La Poétique de l'espace

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Publication : 1957

Type : Essai

Analyse

Présentation

La Poétique de l'espace est un ouvrage de Gaston Bachelard, publié en 1957 aux Presses Universitaires de France. Il appartient à la seconde grande période de l'œuvre bachelardienne, consacrée à la phénoménologie de l'imagination poétique, après la période épistémologique inaugurée avec La Formation de l'esprit scientifique (1938).

L'ouvrage propose une phénoménologie des images d'intimité et d'habitation à partir d'une lecture attentive de textes poétiques. La maison, le grenier, la cave, le tiroir, les nids, les coquilles, les coins, l'espace intérieur du rêveur : Bachelard y examine ces motifs comme lieux privilégiés où la rêverie humaine se déploie et se recueille. Le livre a exercé une influence considérable, bien au-delà de la philosophie, dans les études littéraires, l'anthropologie de l'espace, la géographie humaine et l'architecture.

Contexte historique

Bachelard écrit La Poétique de l'espace à la fin de sa vie. Il a alors soixante-douze ans, est retraité de la Sorbonne depuis 1954 et a publié une œuvre abondante répartie sur deux versants. Le premier, épistémologique, examine la formation historique et psychologique de la science moderne : Le Nouvel Esprit scientifique (1934), La Formation de l'esprit scientifique (1938), Le Rationalisme appliqué (1949). Le second, poétique, explore l'imagination matérielle et rêveuse à travers les quatre éléments : La Psychanalyse du feu (1938), L'Eau et les Rêves (1942), L'Air et les Songes (1943), La Terre et les rêveries de la volonté (1948), La Terre et les rêveries du repos (1948).

La Poétique de l'espace et La Poétique de la rêverie (1960), qui la suit, constituent la synthèse et le prolongement de cette seconde ligne. Bachelard y déplace explicitement son cadre théorique : il n'invoque plus la psychanalyse mais la phénoménologie, qu'il découvre tardivement et adapte à ses propres questions.

Le contexte philosophique français est celui de la seconde vague phénoménologique. Maurice Merleau-Ponty a publié la Phénoménologie de la perception en 1945 ; le structuralisme naissant et l'existentialisme sartrien occupent le devant de la scène. Bachelard construit sa phénoménologie de l'imagination poétique en marge de ces grands mouvements, avec un vocabulaire propre et un style unique dans la production universitaire française.

Structure de l'œuvre

L'ouvrage comprend une introduction méthodologique importante et dix chapitres consacrés chacun à un type d'image ou de motif spatial.

L'introduction expose le principe méthodologique nouveau : la phénoménologie de l'image poétique, qui suppose de « lire » les poètes en accueillant leurs images dans leur nouveauté propre, sans les rabattre sur des causalités psychologiques ou biographiques. Bachelard forge à cette occasion la notion de « retentissement » (Widerhall, empruntée à Eugène Minkowski) pour décrire ce que l'image poétique fait dans l'âme du lecteur qui la reçoit.

Les chapitres explorent successivement : la maison (comme cosmos et comme abri), la maison et l'univers, le tiroir, les coffres, les armoires (comme lieux du secret), les nids, les coquilles, les coins, la miniature, l'immensité intime, la dialectique du dehors et du dedans, la phénoménologie du rond. Chaque chapitre procède par juxtaposition et analyse d'images poétiques tirées d'une vaste bibliothèque, allant de Rilke à Baudelaire, de Supervielle à Milosz, de Michaux à Bosco.

Thèses centrales

La première thèse est la spécificité de l'image poétique. Contre la réduction psychanalytique qui rabat l'image sur des complexes ou des désirs refoulés, Bachelard soutient que l'image poétique est un phénomène psychique irréductible, qui a sa propre profondeur et son propre pouvoir d'engendrement. Elle ne renvoie pas d'abord à un passé (celui du poète, celui du lecteur) mais éveille un présent d'imagination qui trouve dans l'âme du lecteur un « retentissement » spécifique.

La deuxième thèse concerne l'espace habité comme lieu de rêverie. La maison, loin d'être un simple contenant fonctionnel, est le premier univers où se déploie la rêverie humaine. Les différents lieux de la maison (grenier, cave, chambre, coin) sont autant de « valeurs » vécues qui structurent l'imagination et le rapport au monde. Bachelard propose une « topoanalyse » qui étudierait ces valeurs comme la psychanalyse étudie les affects.

La troisième thèse porte sur les dialectiques spatiales fondamentales. Le dedans et le dehors, le grand et le petit, l'ouvert et le fermé, le rond et l'anguleux ne sont pas d'abord des propriétés géométriques mais des expériences vécues chargées de sens. La phénoménologie de l'espace poétique explore ces dialectiques dans leur richesse d'usages imaginaires, bien au-delà de leur détermination géométrique abstraite.

La quatrième thèse est celle de l'imagination créatrice comme faculté fondamentale. Contre la tradition philosophique classique qui subordonne l'imagination à la perception ou à la raison, Bachelard fait de l'imagination une puissance première, dont les images ne se réduisent ni à des souvenirs déformés ni à des concepts illustrés. La rêverie poétique est un mode d'accès au monde et à soi que la pensée abstraite ne peut ni remplacer ni égaler.

