Protreptique
Titre original : Λόγος προτρεπτικὸς εἰς φιλοσοφίαν
Publication : début du IVe siècle
Analyse
Voici un livre qui vaut moins par ce que son auteur y dit que par ce qu'il y a sauvé. Composé par Jamblique au début du IVe siècle comme deuxième volet d'une grande collection consacrée au pythagorisme, le Protreptique est une exhortation à la philosophie faite pour une large part de textes empruntés. Et parmi ces emprunts se trouvent des pages qui n'existent nulle part ailleurs : des fragments du Protreptique perdu d'Aristote, et un traité sophistique anonyme du Ve siècle avant notre ère dont nous n'aurions aucune trace sans lui.
Vous avez donc affaire à un texte dont la valeur documentaire excède de loin l'originalité, et c'est précisément ce qui en fait l'un des témoins les plus précieux de la philosophie grecque.
Le genre : qu'est-ce qu'un protreptique ?
Un protreptique, du verbe grec qui signifie tourner vers, pousser à, est un discours destiné à convertir son lecteur à la philosophie. Le genre est ancien et il était abondant : Aristote en avait écrit un, Cicéron s'en inspira dans son Hortensius - lequel, perdu lui aussi, décida de la conversion d'Augustin - et les écoles hellénistiques en produisaient régulièrement. Presque tout a disparu. Le Protreptique de Jamblique est l'un des rares spécimens antiques complets du genre qui nous restent, et il permet d'en comprendre le fonctionnement : on y accumule les arguments en faveur de la vie philosophique, on y réfute les objections de l'homme pressé, et l'on y fait appel aux autorités.
Sa place dans la collection pythagoricienne
Jamblique avait entrepris, vers 310, une vaste compilation destinée à présenter le pythagorisme comme une sagesse intégrale. Les sources divergent sur le nombre de livres qu'elle comportait, neuf ou dix selon les présentations, et seuls les quatre premiers nous sont parvenus. Le premier est la Vie pythagoricienne, le deuxième ce Protreptique, le troisième un traité sur la science mathématique commune, le quatrième un commentaire de l'Introduction arithmétique de Nicomaque de Gérase.
L'ordre a un sens. On commence par montrer ce qu'est une vie de philosophe, on exhorte ensuite le lecteur à l'adopter, puis on l'engage dans les mathématiques, qui sont l'exercice par lequel l'âme se détache du sensible. Le Protreptique est donc le moment de la décision dans un parcours de formation.
Structure et contenu
L'ouvrage avance par couches successives. Il commence par des considérations générales sur la nécessité de la philosophie, abondamment nourries de citations de Platon : le Gorgias, le Phédon, la République, les Lois, l'Euthydème et plusieurs autres dialogues y sont mis à contribution, parfois longuement.
Vient ensuite une série de chapitres dont le ton change et dont l'argumentation est d'une autre facture : c'est là que les éditeurs modernes reconnaissent l'emprunt à Aristote.
Puis un développement sur la loi, la justice et l'utilité commune, qui n'appartient ni à Platon ni à Aristote et que l'on appelle l'Anonyme de Jamblique.
L'ouvrage se clôt sur un ensemble de maximes pythagoriciennes - les symbola - accompagnées de leur interprétation. Ces formules énigmatiques, du type ne pas enjamber la balance ou ne pas parler sans lumière, sont lues comme des préceptes moraux et métaphysiques dissimulés sous une consigne pratique.
Ce que le livre a sauvé
Le Protreptique d'Aristote
Aristote avait écrit un discours d'exhortation à la philosophie, de son vivant très célèbre, aujourd'hui perdu. Depuis les travaux d'Ingram Bywater, au XIXe siècle, les spécialistes s'accordent à reconnaître dans plusieurs chapitres du Protreptique de Jamblique des passages démarqués de cet ouvrage. La reconstitution a occupé plusieurs générations de philologues et elle reste discutée : on débat de l'étendue des emprunts, de leur fidélité, et de la part de réécriture que Jamblique y a introduite. Des propositions récentes, notamment celles de D. S. Hutchinson et de Monte Ransome Johnson, ont considérablement remanié le dossier.
L'intérêt philosophique est réel. Ces pages laissent entrevoir un Aristote plus proche de Platon que celui des traités conservés, qui argumente en faveur de la vie contemplative comme forme la plus haute du bonheur. Elles alimentent de ce fait un débat ancien sur l'évolution de sa pensée.
