Gottfried Wilhelm Leibniz

1er juillet 1646 - 14 novembre 1716 23 min de lecture

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Biographie

Gottfried Wilhelm Leibniz naît le 1er juillet 1646 à Leipzig, en Saxe, dans une Allemagne dévastée par la guerre de Trente Ans qui s'achève deux ans plus tard. Son père, professeur de philosophie morale à l'université de Leipzig, meurt en 1652. Le jeune Leibniz a alors six ans. Il aura accès très tôt à la bibliothèque paternelle, où il apprend seul le latin pour lire les classiques.

Formation : un esprit précoce

À quinze ans, Leibniz entre à l'université de Leipzig, où il étudie philosophie, droit et mathématiques. Il y reçoit une formation à la fois scolastique et moderne. Il soutient une thèse de baccalauréat à dix-sept ans (De principio individui, sur le principe d'individuation), puis se rend à Iéna où il découvre la pensée mathématique d'Erhard Weigel. L'université de Leipzig lui refuse le grade de docteur en droit pour cause d'âge (il a vingt ans) ; il l'obtient à Altdorf, près de Nuremberg, en 1667, avec une thèse remarquée (De casibus perplexis).

Mayence et le service du baron de Boineburg

Plutôt que de prendre la chaire qu'on lui propose à Altdorf, Leibniz choisit la diplomatie. Il entre au service de l'électeur de Mayence, par l'entremise du baron de Boineburg. Il rédige des mémoires juridiques et politiques, conçoit un grand projet de réunification des Églises chrétiennes, et tente de détourner Louis XIV vers l'Égypte pour préserver l'Empire et la Hollande (le « plan d'Égypte », 1672). Cette mission diplomatique l'amène à Paris.

Paris (1672-1676) : la révélation mathématique et philosophique

Les quatre années parisiennes sont décisives. Leibniz y rencontre Christiaan Huygens, sous la direction duquel il se met sérieusement aux mathématiques. C'est à Paris qu'il découvre, en 1675-1676, le calcul infinitésimal, avec sa notation devenue universelle (le d pour la différentielle et le signe pour l'intégrale). Cette découverte, simultanée à celle d'Isaac Newton mais indépendante, déclenchera des décennies plus tard une querelle de priorité d'une violence rare.

Leibniz fréquente aussi les milieux philosophiques parisiens, lit attentivement Descartes et Malebranche, entre en correspondance avec Antoine Arnauld. Il se rend à Londres en 1673, est élu à la Royal Society, présente sa machine à calculer, lit Robert Hooke. Sur le chemin du retour vers l'Allemagne en 1676, il fait un détour par La Haye et y rencontre Spinoza, avec qui il discute pendant plusieurs jours, juste avant la mort de Spinoza l'année suivante.

Hanovre : bibliothécaire et historiographe

À Paris meurt le baron de Boineburg, et l'électeur de Mayence ne renouvelle pas le contrat. Leibniz accepte alors le poste de bibliothécaire à la cour de Brunswick-Lunebourg, à Hanovre, à partir de 1676. Il y restera jusqu'à sa mort, quarante ans plus tard, malgré plusieurs propositions ailleurs en Europe.

À Hanovre, Leibniz est bibliothécaire, conseiller, historiographe (il rédige une histoire de la maison de Brunswick, entreprise gigantesque qui le mènera dans toutes les bibliothèques d'Europe et qui restera inachevée). Il intervient sur les sujets les plus divers : ingénierie minière dans le Harz, projets monétaires, réforme calendrier, encyclopédie universelle, plans d'académies des sciences. Il fonde celle de Berlin en 1700 (devenue l'Académie royale des sciences de Prusse) et conseille Pierre le Grand pour celle de Saint-Pétersbourg.

La correspondance comme œuvre

Leibniz a peu publié de livres au sens classique. Mais il a entretenu une correspondance d'une ampleur exceptionnelle : plus de 1 100 correspondants identifiés, environ 20 000 lettres conservées. Cette correspondance avec Arnauld, Bossuet, Bayle, Malebranche, Locke, Newton (indirectement, par l'intermédiaire de Samuel Clarke), Sophie de Hanovre, Sophie-Charlotte de Prusse, et beaucoup d'autres, est l'un des grands corpus philosophiques de l'âge classique.

