Questions sur l'Éthique à Nicomaque

Titre original : Quaestiones super decem libros Ethicorum Aristotelis ad Nicomachum

Publication : vers 1350

Type : Traite

Analyse

Les Quaestiones super decem libros Ethicorum Aristotelis ad Nicomachum sont le commentaire que Jean Buridan a consacré à l'Éthique à Nicomaque d'Aristote. Le titre dit la forme : non pas une paraphrase continue, mais une suite de questions, posées livre après livre, chacune examinée selon la procédure de la disputation universitaire. On énonce la question, on aligne les arguments pour et contre, on tranche, on répond aux objections. Ce qui pourrait n'être qu'un exercice réglé devient, sous sa plume, l'un des grands textes de philosophie morale du Moyen Âge tardif.

Le commentaire a été composé et repris au fil de l'enseignement de Buridan à la faculté des arts de Paris, dans les décennies médianes du XIVe siècle, et il en existe plusieurs états. Il a circulé largement en manuscrit avant d'être imprimé à Paris au tournant du XVIe siècle, puis reproduit à l'époque contemporaine. Il faut donc le lire comme un texte d'enseignement en mouvement plutôt que comme un livre arrêté une fois pour toutes.

La position d'un maître ès arts

Un élément de contexte commande toute la lecture. Buridan enseigne à la faculté des arts, non à celle de théologie, et il n'a jamais franchi ce seuil. Ses questions morales sont donc traitées dans les limites de ce que la raison naturelle peut établir, sans recours à la révélation. Cette contrainte institutionnelle devient chez lui une position philosophique : il y a une morale accessible à l'examen rationnel, dont les conclusions valent par elles-mêmes, et dont les rapports avec la doctrine du salut ne sont pas de sa compétence.

La conséquence la plus nette concerne le bonheur. Buridan examine si la félicité parfaite est atteignable en cette vie et répond, au nom de la philosophie, par une félicité naturelle réelle mais imparfaite : celle de l'activité conforme à la vertu, poursuivie dans la durée d'une existence. Que cette félicité soit ou non surpassée par une béatitude d'un autre ordre, il laisse la question à d'autres. Cette réserve méthodique, chez un contemporain des grands théologiens, est l'un des gestes qui ont fait de son commentaire un texte important pour l'histoire de l'autonomie de la philosophie morale.

Vouloir et juger

Le cœur du livre est l'analyse de l'acte volontaire, et c'est là que Buridan a laissé sa marque. Le problème lui vient d'un héritage divisé. Une tradition, qu'on appelle intellectualiste et que Thomas d'Aquin représente avec le plus de rigueur, fait suivre la volonté du jugement de la raison : on veut ce que l'on juge bon. Une autre, volontariste, dont Duns Scot est la figure majeure, accorde à la volonté un pouvoir d'autodétermination qui ne se réduit pas à un jugement.

Buridan prend un chemin intermédiaire et le travaille avec une grande précision. Il maintient que la volonté ne peut pas vouloir ce que la raison lui présente comme le pire : en ce sens, elle suit le dernier jugement pratique. Mais il ajoute un pouvoir décisif : celui de différer. Devant un jugement qu'elle n'agrée pas, la volonté peut suspendre le choix et renvoyer la raison à l'examen, lui demander de reconsidérer, de chercher d'autres aspects de la chose. La liberté ne consiste donc pas à vouloir contre le jugement, elle consiste à ne pas être obligée de conclure tout de suite.

Le cas limite est celui de deux biens jugés rigoureusement équivalents. Si la volonté suit le jugement et qu'aucun jugement ne départage, rien ne détermine le choix. Buridan en tire précisément le pouvoir de suspension : on peut ne pas choisir, et l'on peut demander un supplément d'examen. C'est de cette famille d'analyses qu'est née, longtemps après lui et contre lui, la fable de l'âne immobile entre deux bottes de foin, qui ne figure dans aucun de ses écrits conservés.

Agir contre ce que l'on sait

L'autre grande question du commentaire est celle qu'Aristote appelait l'akrasia, et que le latin médiéval nomme incontinence : comment peut-on agir contre ce que l'on sait être bon ? Si la volonté suit le jugement, le cas devrait être impossible ; il est pourtant quotidien.

Buridan refuse les deux solutions faciles. Il ne dit pas, comme on l'a prêté à Socrate, que l'incontinent ignore en réalité ce qu'il fait, car cela reviendrait à nier le phénomène. Il ne dit pas non plus que la volonté se décide seule contre la raison, ce qui ruinerait son analyse. Sa réponse passe par l'attention et par le détail du raisonnement pratique : la passion ne supprime pas le savoir général, elle détourne l'esprit de l'appliquer au cas présent, elle en obscurcit la prémisse particulière, elle rend présent et vif ce qui est proche et lointain ce qui compte. L'incontinent sait qu'il ne faut pas, et il ne forme pas ce jugement au moment où il agit. On tient là une psychologie morale fine, qui a nourri les discussions ultérieures sur la faiblesse de la volonté.

Vertu, habitude et juste milieu

Le commentaire suit la doctrine aristotélicienne de la vertu comme disposition acquise, située entre deux excès, et il la discute plutôt qu'il ne la récite. Buridan s'intéresse à la manière dont une disposition se forme par la répétition des actes, à ce qui distingue l'acte vertueux de l'acte simplement conforme, et au rôle de la prudence, qui ne fournit pas les fins mais discerne les moyens dans la singularité des circonstances. Il examine aussi le statut du plaisir, les conditions de la responsabilité, et la question de savoir si les vertus sont connexes, c'est-à-dire si l'on peut posséder l'une sans les autres.

Son traitement de l'amitié mérite une mention : Aristote lui consacrait deux livres, et Buridan en fait l'occasion d'une analyse de ce que l'on peut vouloir pour un autre que soi, question qui touche directement à sa théorie de la volonté.

Une œuvre qui a compté

Les Questions sur l'Éthique ont été un manuel. Elles ont servi à enseigner la philosophie morale dans les facultés des arts pendant plus d'un siècle, en France puis dans les universités d'Europe centrale où la voie moderne s'est implantée. Leur influence s'est exercée par la forme autant que par les thèses : elles ont fixé une liste de questions, une manière de les poser et un répertoire d'arguments que des générations d'étudiants ont appris.

Leur intérêt pour nous est double. Elles donnent accès à un état de la philosophie morale où l'analyse de la décision est plus fine qu'on ne le croit souvent, et elles montrent une philosophie qui gagne son autonomie non par une déclaration de principe, mais par le travail patient à l'intérieur de ses limites institutionnelles. Buridan a par ailleurs consacré un commentaire du même type à la Politique d'Aristote, et les deux séries de questions se complètent.

Un avertissement pour qui voudrait les lire : il n'existe pas, à notre connaissance, de traduction française intégrale. Le texte se pratique en latin, ou par l'intermédiaire des études qui en citent et analysent les questions principales.

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