Réception et postérité

L'ouvrage rencontre un large public, bien au-delà des cercles philosophiques. Il est adopté par les études littéraires, où il inspire la « nouvelle critique » thématique de Jean-Pierre Richard, Georges Poulet et Jean Starobinski. Il est également mobilisé par l'anthropologie de l'espace, notamment par Marc Augé et par les études contemporaines sur les « lieux » et « non-lieux ».

En architecture, le livre a exercé une influence considérable. Il est fréquemment cité par les architectes et théoriciens qui cherchent à penser l'espace habité au-delà de la seule fonctionnalité (Steven Holl, Peter Zumthor, Juhani Pallasmaa notamment). Il figure en bonne place dans les bibliographies des écoles d'architecture depuis plusieurs décennies.

En géographie humaine, l'ouvrage a inspiré les courants « humanistes » représentés par Yi-Fu Tuan (Topophilia) et Edward Relph. En sociologie de l'habitat et en études sur l'intimité et l'espace domestique, il reste une référence.

Dans le monde anglophone, la traduction (The Poetics of Space, 1964) a rencontré un succès durable et l'ouvrage y est aujourd'hui l'un des Bachelard les plus connus, sans doute davantage que ses œuvres épistémologiques.

Controverses et interprétations

Les débats se sont concentrés sur plusieurs points. La méthode phénoménologique adoptée par Bachelard a été jugée par certains lecteurs éloignée de la rigueur husserlienne : Bachelard mobilise le vocabulaire phénoménologique de manière libre et poétique plutôt que technique. Cette liberté, revendiquée, correspond à un projet propre plus qu'à une application stricte du programme phénoménologique.

Le corpus poétique retenu, très majoritairement francophone et souvent tributaire de choix personnels de Bachelard, a également fait l'objet de discussions. Certains lecteurs y voient une richesse ; d'autres y trouvent le signe d'un ancrage culturel restreint qui limiterait la portée universelle des analyses.

Le rapport entre l'œuvre épistémologique de Bachelard (avec sa critique des « obstacles épistémologiques » de nature imaginaire) et son œuvre poétique (qui célèbre la valeur propre de l'imagination) a nourri un débat interprétatif. Faut-il y voir deux projets séparés relevant de compétences distinctes, ou une articulation profonde entre deux régimes de l'esprit humain que le philosophe étudie avec des méthodes appropriées à chacun ? La seconde lecture, développée notamment par Georges Canguilhem et Dominique Lecourt, est aujourd'hui dominante.

Enfin, la position de Bachelard vis-à-vis de la psychanalyse a suscité des interprétations divergentes, entre ceux qui insistent sur la rupture explicite affichée dans La Poétique de l'espace et ceux qui soulignent la persistance de motifs psychanalytiques dans les analyses concrètes.

Citations clés

« La maison est notre coin du monde. Elle est, on l'a souvent dit, notre premier univers. Elle est vraiment un cosmos. » (chapitre I) : formule d'ouverture qui condense la valorisation de l'habitation comme lieu fondamental de la rêverie humaine.

« L'image poétique n'est pas soumise à une poussée. Elle n'est pas l'écho d'un passé. C'est plutôt l'inverse : par l'éclat d'une image, le passé lointain résonne d'échos » : formule qui inverse la relation habituelle entre image et souvenir en accordant à l'image poétique un pouvoir d'engendrement propre.

Sur la miniature, Bachelard écrit qu'elle « fait rêver » et qu'elle « invite à explorer minutieusement un monde », proposant l'idée que la valeur d'un espace n'est pas proportionnelle à sa taille physique mais à la densité d'imagination qu'il permet de recueillir.

Sur les nids et les coquilles, il note que ces images d'abri par excellence donnent à la rêverie humaine une figure protectrice et intime, où l'être trouve « un bien-être qui reporte à la primitivité, à la primitivité du refuge ».

Pour aller plus loin

L'ouvrage est disponible aux Presses Universitaires de France (collection Quadrige), qui rassemble également d'autres textes bachelardiens.

En complément, on lira La Poétique de la rêverie (1960), qui prolonge le projet, et les livres antérieurs sur les quatre éléments, notamment L'Eau et les Rêves. Le versant épistémologique est représenté par La Formation de l'esprit scientifique.

Sur Bachelard, on peut consulter les études de Dominique Lecourt (L'Épistémologie historique de Gaston Bachelard), de Vincent Bontems (Bachelard) et le collectif Bachelard, l'homme et l'œuvre dirigé par Jean Libis.

Sources

Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrée « Gaston Bachelard ».

Wikipédia (versions française et anglaise), articles « La Poétique de l'espace » et « Gaston Bachelard ».

Vincent Bontems, Bachelard, ouvrage de synthèse.

Dominique Lecourt, L'Épistémologie historique de Gaston Bachelard, référence pour l'articulation entre les deux versants de l'œuvre.