Les œuvres publiées

Les œuvres philosophiques publiées du vivant de Leibniz se résument à peu de choses : quelques articles dans les Acta Eruditorum, quelques opuscules, et surtout les Essais de Théodicée (1710), seul gros livre publié de son vivant. Le Discours de métaphysique (1686) circula privément, les Nouveaux Essais sur l'entendement humain (achevés en 1704 mais non publiés à cause de la mort de Locke, à qui ils répondent) attendront 1765 pour paraître, la Monadologie (rédigée à Vienne en 1714) sera publiée en 1720, posthume.

La querelle avec Newton

À partir de 1710 environ, la querelle avec Newton sur l'invention du calcul infinitésimal s'envenime. La Royal Society, présidée par Newton lui-même, instruit l'affaire et conclut, sans surprise, en faveur de Newton. Leibniz, isolé, vieillissant, est accusé d'avoir plagié Newton. Les historiens des mathématiques considèrent aujourd'hui que les deux découvertes sont indépendantes, mais que la notation leibnizienne est largement supérieure.

La fin à Hanovre

Quand l'électeur de Hanovre, Georges-Louis, devient roi d'Angleterre sous le nom de George Ier en 1714, il refuse d'emmener Leibniz à Londres, craignant l'embarras causé par sa querelle avec Newton. Leibniz reste à Hanovre, isolé, mal payé, surveillé. Il meurt le 14 novembre 1716, à 70 ans. Seul son secrétaire suit son cercueil. L'Académie de Paris lui rend hommage, mais aucune des cours européennes qu'il avait servies ne marque sa mort.

Leibniz laisse plus de 100 000 pages manuscrites, dont une grande partie n'a pas encore été publiée à ce jour. L'édition critique de ses œuvres, entreprise depuis 1923 par l'Académie de Berlin (devenue l'Académie des sciences de Berlin-Brandebourg), est l'un des plus longs chantiers de l'histoire de la philosophie : elle est toujours en cours.

Pensée principale

La philosophie de Leibniz est l'un des grands systèmes spéculatifs de la modernité. Elle se présente comme une réponse aux problèmes laissés ouverts par Descartes et Spinoza, à partir d'une intuition simple : tout ce qui est, est doué d'activité interne. Au monisme spinozien et au dualisme cartésien, Leibniz oppose un pluralisme infini de substances individuelles, chacune exprimant à sa manière l'univers entier. Cette doctrine, qu'il appellera tardivement la monadologie, est l'aboutissement d'une vie de méditation, soutenue par une logique nouvelle et par un sens aigu du concret.

Une logique rénovée

Avant d'être métaphysique, la philosophie leibnizienne est logique. Leibniz est, depuis Aristote, le premier grand rénovateur de la logique. Il a conçu, dès l'Art combinatoire (1666), le projet d'une characteristica universalis, un langage symbolique universel où toute pensée pourrait s'écrire en formules, et d'un calculus ratiocinator, un calcul logique qui permettrait de résoudre les controverses par le calcul. Quand deux philosophes seraient en désaccord, ils diraient : « calculemus » (calculons). Cette intuition annonce de très loin la logique mathématique du XIXe et XXe siècles (Frege, Russell, Carnap) et le projet de l'intelligence artificielle.

Au cœur de cette logique se trouvent deux grands principes :

  • Le principe de non-contradiction (rien ne peut être et ne pas être en même temps sous le même rapport).
  • Le principe de raison suffisante : rien n'arrive sans qu'il y ait une raison pour laquelle cela arrive ainsi plutôt qu'autrement. Tout fait, toute existence, toute vérité contingente, a une raison qui rend compte d'elle.

Ces deux principes, articulés par Leibniz avec une rigueur inédite, fondent l'ensemble de son système.

Vérités de raison et vérités de fait

À ces deux principes correspondent deux types de vérités. Les vérités de raison sont nécessaires : leur négation implique contradiction. Les vérités mathématiques sont de ce type : il est impossible que 2 et 2 ne fassent pas 4. Les vérités de fait sont contingentes : leur négation n'implique pas contradiction. Que César ait franchi le Rubicon est vrai, mais on peut concevoir sans contradiction qu'il ne l'eût pas franchi.

