Principes de la philosophie
Titre original : Principia philosophiae
Publication : 1644 (latin), 1647 (français)
Type : Traite
Analyse
Présentation
Les Principes de la philosophie (Principia philosophiae) sont un ouvrage majeur de René Descartes, publié en latin à Amsterdam en 1644 et traduit en français par l'abbé Picot en 1647 sous la supervision de l'auteur. Rédigé sous la forme d'un manuel destiné à l'enseignement universitaire, l'ouvrage constitue la synthèse la plus complète et la plus systématique de la philosophie cartésienne, articulant métaphysique, physique et cosmologie en un tout organisé.
L'ouvrage se compose de quatre parties, dont la première expose la métaphysique déjà déployée dans les Méditations métaphysiques (1641), et dont les trois suivantes développent une physique nouvelle, entièrement fondée sur les principes du mécanisme cartésien. C'est notamment dans les Principes que Descartes expose sa cosmologie et sa théorie des tourbillons, qui domineront la physique européenne pendant plusieurs décennies avant d'être détrônées par la mécanique newtonienne.
Contexte historique
Descartes publie les Principes alors qu'il vit en Hollande, où il s'est installé en 1628 pour se consacrer à ses travaux scientifiques et philosophiques. Il a alors quarante-huit ans, et sa notoriété philosophique est déjà établie par la publication du Discours de la méthode (1637) et des Méditations métaphysiques (1641). Il enseigne également, notamment à la princesse Élisabeth de Bohême, avec qui il entretient une correspondance philosophique nourrie.
L'ouvrage est dédié à la princesse Élisabeth. Il est conçu comme un manuel d'enseignement destiné à concurrencer les manuels scolastiques dominants (notamment ceux d'Eustache de Saint-Paul), pour introduire la philosophie cartésienne dans les universités européennes. Cette visée pédagogique explique la structure ordonnée en propositions courtes et numérotées, qui contraste avec le style plus littéraire des Méditations.
Le contexte scientifique est celui de la révolution en cours. Galilée a publié ses Discours en 1638, Descartes lui-même a renoncé en 1633 à publier Le Monde après la condamnation de Galilée par Rome. Kepler a établi les lois du mouvement planétaire, mais la synthèse newtonienne est encore éloignée. Descartes propose dans les Principes une physique alternative qui, tout en rejetant Aristote, refuse également l'atomisme et le vide et propose une cosmologie de plein tourbillonnaire.
Structure de l'œuvre
L'ouvrage se compose d'une préface et de quatre parties, dont chacune se divise en articles courts numérotés (au total un peu plus de cinq cents articles).
La préface, rédigée pour l'édition française de 1647, contient l'image devenue célèbre de la philosophie comme un arbre dont les racines sont la métaphysique, le tronc la physique et les branches les autres sciences (médecine, mécanique, morale). Elle expose également la démarche pédagogique de l'ouvrage.
La première partie, Des principes de la connaissance humaine, reprend en le condensant le mouvement des Méditations métaphysiques : doute méthodique, cogito, existence de Dieu, distinction de l'âme et du corps, critères de la vérité. Elle introduit également des distinctions techniques (idées innées, adventices et factices ; substance, attribut, mode) qui structureront le vocabulaire cartésien.
La deuxième partie, Des principes des choses matérielles, expose la physique fondamentale. Descartes y identifie la substance étendue à la matière, refuse l'existence du vide, réfute l'atomisme et pose les lois du mouvement (dont sa version des principes d'inertie et de conservation de la quantité de mouvement).
La troisième partie, Du monde visible, développe la cosmologie. Descartes y expose la théorie des tourbillons : l'univers est un plein rempli de matière subtile animée de mouvements circulaires organisés en tourbillons, dont chacun entraîne un système planétaire. Cette théorie prétend rendre compte des mouvements célestes sans recourir à l'action à distance ni au vide.
La quatrième partie, De la terre, applique la théorie aux phénomènes terrestres : formation de la Terre, magnétisme, marées, minéraux. Descartes projetait initialement d'ajouter deux parties supplémentaires sur les plantes, les animaux et l'homme, mais y a renoncé.
Thèses centrales
La première thèse est l'unité du savoir humain. Toute connaissance véritable procède selon les mêmes principes et par la même méthode ; la métaphysique fonde la physique, qui à son tour fonde les autres sciences. L'image de l'arbre exprime cette unité organique et hiérarchisée, contre la fragmentation scolastique des savoirs.
La deuxième thèse concerne la matière comme étendue pure. La substance matérielle se réduit à l'étendue en longueur, largeur et profondeur. Toutes les autres propriétés que l'expérience sensible nous fait attribuer aux corps (couleur, chaleur, odeur) sont soit des modes de l'étendue (figure, mouvement), soit des effets subjectifs produits en nous par les corps étendus. Cette réduction fonde le programme d'une physique mathématique.
La troisième thèse concerne le refus du vide et de l'atomisme. Puisque la matière est étendue et que l'étendue est infiniment divisible, il ne peut exister d'atomes indivisibles. Puisque l'étendue est la substance de la matière, il ne peut exister d'espace vide qui serait de l'étendue sans matière. Ces deux thèses solidaires conduisent à une conception du monde comme plein infiniment divisible en tourbillons de matière subtile.
