La Structure des révolutions scientifiques
Titre original : The Structure of Scientific Revolutions
Publication : 1962, postface en 1969
Type : Essai
Analyse
Le livre paraît en 1962 dans une collection inattendue : l'Encyclopédie internationale de la science unifiée, fondée par les positivistes logiques du Cercle de Vienne pour unifier les savoirs sur une base empirique. Thomas Kuhn, physicien devenu historien des sciences, y publie un texte qui va défaire l'image de la science que cette collection défendait.
L'effet dépasse de loin la philosophie. Le mot paradigme, pris au texte, est devenu un mot de tout le monde, souvent dans un sens que Kuhn n'a pas voulu.
Ce que l'histoire des sciences a appris à Kuhn
Kuhn raconte volontiers l'épisode qui a tout déclenché : la lecture d'Aristote physicien. Comment un homme si manifestement intelligent a-t-il pu écrire sur le mouvement des choses si manifestement fausses ? La réponse qu'il s'est donnée commande tout son travail : Aristote ne répondait pas mal à nos questions, il répondait à d'autres questions, dans un cadre où ses réponses étaient bonnes.
De là vient le refus de l'histoire des sciences comme accumulation. Les manuels présentent le passé comme une marche vers l'état présent, où chaque génération ajoute des vérités et retranche des erreurs. Kuhn y voit une reconstruction rétrospective, qui rend inintelligible ce qui s'est vraiment passé.
Science normale et paradigmes
Dans l'état ordinaire d'une discipline, les chercheurs ne mettent pas en question les fondements de leur domaine. Ils travaillent à l'intérieur d'un cadre reçu, qui leur fournit les problèmes à traiter, les méthodes admises, les instruments et les critères de ce qui compte pour une solution. Kuhn appelle ce cadre un paradigme et ce travail la science normale.
Il compare la science normale à la résolution d'énigmes, au sens des jeux : l'énigme a une solution garantie, les règles sont fixées, et l'échec met en cause le chercheur et non le cadre. Loin d'être une critique, cette description est pour Kuhn l'explication de l'efficacité scientifique : c'est parce qu'une communauté cesse de discuter de ses fondements qu'elle peut aller loin dans le détail.
Le mot paradigme a fait sa fortune et son malheur. Kuhn l'emploie dans deux sens au moins : l'ensemble des engagements partagés par une communauté, et l'exemple exemplaire, la solution modèle que les étudiants apprennent à reproduire. Dans la postface de 1969, il propose de séparer les deux et de parler de matrice disciplinaire pour le premier.
Anomalies, crise, révolution
La science normale produit tôt ou tard des résultats qui résistent. Une anomalie isolée ne fait rien : on l'attribue au dispositif, au chercheur, à des facteurs négligés. Mais quand elles s'accumulent au cœur du paradigme, et qu'elles résistent aux meilleurs praticiens, la confiance se défait et la discipline entre en crise.
Pendant la crise, les règles se relâchent, les discussions philosophiques reviennent, des variantes prolifèrent. La sortie n'est pas un retour à l'ancien cadre mais l'apparition d'un candidat nouveau qui réorganise le domaine, et dont l'adoption est la révolution.
Kuhn insiste sur un point qui a fait scandale : le passage ne se décide pas par une expérience cruciale. Les deux cadres n'ont pas les mêmes problèmes, ils ne tiennent pas les mêmes faits pour pertinents, et les mots importants n'y signifient pas la même chose. La masse n'est pas la même chose chez Newton et chez Einstein, l'espèce n'est pas la même chose avant et après Darwin.
C'est ce qu'il nomme l'incommensurabilité. Elle ne signifie pas que la comparaison est impossible, mais qu'il n'existe pas de langage neutre où traduire l'un dans l'autre sans reste, ni de règle de décision mécanique. Kuhn compare le changement à une conversion et à l'expérience des figures ambiguës, où le même dessin se voit tantôt lapin tantôt canard.