Pourtant, même les vérités de fait ont leur raison. Si César a franchi le Rubicon, c'est qu'il y avait, dans la totalité des circonstances, des raisons qui le déterminaient à le faire. La raison de cette contingence ne réside pas dans le moment ponctuel, mais dans toute la chaîne infinie des causes, qui finalement remonte à Dieu choisissant ce monde particulier parmi une infinité de mondes possibles.

La substance individuelle : Discours de métaphysique et lettres à Arnauld

Dans le Discours de métaphysique (1686), Leibniz formule une thèse audacieuse : « La notion d'une substance individuelle, ou d'un être complet, est d'avoir une notion si accomplie qu'elle soit suffisante à comprendre et à en faire déduire tous les prédicats du sujet à qui cette notion est attribuée. » Toute substance individuelle contient en sa notion tous ses prédicats possibles, passés, présents, futurs. La notion d'Alexandre contient son éducation par Aristote, sa victoire à Issos, sa mort à Babylone.

Cette thèse, qui peut sembler une logique abstraite, a une portée considérable. Si chaque substance contient tout son destin, alors aucune ne peut véritablement agir sur une autre : tout ce qui semble action externe est en fait développement interne de la notion propre. Antoine Arnauld, à qui Leibniz envoie ce Discours, voit aussitôt la difficulté : si tout est inscrit dans la notion de la substance, où est la liberté ? Comment ne pas tomber dans un déterminisme aussi absolu que celui de Spinoza ?

Les monades

Leibniz précisera et radicalisera cette doctrine dans la Monadologie (1714) et dans les Principes de la nature et de la grâce. Les substances individuelles, qu'il appelle désormais monades (du grec monas, l'unité), sont les véritables atomes de la réalité. Mais ces atomes ne sont pas matériels : ils sont métaphysiques, simples, sans parties, sans étendue. La matière, l'étendue, le mouvement, sont des phénomènes : ce qui est vraiment réel, ce sont les substances simples.

Chaque monade est une force qui se déploie selon sa propre loi. Elle perçoit l'univers entier, mais d'un certain point de vue, avec plus ou moins de clarté. Les monades sont hiérarchisées selon le degré de clarté de leurs perceptions : depuis les monades « nues » (les corps inanimés perçoivent confusément), jusqu'aux âmes des animaux (qui ont sensation et mémoire), jusqu'aux esprits raisonnables (qui ont conscience d'eux-mêmes), jusqu'à Dieu, la monade suprême.

Une formule fameuse de la Monadologie : « Les monades n'ont pas de fenêtres par lesquelles quelque chose puisse y entrer ou en sortir. » Aucune action de l'une sur l'autre. Comment alors expliquer la cohérence de l'univers, le fait que ce que je vois corresponde à ce que voient les autres ?

L'harmonie préétablie

La réponse leibnizienne est l'une de ses doctrines les plus connues : l'harmonie préétablie. Dieu, en créant l'univers, a accordé une fois pour toutes les monades les unes aux autres, comme un horloger accorderait une infinité d'horloges qui battraient ensemble sans communiquer entre elles. Chaque monade se déploie selon sa propre loi interne, mais cette loi est coordonnée avec celle de toutes les autres.

Cette doctrine résout d'un seul coup plusieurs problèmes : l'union de l'âme et du corps (qui ne s'influencent pas réellement mais sont accordées), l'action des choses entre elles (idem), la causalité physique. Elle implique cependant une métaphysique aux conséquences vertigineuses : chaque monade, par ses seules perceptions, exprime l'univers entier ; et la moindre différence dans l'une se répercuterait, par l'harmonie, dans toutes les autres.

Le meilleur des mondes possibles

La grande œuvre publique de Leibniz, les Essais de Théodicée (1710), est consacrée au problème du mal. Comment concilier la bonté et la toute-puissance de Dieu avec l'existence du mal ? Leibniz répond en deux temps. D'abord il distingue trois sortes de mal : le mal métaphysique (la finitude des créatures), le mal physique (la souffrance), le mal moral (le péché). Le mal métaphysique est inévitable dès qu'il y a création (toute créature, n'étant pas Dieu, est finie). Le mal physique et le mal moral en sont les conséquences nécessaires dans le monde créé.

