Pythagore de Samos
Fondateur d'une communauté philosophique et religieuse à Crotone, Pythagore n'a rien écrit. Son nom reste attaché à l'idée que le nombre et l'harmonie donnent sa forme au réel.
Biographie
De la vie de Pythagore, vous ne connaîtrez guère que des récits tardifs. Aucun témoignage contemporain ne nous est parvenu et les deux biographies suivies dont nous disposons, celle de Porphyre et celle de Jamblique, ont été écrites au IIIe et au IVe siècle de notre ère, soit plus de sept siècles après les faits. Elles racontent moins une vie qu'elles ne dessinent la figure d'un homme divin. L'historien travaille donc ici sur un socle très mince, entouré d'une légende abondante et ancienne.
Samos et le départ
Pythagore naît vers 580 av. J.-C. à Samos, île ionienne alors prospère et ouverte sur l'Égypte comme sur l'Asie. La tradition le dit fils d'un certain Mnésarque et lui prête des voyages d'étude, en Égypte notamment. De tels déplacements n'ont rien d'invraisemblable pour un Grec d'Ionie de cette époque, mais aucune source contemporaine ne les atteste et il faut les prendre pour ce qu'ils sont : un élément du portrait que l'Antiquité tardive a voulu donner de lui.
Vers 530 av. J.-C., Pythagore quitte Samos, que gouverne alors le tyran Polycrate, et s'installe à Crotone, cité grecque du sud de l'Italie. Ce départ est l'un des rares points sur lesquels les sources anciennes s'accordent.
Crotone et la communauté
À Crotone, Pythagore réunit autour de lui un groupe d'hommes et de femmes qui adoptent un genre de vie commun. Les témoignages évoquent des règles alimentaires, des périodes de silence imposées aux nouveaux venus, un examen de conscience quotidien et une série de préceptes brefs, les acousmata, transmis oralement. La tradition ancienne distingue deux cercles, les acousmatiques attachés à ces maximes et les mathématiciens tournés vers l'étude ; les historiens discutent de la date à laquelle cette division est apparue.
Le groupe exerce une influence politique dans les cités de Grande-Grèce, ce qui lui vaut des inimitiés durables. Une révolte antipythagoricienne, dont la chronologie reste incertaine, détruit le lieu de réunion de Crotone et disperse les membres de la communauté. Pythagore quitte la ville et meurt vers 495 av. J.-C. à Métaponte, où l'on montrait encore sa maison plusieurs siècles plus tard.
Une vie recouverte par sa légende
Dès l'époque classique, Pythagore est un personnage plus qu'un homme. On lui attribue le souvenir de ses vies antérieures, une cuisse d'or, le don de se trouver en deux endroits à la fois. Héraclite le raille déjà comme un compilateur de savoirs d'autrui, ce qui prouve au moins que sa réputation d'érudit était établie de son vivant ou peu après. Vous retiendrez donc de cette biographie ce qu'elle a de solide : un homme venu d'Ionie, une communauté fondée à Crotone, une postérité immense et un dossier documentaire fragile.
Pensée principale
Restituer la pensée de Pythagore suppose d'abord d'admettre une difficulté de méthode. Il n'a rien écrit, ses disciples ont longtemps rapporté leurs propres travaux à son nom et Aristote lui-même, notre plus ancienne source suivie, parle prudemment des « soi-disant Pythagoriciens » sans attribuer à Pythagore des thèses précises. Ce que l'on désigne comme sa pensée est donc le noyau commun d'un mouvement, plus qu'une doctrine d'auteur.
L'âme voyage
Le point le plus solidement attesté est la transmigration des âmes. L'âme survit au corps, passe dans d'autres vivants, humains ou animaux, et cette migration engage toute la conduite : si l'animal que vous tuez peut abriter une âme parente, le régime alimentaire devient une affaire morale. On tient généralement Pythagore pour celui qui a introduit cette croyance dans le monde grec, où elle n'était pas indigène. Elle commande la discipline de vie de la communauté bien plus que ne le ferait une théorie abstraite.