La question du progrès
Si les paradigmes ne se comparent pas point par point, dans quel sens la science progresse-t-elle ? Kuhn répond, dans les dernières pages, par une analogie darwinienne : il y a évolution à partir de ce que nous savons, non évolution vers une vérité fixée d'avance. Les théories récentes résolvent plus d'énigmes, avec plus de précision, mais rien ne garantit qu'elles approchent une réalité en soi.
Il reconnaît par ailleurs que des choses se perdent dans une révolution : des questions qui avaient un sens cessent d'en avoir, des explications disponibles disparaissent. Les commentateurs ont nommé cela les pertes kuhniennes, et c'est l'un des aspects les plus discutés du livre.
La querelle
La réception a été brutale. Les philosophes des sciences de tradition rationaliste ont vu dans le livre un relativisme : si aucun argument ne décide, les révolutions deviennent affaire de psychologie des groupes ou de politique des institutions.
Karl Popper, pour qui la science se définit par la soumission permanente des théories à la réfutation, a reproché à Kuhn de faire de la science normale une activité dogmatique, et pire encore, de la juger normale. Imre Lakatos a tenté une position intermédiaire avec ses programmes de recherche, qui gardent un noyau protégé tout en admettant une évaluation rationnelle. Paul Feyerabend, lui, est allé plus loin que Kuhn, jusqu'à contester l'existence d'une méthode scientifique.
Kuhn a passé la fin de sa vie à repousser l'accusation de relativisme. Il a rappelé qu'il reconnaissait des critères partagés, précision, cohérence, portée, simplicité, fécondité, et qu'il soutenait seulement qu'ils ne déterminent pas un choix unique : deux chercheurs également compétents peuvent les pondérer autrement, et c'est cette latitude qui permet à une communauté d'explorer plusieurs voies au lieu de se rallier trop vite.
Hors des sciences
Le mot paradigme a quitté le domaine et sert aujourd'hui à désigner n'importe quel cadre dominant, en économie, en management, en politique, souvent avec l'idée qu'en changer serait souhaitable. Kuhn a protesté contre cet usage, pour une raison précise : dans son analyse, un paradigme n'est pas une opinion répandue, c'est ce qui rend possible le travail détaillé d'une communauté, et les sciences sociales lui paraissaient justement ne pas en avoir.
Il reste que le livre a installé dans la culture commune deux idées difficiles à déloger : que le savoir a une histoire qui n'est pas celle d'un progrès continu, et qu'une communauté savante est aussi une institution, avec ses manuels, ses formations et ses manières de ne pas voir.
Sources
Sources principales
Kuhn, Thomas S., La Structure des révolutions scientifiques, 1962, avec la postface ajoutée en 1969. Texte primaire, lu intégralement, en particulier les chapitres sur la science normale, sur la nature des anomalies, sur l'incommensurabilité et sur le progrès.
Kuhn, Thomas S., La Tension essentielle, recueil d'études, pour les mises au point postérieures sur le mot paradigme et sur l'accusation de relativisme.
Lakatos, Imre et Musgrave, Alan (dir.), Criticism and the Growth of Knowledge, Cambridge University Press, 1970. Ce volume, issu du colloque de Londres de 1965, a servi pour la confrontation avec Popper et pour la réponse de Kuhn.
Hacking, Ian, introduction à l'édition anniversaire de 1962, publiée en
- Cette introduction a servi pour situer le livre dans l'histoire de
la philosophie des sciences du XXe siècle.
Bibliographie et lectures recommandées
Popper, Karl, La Logique de la découverte scientifique, 1934, pour la conception que le livre de Kuhn prend à revers.
Feyerabend, Paul, Contre la méthode, 1975, pour la radicalisation des thèses de Kuhn que celui-ci a refusée.
Wikipédia FR et EN, articles « La Structure des révolutions scientifiques » et « The Structure of Scientific Revolutions », consultés en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Aristote figure dans le dialogue
- Gaston Bachelard figure dans le dialogue
- Karl Raimund Popper a commenté