La quatrième thèse est la conservation de la quantité de mouvement. Dieu, en créant la matière, lui a communiqué une certaine quantité totale de mouvement, qu'il conserve constante par son concours ordinaire. Les lois du choc et du mouvement se déduisent de cette conservation. Cette thèse constitue l'une des premières formulations d'un principe de conservation en physique, même si sa formulation mathématique précise sera contestée par Leibniz, qui lui substituera la conservation de la « force vive » (proche de l'énergie cinétique).
Réception et postérité
L'ouvrage a exercé une influence considérable sur toute la philosophie et la science européennes du dix-septième siècle. Il a fourni le manuel de référence pour l'enseignement de la philosophie cartésienne dans les universités hollandaises, allemandes et françaises, en concurrence avec les manuels scolastiques traditionnels. Le cartésianisme qui domine la seconde moitié du siècle s'est constitué en grande partie à partir des Principes.
Sur le plan métaphysique, les Principes ont fourni le vocabulaire technique (substance, attribut, mode) que reprendront et transformeront Spinoza et Leibniz. L'Éthique de Spinoza commence par une reprise critique des définitions cartésiennes des Principes.
Sur le plan physique, la théorie des tourbillons a dominé la physique européenne pendant plusieurs décennies. Malebranche, Régis, Rohault et d'autres cartésiens l'ont défendue et développée. Elle a été progressivement supplantée par la physique newtonienne à partir des Principia mathematica de Newton (1687), notamment sur le continent au dix-huitième siècle. Le débat entre cartésiens et newtoniens a nourri une part importante de la culture scientifique et philosophique de l'époque.
Au dix-neuvième et au vingtième siècle, les Principes ont continué d'être étudiés par les commentateurs de Descartes. Étienne Gilson, Henri Gouhier, Ferdinand Alquié, Martial Gueroult et, plus récemment, Jean-Luc Marion et Jean-Marie Beyssade ont tous consacré des études au texte, en mesurant sa place dans l'économie du système cartésien.
Controverses et interprétations
Les débats sont nombreux. L'articulation entre la première partie (métaphysique) et les parties suivantes (physique) a été discutée. Certains commentateurs y voient une architecture rigoureuse où la physique se déduit véritablement de la métaphysique ; d'autres soulignent l'autonomie relative des thèses physiques, qui sont défendues pour des raisons scientifiques indépendantes.
La théorie des tourbillons a été jugée sévèrement par la postérité newtonienne, qui y a vu une construction ad hoc dépourvue de validation empirique et mathématique. Les études contemporaines en histoire des sciences ont nuancé ce jugement en soulignant que la théorie cartésienne représentait, en son temps, une tentative sérieuse et cohérente de rendre compte des phénomènes célestes sans recours à l'action à distance mystérieuse.
L'articulation entre les Principes et les Méditations métaphysiques a également fait débat. La première partie des Principes reprend-elle fidèlement la métaphysique des Méditations, ou en propose-t-elle une version simplifiée voire déformée ? La question est particulièrement sensible sur la théorie du cogito et sur la preuve de l'existence de Dieu, qui reçoivent dans les Principes une formulation plus schématique.
Enfin, la place de la préface et de l'image de l'arbre dans l'économie du texte a nourri des lectures divergentes, entre ceux qui y voient une simple métaphore pédagogique et ceux qui y trouvent une thèse forte sur l'unité systématique du savoir cartésien.
Citations clés
« Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale » (Préface) : formule qui condense la vision cartésienne de l'unité systématique du savoir.
Sur la nature de la matière, Descartes écrit dans la deuxième partie que « la nature du corps ne consiste point en ce qu'il est une chose dure, ou pesante, ou colorée, ou qui touche nos sens de quelque autre façon, mais seulement en ce qu'il est une substance étendue en longueur, largeur et profondeur ».
Sur les lois du mouvement, Descartes formule dans la deuxième partie ce qui préfigure le principe d'inertie : « chaque chose en particulier continue d'être en même état autant qu'il se peut, et jamais ne le change que par la rencontre des autres », faisant du repos ou du mouvement rectiligne uniforme l'état naturel des corps.
Sur la méthode et la certitude, la première partie rappelle le principe cartésien selon lequel « nous ne saurions jamais avoir de plus fermes fondements de la vérité que notre esprit conçoit clairement et distinctement ».
Pour aller plus loin
L'ouvrage est disponible en français dans plusieurs éditions, notamment dans la traduction Picot revue par plusieurs éditeurs modernes, et dans l'édition Adam-Tannery, référence savante.
En complément, on lira les Méditations métaphysiques, qui exposent en profondeur la métaphysique dont les Principes offrent une version condensée, le Discours de la méthode et les Règles pour la direction de l'esprit, qui exposent la méthode dont les Principes sont application.
Sur les Principes et sur la physique cartésienne, on peut consulter les études de Daniel Garber (La Physique métaphysique de Descartes), de Vincent Carraud, de Frédéric de Buzon et, dans le monde anglophone, de John Cottingham et Roger Ariew.
Sources
Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrées « René Descartes » et « Descartes' Physics ».
Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Principes de la philosophie » et « René Descartes ».
Daniel Garber, La Physique métaphysique de Descartes, ouvrage de référence.
Édition Adam-Tannery des œuvres complètes de Descartes.