L'Anonyme de Jamblique
Inséré dans le Protreptique, un développement sur la loi et la justice ne ressemble à rien de ce qui l'entoure. La langue et les thèmes le rattachent à la fin du Ve siècle avant notre ère, au milieu des sophistes. On y trouve une défense de la légalité fondée non sur une nature divine mais sur l'utilité commune, et une réflexion sur la manière dont une excellence s'acquiert par l'exercice plutôt qu'elle ne se reçoit par don.
L'attribution reste ouverte : Antiphon, Protagoras, Démocrite et d'autres ont été proposés, sans qu'aucun nom emporte l'adhésion. On le cite donc sous le nom de son transmetteur, ce qui est une manière de reconnaître notre dette et notre ignorance. C'est l'un des rares textes sophistiques continus que nous possédions, et il contribue à corriger l'image polémique que Platon a laissée de ce courant.
Les thèses propres de Jamblique
Il ne faut pas pour autant réduire l'ouvrage à une anthologie. Le choix et l'agencement des textes portent une position. La philosophie y est présentée comme un bien qui n'a pas besoin d'autre justification que lui-même : on ne philosophe pas pour obtenir quelque chose, mais parce que l'activité de l'intelligence est ce qu'il y a de plus désirable. Cette orientation eudémoniste est classique, mais Jamblique l'infléchit : le bonheur dont il s'agit n'est pas un état psychologique, c'est une assimilation au divin.
Second trait, l'exhortation est inséparable d'un régime de vie. Comme dans la Vie pythagoricienne, se tourner vers la philosophie signifie modifier son alimentation, son usage de la parole, ses amitiés. La conversion intellectuelle n'est pas séparable d'une discipline, et le livre vaut sur ce point comme document sur ce qu'était une école philosophique antique.
Postérité
La fortune du Protreptique est celle d'une source plutôt que d'une œuvre. Les néoplatoniciens postérieurs s'appuient sur la collection pythagoricienne de Jamblique pour leur enseignement préparatoire. À la Renaissance, les humanistes y puisent leur image de Pythagore. Mais c'est à partir du XIXe siècle, avec la philologie allemande, que le texte prend une importance nouvelle : il devient la pièce maîtresse du dossier sur les écrits perdus d'Aristote, et par là un objet d'études constant.
L'édition française de référence est celle d'Édouard des Places, aux Belles Lettres, en 1989, qui a rendu le texte accessible et signale les emprunts.
Controverses
Où commence et où finit Aristote ? La question est la plus discutée. Jamblique ne cite pas, il réécrit, abrège, raccorde. Délimiter les emprunts suppose donc des critères de style et de doctrine, qui sont toujours contestables. Les reconstitutions proposées diffèrent sensiblement, et certaines sont beaucoup plus extensives que d'autres.
Jamblique a-t-il compris ce qu'il recopiait ? Certains lecteurs estiment qu'il a juxtaposé des matériaux hétérogènes sans en percevoir les tensions, notamment entre la position d'Aristote et celle de l'Anonyme. D'autres soutiennent que l'agencement est délibéré et que l'ouvrage obéit à un plan cohérent. L'appréciation dépend largement de l'estime générale qu'on porte à son auteur.
La date de l'Anonyme. La datation au Ve siècle avant notre ère repose sur la langue et sur les thèmes. Elle est largement acceptée, mais quelques chercheurs ont suggéré une composition plus tardive, voire une fabrication d'époque impériale. La question reste ouverte faute d'autre témoignage.
Pour aller plus loin
Lisez-le dans l'édition d'Édouard des Places, qui permet de repérer les strates. Si votre intérêt porte sur Aristote, lisez d'abord les chapitres concernés, puis comparez avec l'Éthique à Nicomaque sur la vie contemplative : l'écart est instructif. Si c'est la sophistique qui vous intéresse, allez directement à l'Anonyme et lisez-le en regard des fragments de Protagoras et de Gorgias. Et si vous cherchez simplement à comprendre comment l'Antiquité s'adressait à ceux qui ne philosophaient pas encore, lisez l'ouvrage dans son ordre : c'est un document sur l'art de convaincre autant que sur la philosophie.