Le nombre comme principe
Le second trait, celui que la postérité a retenu, est la place accordée au nombre. Aristote rapporte que les Pythagoriciens tenaient les nombres pour les principes des choses et croyaient retrouver dans les rapports numériques la structure même du réel. L'expérience décisive est musicale : les intervalles consonants correspondent à des rapports simples entre longueurs de cordes, l'octave à 2 pour 1, la quinte à 3 pour 2, la quarte à 4 pour 3. Un fait sonore, immédiatement perceptible, se laisse écrire en nombres entiers.
De cette découverte les Pythagoriciens tirent une hypothèse d'une ambition considérable : ce qui vaut pour le son vaudrait pour le ciel, pour l'âme, pour la cité. L'ordre du monde, le cosmos, serait un ordre harmonique. L'expression d'« harmonie des sphères » désigne cette extension du modèle musical à l'astronomie.
Une discipline plutôt qu'un système
Il serait anachronique d'y voir une science au sens moderne. L'étude des nombres n'est pas séparée d'une exigence de purification : on cultive les mathématiques parce qu'elles détournent l'âme du sensible, non pour maîtriser la nature. C'est ce mélange, si étranger à nos catégories, qui explique la difficulté durable à classer Pythagore. Faut-il y voir un savant, un chef religieux, un législateur ? Les trois dimensions sont présentes dans les témoignages et rien n'autorise à en sacrifier une.
Le tableau des contraires
Aristote mentionne encore une liste de dix couples d'opposés attribuée à certains Pythagoriciens : limité et illimité, impair et pair, un et multiple, droite et gauche, et ainsi de suite. Le premier terme de chaque couple y est tenu pour meilleur. Vous y reconnaîtrez une manière très archaïque d'organiser le réel, où la valeur et la structure ne sont pas encore distinguées, et qui a pesé longtemps sur la pensée grecque.
Ce que la doctrine laisse ouvert
Aucun de ces éléments ne forme un système achevé. Le rapport entre la doctrine de l'âme et celle du nombre, en particulier, n'est jamais explicité par les sources anciennes : on ignore si les Pythagoriciens y voyaient deux faces d'une même vision du monde ou deux enseignements distincts. Ce silence est lui-même instructif ; il rappelle que vous approchez ici d'une pensée transmise par bribes, dont la cohérence a souvent été reconstruite après coup par ses héritiers.
Œuvres majeures
Pythagore n'a laissé aucun écrit. Cette absence n'est pas un accident de transmission : les sources anciennes s'accordent à dire que l'enseignement était oral et qu'une part en restait réservée aux membres de la communauté. Aborder la « bibliographie » de Pythagore revient donc à examiner les textes par lesquels nous le connaissons, et à mesurer la distance qui les sépare de lui.
Les acousmata
Les acousmata, parfois appelés symboles, sont de brèves maximes transmises oralement et rapportées par plusieurs auteurs tardifs. Certaines prescrivent une conduite, d'autres répondent à une question rituelle, d'autres encore sont franchement énigmatiques. Elles constituent la couche la plus archaïque du pythagorisme et, pour de nombreux historiens, la plus proche de Pythagore lui-même. Elles ne forment cependant pas un livre et leur ordre de transmission nous échappe.
Philolaos de Crotone
Philolaos, actif dans la seconde moitié du Ve siècle av. J.-C., est le premier Pythagoricien dont des fragments écrits nous soient parvenus. Son ouvrage expose une cosmologie fondée sur l'accord du limitant et de l'illimité, et propose un système astronomique où la Terre n'occupe pas le centre. Il ne restitue pas la pensée de Pythagore, dont il est séparé par un siècle, mais il offre le plus ancien témoignage pythagoricien de première main. L'authenticité de plusieurs de ces fragments a longtemps été contestée avant d'être largement admise.