Mais surtout, et c'est la thèse fameuse, ce monde est le meilleur des mondes possibles. Dieu, dans son entendement infini, contemple une infinité de mondes possibles. Il choisit, en vertu de sa bonté et de sa sagesse, celui qui contient le maximum de perfection compossible. Le monde réel n'est pas exempt de mal, mais aucun monde meilleur n'était possible : la suppression de tel mal aurait éliminé tel bien dont il est la condition.

Cette thèse, devenue célèbre, sera tournée en ridicule par Voltaire dans Candide (1759) à propos du tremblement de terre de Lisbonne. Mais Voltaire caricature : Leibniz ne dit pas que tout est bien, il dit que ce monde est, parmi tous les mondes possibles, le meilleur que Dieu pouvait créer.

L'optimisme rationaliste

Cette doctrine fonde ce qu'on a appelé l'optimisme leibnizien : le monde a été créé selon le maximum de raison. Tout y a un sens, une raison, une harmonie. La nature suit des lois qui sont elles-mêmes optimales (Leibniz est l'un des fondateurs des principes d'extremum en mécanique : la nature choisit toujours la voie la plus simple, la plus économique). L'esprit humain peut, par la raison, comprendre cette harmonie, même imparfaitement.

Le débat avec Locke : Nouveaux Essais

Dans les Nouveaux Essais sur l'entendement humain (1704, publiés 1765), Leibniz répond, paragraphe par paragraphe, à l'Essai sur l'entendement humain de Locke. Contre l'empirisme lockéen qui réduit toute connaissance à l'expérience sensible, Leibniz défend les idées innées : « Rien n'est dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans les sens, si ce n'est l'entendement lui-même. » La célèbre formule, qui ajoute un correctif décisif à la maxime aristotélicienne, résume sa position : l'esprit n'est pas une table rase, il porte en lui des dispositions, des structures, des principes qui rendent possible toute expérience.

Ce livre, demeuré inédit à la mort de Locke en 1704, par respect pour le défunt, ne paraîtra qu'en 1765, après Kant aurait commencé à penser ; il influencera fortement Kant dans sa première philosophie.

La correspondance avec Clarke

Dans les derniers mois de sa vie (1715-1716), Leibniz mène avec Samuel Clarke, porte-parole de Newton, un échange épistolaire majeur sur l'espace, le temps, la nature de Dieu. Leibniz défend la conception relationnelle de l'espace et du temps (qui ne sont pas des entités absolues, mais l'ordre des coexistences et des successions des choses), contre la conception absolue de Newton. Ce débat reste l'un des grands moments de la philosophie des sciences.

Une postérité retardée

Leibniz n'a jamais constitué son système en un grand livre. Ses œuvres majeures sont dispersées en articles, lettres, opuscules, manuscrits inédits. Cette dispersion a longtemps occulté la cohérence et la puissance de sa pensée. C'est seulement à partir du XIXe siècle, et plus encore au XXe avec Bertrand Russell (A Critical Exposition of the Philosophy of Leibniz, 1900) et Louis Couturat, qu'on a commencé à mesurer l'ampleur du système et la modernité de la logique leibnizienne. Heidegger, Deleuze (Le Pli. Leibniz et le baroque, 1988), Michel Serres, ont chacun à leur manière fait de Leibniz un interlocuteur central de la pensée contemporaine.

Œuvres majeures

L'œuvre de Leibniz est exceptionnelle par son ampleur (plus de 100 000 pages manuscrites, environ 20 000 lettres conservées) et par la rareté des grands livres publiés de son vivant. La plupart des textes majeurs sont des opuscules, des articles, des manuscrits inédits, ou de la correspondance.

De arte combinatoria (L'Art combinatoire, 1666)

Œuvre de jeunesse (Leibniz a vingt ans), thèse soutenue à Leipzig. Esquisse le projet d'une characteristica universalis, langue symbolique universelle.

