Les Mystères d'Égypte

Titre original : Ἀβάμμωνος διδασκάλου πρὸς τὴν Πορφυρίου ἐπιστολὴν πρὸς Ἀνεβὼ ἀπόκρισις

Publication : début du IVe siècle

Type : Traite

Analyse

Un maître écrit à un prêtre égyptien pour lui demander ce que valent, au fond, les rites qu'on pratique dans les temples. Un prêtre égyptien lui répond, longuement, point par point. Telle est la fiction du livre. En réalité, le maître est Porphyre et le prêtre est son propre élève, Jamblique, qui écrit sous le nom d'Abammon et qui, derrière ce masque, règle un désaccord de fond avec celui dont il a reçu l'enseignement.

Le traité est le seul exposé antique développé de ce que les néoplatoniciens appelaient théurgie. Il est aussi l'un des documents les plus déconcertants de la philosophie grecque tardive, et l'un de ceux dont l'appréciation a le plus varié : tenu pour une ruine de la raison pendant deux siècles, il est redevenu depuis les années 1960 un objet d'étude sérieux.

Le dossier : la Lettre à Anébon

Porphyre avait adressé à un certain Anébon, prêtre égyptien réel ou fictif, une lettre d'interrogations sur les pratiques religieuses. Cette lettre est perdue, mais nous en connaissons l'essentiel par les citations qu'en fait Jamblique et par des fragments transmis ailleurs. Les objections de Porphyre sont redoutables et elles n'ont rien d'une attaque extérieure : elles viennent du dedans de l'école.

Comment, demande-t-il, un rite accompli par un homme pourrait-il contraindre un dieu, qui est par définition impassible ? Pourquoi les invocations utilisent-elles des noms barbares et dépourvus de sens ? Si le divin est incorporel, à quoi bon des offrandes matérielles, des pierres, des plantes, des animaux ? Et comment distinguer la théurgie de la magie vulgaire, qui prétend elle aussi agir sur les puissances ?

Vous reconnaissez là les objections que l'on adresse encore aujourd'hui à toute pratique rituelle. La réponse de Jamblique a l'intérêt d'être la première tentative systématique de les affronter.

La fiction égyptienne et ce qu'elle signifie

Pourquoi se déguiser en prêtre égyptien ? La fiction n'a sans doute jamais eu pour but de tromper : Proclus attribuait déjà le texte à Jamblique. Elle sert à déplacer l'autorité. En faisant parler un prêtre, Jamblique soutient que la connaissance du rite n'appartient pas au philosophe qui raisonne de l'extérieur, mais à celui qui est dans la tradition. C'est un argument, pas un subterfuge, et il engage une thèse sur la hiérarchie des savoirs.

Le titre latin sous lequel l'ouvrage est universellement connu - De mysteriis - n'est pas de lui. Il vient de la traduction latine qu'en donna Marsile Ficin à la fin du XVe siècle. Le titre antique est descriptif : Réponse du maître Abammon à la Lettre de Porphyre à Anébon.

Structure

L'ouvrage est divisé en dix livres, inégaux, qui suivent dans l'ensemble l'ordre des questions de Porphyre. Les premiers établissent la classification des êtres divins - dieux, archanges, anges, démons, héros, âmes - et les critères permettant de reconnaître la nature de ce qui se manifeste. Vient ensuite un long développement sur la divination, les oracles, les songes et l'inspiration prophétique. Plusieurs livres traitent des sacrifices, des prières et de l'efficacité des offrandes matérielles. Un livre est consacré aux noms et aux symboles, un autre au démon personnel qui accompagne chaque âme. Le dernier porte sur la fin de toute l'opération : l'union au divin et le bonheur qui en résulte.

Le plan est donc déterminé par les objections auxquelles il répond, ce qui explique une certaine discontinuité et rend la lecture suivie exigeante.

Les thèses centrales

Le rite ne contraint pas le dieu

C'est la réponse décisive, et tout le reste en découle. Jamblique refuse le schéma que présuppose l'objection de Porphyre, selon lequel l'homme serait agent et le dieu patient. Dans la théurgie, dit-il, c'est le divin qui agit - le mot le dit : theourgia, action divine. Les rites ne sont pas des inventions humaines mais des dispositifs que les dieux ont eux-mêmes déposés dans le monde sensible, et l'officiant ne fait que les mettre en œuvre. La causalité va donc du haut vers le bas, jamais l'inverse.