Le traité perdu d'Aristote
Aristote avait consacré au pythagorisme un ou plusieurs traités aujourd'hui perdus, dont ne subsistent que des citations. Ce qui nous reste de sa doctrine pythagoricienne tient donc aux passages de la Métaphysique et à quelques mentions éparses. C'est peu, mais c'est la source la plus ancienne et la plus rigoureuse dont nous disposions, et elle prend soin de ne pas attribuer à Pythagore ce qu'elle rapporte de ses disciples.
Les Vers d'or et le corpus pseudépigraphe
Un ensemble considérable de textes a circulé sous le nom de Pythagore ou de ses proches, en particulier à l'époque hellénistique et romaine. Les Vers d'or, poème de préceptes moraux, en sont l'exemple le plus célèbre ; ils datent probablement des premiers siècles de notre ère. Ce corpus pseudépigraphe n'est pas sans intérêt, mais il documente la réception de Pythagore et non sa pensée.
Les biographies tardives
La Vie de Pythagore de Porphyre et le Sur le mode de vie pythagoricien de Jamblique fournissent la matière de presque toutes les anecdotes que vous connaissez. Ces deux textes sont des œuvres néoplatoniciennes qui poursuivent un but philosophique et religieux, non documentaire. Diogène Laërce, dans ses Vies des philosophes, en donne un troisième état, plus composite. Vous les lirez comme des témoignages sur la manière dont l'Antiquité tardive concevait le sage, et non comme des archives.
Postérité et influence
Peu de figures ont exercé une influence aussi durable sur une base documentaire aussi mince. La postérité de Pythagore tient en grande partie à ce que chaque époque a pu projeter sur un nom que presque rien ne contraignait.
Platon et l'Académie
La dette de Platon envers les milieux pythagoriciens d'Italie du Sud est reconnue depuis l'Antiquité. Elle porte sur la destinée de l'âme, sur la valeur formatrice des mathématiques et, dans le Timée, sur une cosmologie construite en proportions. L'Académie prolonge ce mouvement au point que la frontière entre platonisme et pythagorisme devient parfois difficile à tracer chez les successeurs immédiats de Platon.
Le néopythagorisme et le néoplatonisme
À partir du Ier siècle av. J.-C., un néopythagorisme se développe, qui fait de Pythagore l'origine de toute sagesse et rattache à son nom une théologie de l'Un et du nombre. Plotin et ses successeurs reprennent ce geste ; Porphyre et Jamblique écrivent des vies de Pythagore qui sont aussi des manifestes. C'est cette image, plus que celle du philosophe de Crotone, que le Moyen Âge et la Renaissance recevront.
Mathématiques et sciences
Le théorème qui porte son nom était connu des Babyloniens bien avant lui et rien ne permet de lui attribuer sa démonstration. Ce qui revient plus sûrement à la tradition pythagoricienne est d'avoir cherché des rapports numériques dans les phénomènes et d'avoir affronté la découverte des grandeurs incommensurables, qui contredisait l'idée que tout rapport s'exprime en nombres entiers. Le récit selon lequel cette découverte aurait été tenue secrète relève de la légende, mais la difficulté théorique, elle, est réelle.
À l'âge classique, l'idée que le livre du monde est écrit en langage mathématique doit quelque chose à cet héritage. Kepler encore cherche dans les orbites planétaires des rapports harmoniques, en se réclamant explicitement de l'harmonie des sphères.
Renaissance et modernité
Marsile Ficin et la Renaissance florentine intègrent Pythagore à une chaîne de sages antiques censés avoir transmis une sagesse unique. Les sociétés initiatiques modernes puiseront dans ce répertoire. Au XIXe siècle, la philologie allemande entreprend au contraire de séparer le document de la légende, travail poursuivi au XXe siècle et qui a profondément réduit ce que l'on peut attribuer à Pythagore en propre.
