iain Hamilton Grant, Markus Gabriel ont relu Schelling comme penseur du contingent, du processus, de la matière, redonnant à la Naturphilosophie une actualité que personne n'attendait au XXᵉ siècle.
Pour aller plus loin
- F. W. J. Schelling, Recherches philosophiques sur l'essence de la liberté humaine, trad. J.-F. Courtine et E. Martineau, Rivages poche, 1998. Le texte le plus accessible et le plus important.
- F. W. J. Schelling, Système de l'idéalisme transcendantal, trad. C. Dubois, Louvain, Peeters, 1978. Œuvre fondatrice, à lire après la Freiheitsschrift.
- F. W. J. Schelling, Les Âges du monde, trad. P. David, PUF, 1992. Version de 1815, la plus aboutie.
- Martin Heidegger, Schelling. Le Traité de 1809 sur l'essence de la liberté humaine, trad. J.-F. Courtine, Gallimard, 1977. Le commentaire heideggérien qui a redonné toute son importance à Schelling.
- Jean-François Marquet, Liberté et existence. Étude sur la formation de la philosophie de Schelling, Gallimard, 1973 (rééd. CERF, 2006). Grande étude française classique.
- Notice « Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy (plato.stanford.edu), par Andrew Bowie.