Discours de métaphysique (1686)

Court texte rédigé en français pour Antoine Arnauld, qui n'a pas été publié du vivant de Leibniz mais qui circula en privé. Formule la doctrine de la substance individuelle et amorce la métaphysique leibnizienne. Texte central pour qui veut comprendre la philosophie de Leibniz.

Système nouveau de la nature et de la communication des substances (1695)

Article publié dans le Journal des sçavans. Première exposition publique de la doctrine de l'harmonie préétablie.

Correspondance avec Antoine Arnauld (1686-1690)

Échange épistolaire majeur, qui élucide les implications de la métaphysique du Discours. Publié au XVIIIe siècle.

Nouveaux Essais sur l'entendement humain (rédigés 1703-1704, publiés 1765)

Réponse paragraphe par paragraphe à l'Essai de Locke. Texte rédigé en français, sous forme de dialogue. Non publié du vivant de Leibniz par respect pour Locke mort en 1704. Publication posthume tardive (1765), qui marquera Kant.

Essais de Théodicée (Essais de Théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal, 1710)

Seul gros livre publié par Leibniz de son vivant. Issu de discussions avec Pierre Bayle et Sophie-Charlotte de Prusse. Aborde le problème du mal, défend la thèse du « meilleur des mondes possibles ». Texte plus accessible que les opuscules métaphysiques.

Monadologie (rédigée 1714, publiée 1720)

Court texte de 90 paragraphes rédigé en français à Vienne, en 1714, pour le prince Eugène de Savoie. Synthèse de la métaphysique leibnizienne. Publication posthume (1720).

Principes de la nature et de la grâce, fondés en raison (rédigés 1714, publiés 1718)

Court texte écrit en même temps que la Monadologie et destiné au même usage. Présentation plus accessible des grandes thèses leibniziennes.

Correspondance avec Clarke (1715-1716)

Échange final avec Samuel Clarke, porte-parole de Newton, sur l'espace, le temps, Dieu, la liberté. Interrompu par la mort de Leibniz. Publié en 1717.

Travaux mathématiques et scientifiques

Leibniz a publié de nombreux articles dans les Acta Eruditorum (revue qu'il a contribué à fonder) sur le calcul infinitésimal (Nova methodus pro maximis et minimis, 1684, premier exposé public du calcul différentiel), la dynamique, l'optique.

Œuvres juridiques, politiques, théologiques

L'œuvre comprend aussi de nombreux mémoires juridiques, projets politiques (réunification des Églises, organisation de l'Empire, projet de paix universelle), textes historiques (l'histoire de la maison de Brunswick, restée inachevée).

Édition

L'édition critique de référence, Sämtliche Schriften und Briefe, entreprise par l'Académie de Berlin depuis 1923, est toujours en cours. Plusieurs séries (philosophie, mathématiques, histoire, correspondance) progressent en parallèle. En français, plusieurs éditions courantes :

  • Discours de métaphysique, Monadologie, Principes de la nature et de la grâce : éditions GF-Flammarion, Folio essais, PUF.
  • Essais de Théodicée : édition GF-Flammarion par Jacques Brunschwig.
  • Nouveaux Essais sur l'entendement humain : édition GF-Flammarion par Jacques Brunschwig.
  • La collection « Bibliothèque des textes philosophiques » de Vrin publie progressivement les opuscules et la correspondance.

Postérité et influence

L'influence de Leibniz a été plurielle, retardée, parfois controversée. Penseur trop dispersé pour faire école immédiate, longtemps ridiculisé par Voltaire pour son « optimisme », il a fallu attendre le XXe siècle pour qu'on mesure pleinement l'ampleur de son apport. Il est aujourd'hui reconnu comme l'un des plus grands esprits encyclopédiques de l'histoire.

Le XVIIIe siècle : Wolff et l'école leibniziano-wolfienne

Au XVIIIe siècle, c'est Christian Wolff qui systématise et diffuse la philosophie leibnizienne en Allemagne. La « philosophie leibniziano-wolfienne », domine les universités allemandes pendant des décennies. Mais cette systématisation appauvrit souvent la pensée originale : Wolff retient surtout l'optimisme, le rationalisme, l'harmonie préétablie, et néglige la richesse métaphysique des monades.