L'efficacité ne dépend pas de la compréhension

Conséquence qui a beaucoup choqué : un prêtre qui ne comprend rien à ce qu'il fait peut accomplir un rite efficace, et un philosophe très savant n'obtient rien par son savoir seul. Ce n'est pas un éloge de l'ignorance, mais l'affirmation que l'efficacité réside dans la structure du réel et non dans l'état mental de l'opérant. Vous mesurez l'écart avec Plotin, chez qui l'ascension est affaire de pensée.

Les noms barbares et les symboles

Pourquoi des mots qui ne veulent rien dire ? Parce qu'ils ne sont pas des mots, répond Jamblique : leur efficacité ne passe pas par la signification. Un nom divin fonctionne comme un symbole, c'est-à-dire comme une marque déposée par le dieu dans la langue, et le traduire le détruirait. L'argument se prolonge en une réflexion sur les langues sacrées qui a nourri, bien au-delà de l'Antiquité, toute une tradition de méditation sur les noms divins.

La matière n'est pas méprisable

Voilà peut-être le point le plus intéressant pour un lecteur moderne. Si l'âme est entièrement descendue dans le corps - thèse par laquelle Jamblique s'écarte de Plotin - alors c'est dans le corps et par la matière qu'elle doit être rejointe. Les pierres, les plantes, les parfums, les sons ne sont donc pas des concessions à la faiblesse humaine : ils sont les points où le divin affleure. Le traité contient de ce fait une réhabilitation de la matière assez rare dans le platonisme, et c'est là que les lecteurs contemporains trouvent le plus à réfléchir.

La fin : le bonheur et l'union

Le dernier livre rappelle que toute cette machinerie a un but, et qu'il est le même que celui de la philosophie : la libération de l'âme et son union au divin. La théurgie n'est pas une fin, elle est la voie que l'état réel de l'âme rend nécessaire.

Postérité

Proclus et l'école d'Athènes reprennent la doctrine et l'intègrent à leur système : la prière devient chez eux un moment de la dialectique. L'empereur Julien y puise la justification doctrinale de son projet de restauration des cultes. Puis le texte disparaît de l'horizon latin pendant un millénaire.

Il revient avec Ficin, qui le traduit et le place dans le corpus des sagesses anciennes que les humanistes veulent accorder au christianisme. De là il passe dans la littérature sur la magie naturelle, chez Pic de la Mirandole, chez Agrippa de Nettesheim, et c'est cette filiation qui lui vaudra ensuite de longs ennuis : associé à l'occultisme, il est rejeté hors de la philosophie. Les grands historiens du XIXe siècle et une bonne part de ceux du XXe en font l'exemple même de la décadence de la pensée grecque.

Le retournement date de l'édition critique d'Édouard des Places, en 1966, qui rendit le texte lisible, puis des travaux de Gregory Shaw, qui en proposent une lecture comme pratique philosophiquement cohérente. On y voit aujourd'hui moins un naufrage qu'une réponse argumentée à une question que le platonisme ne pouvait éviter.

Controverses

L'attribution. Proclus donnait le traité à Jamblique et l'opinion dominante le suit. Mais le vocabulaire et certaines positions diffèrent des œuvres dont l'attribution est assurée, ce qui a conduit plusieurs chercheurs à le rattacher plutôt à son école ou à un disciple. L'enjeu est considérable, puisque c'est sur ce livre que repose l'essentiel de la réputation de Jamblique.

Théurgie et magie. Jamblique tient absolument à la distinction. Ses lecteurs, anciens comme modernes, ont souvent jugé qu'elle était proclamée plutôt qu'établie : si le rite agit infailliblement, dès lors qu'il est correctement accompli, en quoi diffère-t-il d'une technique ? Les défenseurs répondent que la différence tient à l'initiative, qui reste divine. Le débat reste ouvert et il est, au fond, un débat sur la définition du rite en général.

Philosophie ou religion ? Le traité se présente comme une réponse philosophique, et son argumentation est serrée. Il s'appuie en même temps sur une autorité révélée et sur une tradition sacerdotale. Faut-il y voir une philosophie qui se renie, ou l'honnête reconnaissance qu'aucune pensée ne part de rien ? Les lecteurs se partagent, et la fiche ne tranchera pas.

Pour aller plus loin

L'édition bilingue d'Édouard des Places aux Belles Lettres est l'entrée française de référence. Commencez par le premier livre, qui pose clairement le désaccord, puis par le dernier, qui en donne la finalité ; les livres intermédiaires, très techniques, se lisent mieux après. Lisez-le de préférence avec les Ennéades en tête, de façon à mesurer l'écart, et avec la Vie de Plotin de Porphyre, qui vous montrera le milieu dont ce texte sort.

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