Une influence indirecte
L'essentiel de cette postérité passe donc par des relais : Platon, le néoplatonisme, les traités pseudépigraphes. Vous mesurez là un phénomène rare en philosophie, celui d'une influence massive exercée par un auteur sans œuvre, dont le nom a servi de point de ralliement à des projets intellectuels très différents.
Controverses et débats
Les désaccords sur Pythagore ne portent pas sur l'interprétation d'une doctrine, comme il arrive pour la plupart des philosophes, mais sur la possibilité même de lui en attribuer une.
Que peut-on lui attribuer en propre
La question est ouverte depuis l'Antiquité. Aristote, en écrivant « les soi-disant Pythagoriciens », signalait déjà qu'il rapportait des thèses de groupe. Une lecture rigoureuse, développée dans la philologie du XXe siècle, soutient que Pythagore fut avant tout un maître de vie religieux et que la part mathématique du pythagorisme appartient à ses successeurs, Philolaos et Archytas notamment. Une lecture concurrente juge cette réduction excessive et maintient qu'un intérêt pour les rapports numériques est attesté trop tôt pour être détaché du fondateur. Les deux positions reposent sur les mêmes textes, qu'elles hiérarchisent différemment.
Acousmatiques et mathématiciens
La distinction entre les deux cercles est rapportée par des auteurs tardifs. Correspond-elle à une organisation réelle du vivant de Pythagore, à une scission survenue après sa mort, ou à une reconstruction destinée à expliquer la diversité du mouvement ? Les historiens ne tranchent pas, et la réponse commande pourtant l'image que l'on se fait de la communauté.
Une secte ou une école
Le groupe de Crotone a été décrit tantôt comme une confrérie religieuse, tantôt comme une école philosophique, tantôt comme un parti politique aristocratique. Ces catégories sont les nôtres et aucune ne recouvre exactement ce que les sources décrivent. Le désaccord tient moins aux faits qu'au vocabulaire disponible pour les nommer.
La place des femmes
Plusieurs témoignages mentionnent des femmes parmi les membres de la communauté, dont Théano, présentée selon les sources comme l'épouse ou la disciple de Pythagore. Certains y voient un trait distinctif et remarquable du pythagorisme, d'autres rappellent que les lettres et traités attribués à ces femmes sont tardifs et probablement apocryphes. L'existence de femmes dans le groupe paraît mieux établie que ce que l'on peut dire de leur rôle.
Pour aller plus loin
Pour commencer
Si vous abordez le sujet, commencez par un recueil de fragments présocratiques accompagné d'un appareil critique. L'édition de référence reste celle de Diels et Kranz, dont plusieurs traductions françaises partielles existent ; la collection des Présocratiques de la Bibliothèque de la Pléiade, dirigée par Jean-Paul Dumont, en offre un accès commode.
Les sources anciennes
- Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, livre VIII. Composite et souvent crédule, mais irremplaçable pour la variété des traditions qu'il rassemble.
- Porphyre, Vie de Pythagore, et Jamblique, Vie de Pythagore. À lire comme des textes néoplatoniciens, avec la distance que cela impose.
- Aristote, Métaphysique, livre A, chapitre 5. Le témoignage le plus ancien et le plus sobre.
Études
- Walter Burkert, Lore and Science in Ancient Pythagoreanism. L'ouvrage qui a reconfiguré le débat en distinguant fermement la couche religieuse de la couche mathématique. Existe en anglais, à partir d'un original allemand.
- Carl Huffman a consacré à Philolaos et à Archytas des travaux qui permettent de mesurer ce que le pythagorisme du Ve siècle doit à ses propres auteurs.
- Jean-François Mattéi, Pythagore et les pythagoriciens, « Que sais-je ? ». Une entrée brève en français.
Pour prolonger
La question de l'harmonie musicale et de sa portée cosmologique se poursuit bien au-delà de l'Antiquité. Les Harmonices mundi de Kepler en offrent un prolongement inattendu, et vous y verrez comment une intuition archaïque peut alimenter une recherche astronomique rigoureuse.