Voltaire et la satire de l'optimisme

Voltaire, dans Candide ou l'Optimisme (1759), tourne en ridicule la thèse du « meilleur des mondes possibles » à travers le personnage de Pangloss, à propos du tremblement de terre de Lisbonne (1755). Cette satire géniale a longtemps occulté la profondeur du système leibnizien dans le grand public. On a confondu l'optimisme métaphysique (ce monde est le meilleur des mondes possibles, ce qui ne veut pas dire que tout y est bien) avec un optimisme béat.

Kant

Kant est formé dans le climat leibniziano-wolfien, qu'il finira par critiquer. La Critique de la raison pure (1781) doit énormément à Leibniz tout en s'en éloignant. Kant reconnaîtra la profondeur de la pensée leibnizienne et critiquera, dans son texte Sur une découverte selon laquelle toute nouvelle critique de la raison pure doit être rendue inutile par une plus ancienne (1790), les wolfiens qui croyaient pouvoir réfuter le criticisme au nom de Leibniz.

L'idéalisme allemand

Fichte, Schelling, Hegel ont lu Leibniz attentivement. Hegel reconnaît en lui un grand penseur de l'individualité (la monade) qui prépare sa propre conception de l'esprit. Schelling lui doit certaines de ses analyses sur la nature comme système d'activités intrinsèques. Mais ces auteurs lisent Leibniz au prisme de leur propre programme, et l'intègrent plus qu'ils ne le pratiquent.

La redécouverte mathématique et logique

C'est à la fin du XIXe siècle que Leibniz est redécouvert sous l'angle logique. Louis Couturat, dans La Logique de Leibniz (1901), met au jour l'ampleur du projet leibnizien d'une caractéristique universelle et d'un calcul rationnel. Bertrand Russell, dans A Critical Exposition of the Philosophy of Leibniz (1900), montre que toute la métaphysique leibnizienne se déduit de la logique des prédicats. Leibniz devient alors un précurseur de la logique mathématique moderne.

Gottlob Frege, fondateur de la logique mathématique, salue Leibniz comme l'un de ses inspirateurs. La voie ouverte par Leibniz (calcul universel, langage formel des concepts) trouve son accomplissement avec Frege, Russell, Whitehead et la logique du XXe siècle. L'intelligence artificielle, en ce qu'elle suppose la possibilité de manipuler des concepts par des règles formelles, est encore dans la lignée de cette intuition leibnizienne.

La phénoménologie

Husserl, dans ses Méditations cartésiennes (1929) et plus encore dans la Krisis (1936), reconnaît à Leibniz d'avoir anticipé certains traits de la phénoménologie : la monade comme conscience ouverte sur le monde, l'intentionnalité, le rapport entre les monades. Il forge le concept d'« intermonadologie » pour penser l'intersubjectivité.

Heidegger

Heidegger a consacré à Leibniz un cours important (Le Principe de raison, 1957) qui prend pour point de départ le principe leibnizien de raison suffisante (« nihil est sine ratione »). Heidegger fait de ce principe l'expression la plus accomplie de la métaphysique occidentale, qu'il s'agit de penser jusqu'à son fond.

Deleuze : Le Pli

Gilles Deleuze consacre à Leibniz un livre majeur, Le Pli. Leibniz et le baroque (1988), qui propose une lecture renouvelée du système leibnizien sous le signe du pli, de la différenciation infinie, du baroque. Cette lecture a relancé l'intérêt pour Leibniz dans la philosophie continentale contemporaine.

La philosophie analytique

Dans la tradition analytique, Leibniz est un interlocuteur récurrent. Saul Kripke, dans La Logique des noms propres (1972), discute la doctrine leibnizienne des « mondes possibles » et la reformule dans le cadre d'une sémantique modale. David Lewis (De la pluralité des mondes, 1986) prolonge cette ligne en proposant un réalisme modal des mondes possibles, qui radicalise une intuition leibnizienne.

Sciences et technique

L'influence de Leibniz dans les sciences est considérable. Sa notation différentielle est universelle. Ses recherches sur le calcul binaire (mémoire de 1703 sur l'arithmétique binaire) sont à la racine de l'informatique moderne. Sa machine à calculer mécanique, conçue dès 1672, le place parmi les pionniers du calcul automatique.

La diplomatie et l'idée européenne

Les projets politiques de Leibniz (réunification des Églises, organisation fédérale de l'Europe, paix universelle) sont aussi redécouverts. Ses textes sur l'Empire, ses propositions de réorganisation politique, en font un précurseur d'une certaine pensée européenne fédéraliste.

Une œuvre toujours en cours d'exploration

L'édition critique des œuvres de Leibniz, entreprise depuis 1923 par l'Académie de Berlin, est toujours en cours plus d'un siècle après son début. Des manuscrits inédits continuent à être publiés. La pensée leibnizienne, par sa fécondité, n'est probablement pas encore mesurée à sa juste valeur.

Pour aller plus loin

Introductions accessibles

  • Michel Fichant, Leibniz, Les Belles Lettres, 1998. Bonne introduction par un grand spécialiste français.
  • Frédéric de Buzon, La Science leibnizienne de l'harmonie, Vrin, 2013.
  • Christiane Frémont, L'Être et la relation. Avec quarante-quatre lettres de Leibniz au père Des Bosses, Vrin, 1981 (réédition 1999).
  • Olivier Bloch, Leibniz, dans la collection Que sais-je ? (PUF). Court, panoramique.

Études approfondies

  • Louis Couturat, La Logique de Leibniz d'après des documents inédits, Alcan, 1901 (rééd. Olms). Classique.
  • Bertrand Russell, La Philosophie de Leibniz, Cambridge UP, 1900 (traduction française chez Alcan, 1908).
  • Martial Gueroult, Leibniz. Dynamique et métaphysique, Aubier, 1934.
  • Yvon Belaval, Leibniz, critique de Descartes, Gallimard, 1960.
  • Gilles Deleuze, Le Pli. Leibniz et le baroque, Minuit, 1988.

Œuvres de Leibniz : par où commencer

  • Discours de métaphysique (1686) : court, fondamental. Suivi de la correspondance avec Arnauld qui en éclaire les implications. Édition GF-Flammarion ou Vrin.
  • Monadologie (1714) : 90 paragraphes, très dense, synthèse de la métaphysique leibnizienne. Difficile sans guide, à lire idéalement avec un commentaire (par exemple celui d'Émile Boutroux ou de Christiane Frémont).
  • Principes de la nature et de la grâce (1714) : version plus accessible que la Monadologie, à lire en parallèle.
  • Essais de Théodicée (1710) : long, mais accessible dans son cours. Le « Discours préliminaire » est l'un des grands textes sur le rapport entre foi et raison.
  • Nouveaux Essais sur l'entendement humain (1704, publiés 1765) : sous forme de dialogue, plus lisible que les opuscules. Particulièrement précieux : la préface, le livre I (sur les idées innées), et le livre II chapitre 1 (sur les sens et l'entendement).
  • Correspondance avec Clarke (1715-1716) : courte, vive, sur l'espace, le temps et Dieu. Excellente porte d'entrée par les questions cosmologiques.

Sur le contexte historique

  • E. J. Aiton, Leibniz. A Biography, Adam Hilger, 1985. Biographie de référence en anglais.
  • Maria Rosa Antognazza, Leibniz: An Intellectual Biography, Cambridge UP, 2009. Biographie intellectuelle plus récente, magistrale.

Ressources en ligne

  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, plusieurs articles : « Gottfried Wilhelm Leibniz » par Brandon Look, « Leibniz on the Problem of Evil » par Michael Murray, etc.
  • L'Académie des sciences de Berlin-Brandebourg publie en ligne une partie de l'édition critique : Akademie-Ausgabe.
  • Le Leibniz-Forschungszentrum de l'université de Münster édite la revue Studia Leibnitiana.

Leibniz est l'un des philosophes les plus difficiles à aborder par lui-même, à cause de la dispersion de son œuvre. Commencer par le Discours de métaphysique avec un bon commentaire, ou par les Principes de la nature et de la grâce, est probablement la voie la plus sûre. Les Essais de Théodicée sont d'une lecture plus longue mais plus suivie.

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